Accueil > Editorial > Reportage >

Sans discussion, la discrète poursuite de la filière de retraitement nucléaire

19 mars 2019 / Émilie Massemin (Reporterre)



Le gouvernement a annoncé en janvier son intention de faire perdurer la filière de traitement-recyclage du combustible nucléaire jusqu’aux années 2040. Une décision qu’Orano a anticipé en projetant la construction d’un atelier de production de dioxyde d’uranium dans son usine de Malvési, au grand dam des riverains.

Cet article est la suite de « À Narbonne, le projet d’incinération des liquides radioactifs d’Orano crispe la population », à lire ou relire ici.


Une ligne est sortie de nulle part dans le dernier brouillon de la programmation pluriannuelle de l’énergie (PPE), dévoilé en janvier : « La stratégie de traitement-recyclage du combustible nucléaire sera préservée (…) jusqu’à l’horizon des années 2040. » Autrement dit, Orano va continuer à extraire du plutonium du combustible uranium usé pour fabriquer du Mox. Alors même que les réacteurs nucléaires qui utilisent ce combustible sont les plus anciens et vont fermer les uns après les autres, et que la filière de retraitement est régulièrement critiquée pour son coût et ses risques (vulnérabilité des piscines d’entreposage des combustibles usés en attente de retraitement, notamment).

Orano a discrètement anticipé cette annonce dans son usine de Malvési. Actuellement, le dioxyde d’uranium (UO2 ), l’autre ingrédient du Mox, est produit sur le site Framatome de Lingen, en Allemagne, qui va fermer en 2021. Donc, Orano a déposé en mai 2018 une demande d’autorisation pour un atelier de production d’UO2 , baptisé « nouvelle voie humide » (NVH), à Malvési. Un mois plus tard, le préfet décidait que cette demande ne nécessitait pas d’étude d’impact au motif que « les impacts prévisibles du projet sur l’environnement ne devraient pas être significatifs ».

« Emmanuel Macron a facilité les processus d’autorisation et voilà où nous en sommes » 

Pour Me Arnauld Noury, l’avocat de l’association Transparence des canaux de la Narbonnaise (TCNA), « Orano a sorti une nouvelle demande du chapeau alors qu’il en avait déposé une concernant l’usine TDN peu de temps auparavant. Il a bien saucissonné les projets pour que, prise isolément, la demande pour NVH ne constitue pas un changement notable. Et comme il n’y a pas d’enquête publique, on n’a pas pu avoir accès au dossier de demande et on ne peut donc pas avoir précisément connaissance du projet ».

Une analyse dont se défend Cécile Lemierre, directrice de la communication d’Orano Malvési : « NVH est un projet à 50 millions d’euros qui vise à produire 150 tonnes de d’UO2 par an, ce qui est tout à fait annexe par rapport à notre production de tétrafluorure d’uranium[UF4] — 14 à 15.000 tonnes par an. Surtout, nous produisons déjà de l’UO2 , puisqu’il s’agit d’une forme intermédiaire de l’uranium entre le yellowcake et l’UF4  [1]. De plus, cette commercialisation de l’UO2 va nous donner l’occasion de moderniser un atelier et donc de réduire nos émissions d’oxydes d’azote. »

Mariette Gerber, médecin épidémiologiste et ancienne chercheuse à l’’Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm), dénonce une aberration : « Emmanuel Macron a facilité les processus d’autorisation et voilà où nous en sommes. Pourtant, la fabrication de dioxyde d’uranium nécessite l’injection d’hydrogène. En Allemagne, l’usine qui produit cette matière a récemment connu une explosion. » « L’atelier NVH rejettera 10.000 m3/h de gaz et 8.400 kg d’oxydes d’azote supplémentaires chaque année dans l’atmosphère narbonnaise », dit pour sa part André Bories, président de Rubresus. Rubresus et l’association Colère ont déposé un recours au tribunal administratif contre ce projet.


Puisque vous êtes ici…

… nous avons une faveur à vous demander. La crise écologique ne bénéficie pas d’une couverture médiatique à la hauteur de son ampleur, de sa gravité, et de son urgence. Reporterre s’est donné pour mission d’informer et d’alerter sur cet enjeu qui conditionne, selon nous, tous les autres enjeux au XXIe siècle. Pour cela, le journal produit chaque jour, grâce à une équipe de journalistes professionnels, des articles, des reportages et des enquêtes en lien avec la crise environnementale et sociale. Contrairement à de nombreux médias, Reporterre est totalement indépendant : géré par une association à but non lucratif, le journal n’a ni propriétaire ni actionnaire. Personne ne nous dicte ce que nous devons publier, et nous sommes insensibles aux pressions. Reporterre ne diffuse aucune publicité ; ainsi, nous n’avons pas à plaire à des annonceurs et nous n’incitons pas nos lecteurs à la surconsommation. Cela nous permet d’être totalement libres de nos choix éditoriaux. Tous les articles du journal sont en libre accès, car nous considérons que l’information doit être accessible à tous, sans condition de ressources. Tout cela, nous le faisons car nous pensons qu’une information fiable et transparente sur la crise environnementale et sociale est une partie de la solution.

Vous comprenez donc sans doute pourquoi nous sollicitons votre soutien. Il n’y a jamais eu autant de monde à lire Reporterre, et de plus en plus de lecteurs soutiennent le journal, mais nos revenus ne sont toutefois pas assurés. Si toutes les personnes qui lisent et apprécient nos articles contribuent financièrement, la vie du journal sera pérennisée. Même pour 1 €, vous pouvez soutenir Reporterre — et cela ne prend qu’une minute. Merci.

Soutenir Reporterre




Vous avez aimé cet article ? Soutenez Reporterre.


[1De fait, de l’UO2 est déjà produit à Orano Malvési, après réduction du trioxyde d’uranium par le dihydrogène. Il est ensuite transformé en UF4 par une injection d’acide fluorhydrique gazeux.


Lire aussi : À Narbonne, le projet d’incinération des liquides radioactifs d’Orano crispe la population

Source : Émilie Massemin pour Reporterre

Photo :
. chapô : l’entrée de l’usine Aréva Malvési, à Narbonne (Aude). Wikipedia (Moulins/CC BY-SA 3.0)

Dans les mêmes dossiers       Déchets nucléaires Nucléaire