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Voiture reine, magasins à perte de vue... Bienvenue à la zone commerciale géante de Plan-de-Campagne

27 juillet 2019 / Nina Hubinet et Sébastien Aublanc (Reporterre)



Entre Marseille et Aix, une immense zone commerciale s’étend sur 250 hectares. Paradis consumériste, océan de voitures et de béton ouvert le dimanche, Plan-de-Campagne est malgré tout une destination de sortie en famille, un lieu de « promenade » qui a une « âme ».

Un samedi de juillet, un peu avant 11 h. Le soleil est déjà brûlant et le trafic dense à l’entrée de la zone commerciale de Plan-de-Campagne, l’une des plus grandes d’Europe. Deux Gilets jaunes, comme égarés, agitent des pancartes sur un rond-point en chantant « On est là ! On est là ! »… Les automobilistes les dépassent sans leur prêter attention, puis avancent lentement le long de l’allée principale de la zone, où se succèdent les enseignes aux couleurs vives : La Foir’Fouille, Conforama, Burger King, Cuisinella, Decathlon… Des panneaux « Soldes ! » annoncent les bonnes affaires à ne pas rater. Un peloton de cyclistes, qui semblent s’être échappés du tour de France, doublent les voitures qui roulent au pas.

Trois lignes de bus relient Plan-de-Campagne aux villes alentour, mais il n’y a pas de navettes pour se déplacer dans la zone, où la voiture est reine.

Première étape à Leroy-Merlin. Dès l’entrée de l’immense magasin, la climatisation rafraîchit le visiteur, tandis que les salles de bain et cuisines d’exposition forment un décor de maison de poupée où jouent quelques enfants, ravis. Venus de Pertuis, à environ une heure de route, Richard et Dominique, retraités, ne sont pas là, eux, pour s’amuser. « Nous sommes en train de rénover un appartement pour le mettre en location. Il y a aussi une zone commerciale à Pertuis, mais ici il y a plus de choix, les prix sont intéressants, et on a tout sous la main, c’est pratique », dit Dominique, retraitée du Commissariat à l’énergie atomique de Cadarache, comme son mari. « On est partis tôt ce matin pour éviter les embouteillages… Parfois on vient le dimanche, c’est beaucoup plus calme », complète Richard. C’est un des « arguments de vente » de Plan-de-Campagne : l’ouverture le dimanche, quand les autres zones commerciales de la région sont fermées.

Le mode de vie « à l’américaine » est roi : tout se fait en voiture

« On a des supers salaires grâce à l’ouverture le dimanche. C’est environ 15 % en plus sur notre fiche de paye », assure Isabelle, chef du rayon Décoration au Leroy-Merlin, où elle travaille depuis six ans. Cette mère de famille de 43 ans, qui vit à Marseille, se dit heureuse de son travail, même si elle se retrouve parfois coincée dans les embouteillages en rentrant chez elle. Et tant pis si elle ne voit la lumière du jour que lors de ses trajets en voiture du matin et du soir.

Lorsque l’on ressort de Leroy-Merlin, la lumière du jour est aussi aveuglante que la chaleur est écrasante. Les quelques arbres du parking sont trop maigres pour faire de l’ombre, et la voiture est une fournaise. On est pourtant obligés de la prendre, à moins de vouloir faire quelques kilomètres à pied sous le cagnard : s’il y a bien trois lignes de bus qui relient Plan-de-Campagne aux villes alentour, il n’y a pas de navettes internes à la zone commerciale. Ici, le mode de vie « à l’américaine » est roi : tout se fait en voiture, et, contrairement aux centres commerciaux de Marseille et Aix, « les parkings sont gratuits », se félicitent plusieurs clients rencontrés. « À l’américaine » aussi, la démesure du lieu : 250 hectares, 519 enseignes, un milliard d’euros de chiffres d’affaires par an, quelques 7.000 emplois salariés et environ 70.000 véhicules qui passent chaque jour dans la zone, dont les deux tiers qui s’y arrêtent, pour faire des achats ou y passer du temps. Car Plan-de-Campagne est aussi, et de plus en plus, un lieu de loisirs, avec cinéma multiplexe, bowling, « trampoline park », laser game, mini-golf, restaurants par dizaines, boîte de nuit et même un théâtre… On peut donc se « divertir » dans la zone commerciale sans acheter un objet – tant qu’on a de l’argent à dépenser.

Le parc de trampolines « Jumper » a été créé par Elsa et son mari, après leur séjour de plusieurs années au Canada et aux États-Unis.

Dans la galerie principale du centre commercial Avant-Cap, on tombe sur un Super Mario grandeur nature, suivis par deux jeunes hommes rigolards : Fred et Christo fêtent l’enterrement de vie de garçon de leur ami Mathieu, déguisé en personnage de jeu vidéo. « C’est parce qu’on va l’emmener sur un circuit de kart, mais il ne le sait pas encore », se marre Fred. « Mais avant ça, on a mangé dans un resto italien ici et on va aller au bowling », complète son acolyte Christo. Un peu plus loin, Sophia et son ami Djibril mangent un sandwich avant de repartir vers le 15e arrondissement, dans les quartiers nord de Marseille. « Je suis venue chercher des chaussures pour mon fils. C’est le centre commercial le plus proche de chez nous », explique Sophia, en surveillant d’un œil le petit Waël, 18 mois. « C’est sûr que je préfèrerais aller à pied, avec la poussette, dans un magasin à côté de chez moi… Mais il n’y en a pas ! »

« Parfois, on vient juste pour se promener avec les enfants, aller au cinéma ou prendre le goûter »

À l’inverse, Laura et Grégory, la trentaine eux aussi, sont tout sourire. Ils sont venus de Marignane, à moins de dix minutes en voiture, accompagnés de leurs deux garçons de six et trois ans, pour acheter des décorations pour l’anniversaire du plus grand. « Parfois, on vient juste pour se promener avec les enfants, aller au cinéma ou prendre le goûter au café Colombus », raconte Laura, qui travaille dans une agence immobilière. Et son compagnon de préciser : « Mais maintenant on vient seulement à Plan-de-Campagne deux fois par mois en moyenne, avant c’était tous les week-ends. »

Laura et Grégory viennent régulièrement faire des achats ou se promener dans la zone commerciale avec leurs fils de six et trois ans.

Pour Thibaut Besozzi, docteur en sociologie à l’université de Reims et auteur de La société des galeries marchandes (Éd. Téraèdre, 2017), cette transformation progressive des zones commerciales en zone de divertissement est une tendance lourde de ces vingt dernières années : « Les centres commerciaux vendent désormais des « expériences », du « bien-être ». Ils créent des événements, souvent destinés aux enfants, pour attirer les familles. » Avec cette idée que plus les gens restent longtemps dans le centre commercial, plus il y a de chances qu’ils consomment. Le chercheur ajoute :

Parallèlement, un usage non économique du lieu s’est développé. Des personnes âgées, des adolescents, viennent simplement y passer du temps, se retouver, sans aucune optique d’achat »

Des choix politiques ont conduit au « remplacement des places de villages par les centres commerciaux »

En ce qui concerne les familles des classes moyennes ou populaires qui se « promènent » à Plan-de-Campagne, l’enjeu serait surtout de « rêver à ce qu’il y a dans les vitrines, à ce qu’on pourrait acquérir ». Mais globalement, « être dans le centre commercial, c’est être dans le monde, c’est un symbole d’appartenance à la société », précise le chercheur. Selon Thibaut Besozzi, ce n’est pas la responsabilité individuelle des clients qu’il faut interroger, mais celle des acteurs économiques et politiques, dont les choix urbanistiques des trente dernières années ont conduit à ce « remplacement des places de villages par les centres commerciaux » – avec les conséquences économiques, sociales et écologiques (dévitalisation des centres-villes, délitement du lien social, pollution…) que l’on connaît.

Plan-de-Campagne est donc devenu au fil des années un lieu de vie, dont les promoteurs jurent qu’il a « une âme »… Mais si le développement des loisirs y est une stratégie évidente, la réduction de l’impact écologique de la zone n’est pas une priorité. Aucune mention n’en est faite sur le site internet. À l’entrée du Géant Casino, il y a bien un affichage lumineux qui annonce, en temps réel, le nombre de mégawatts/heure « solaires » produits sur le toit du supermarché, et l’équivalent en milliers de tonnes de CO2 qui n’ont pas été rejetés grâce aux panneaux solaires. Une goutte d’eau, en comparaison des tonnes de carbone émises par les milliers de voitures et camions qui se rendent chaque jour à Plan-de-Campagne… « Notre parc photovoltaïque fait de plus de 30.000 mètres carré. C’est obligatoire pour tous les nouveaux magasins d’installer des panneaux solaires », dit Robert Abela, le directeur de la zone commerciale. Il mentionne aussi la borne de rechargement pour les voitures électriques située à « My Palmeraie », la partie plus chic de Plan-de-Campagne, et les parkings privés mis à disposition lors des pics de pollution, en coordination avec les services de la Préfecture.

Plan-de-Campagne a englouti plus de 250 hectares de terres agricoles et en grignote régulièrement davantage

Son cheval de bataille reste la construction d’une gare : « Cela fait des années que l’on travaille à l’aménagement de cette halte ferroviaire et du pôle d’échange multimodal… Mais on n’est pas suivi par les institutions, alors que faire ? », se lamente Robert Abela, évoquant le nouveau retard pris par les pouvoirs publics sur ce dossier.

Gracia, vendeuse, habite près de la gare Saint-Charles à Marseille et prendrait volontiers le train pour venir travailler dans la zone commerciale.

Au-delà des projets en matière de transport qui ont du mal à aboutir, il y a bien une action concrète qui existe pour réduire l’impact carbone de la zone : la création, en 2010, de la Halle des producteurs – Terres de Provence, un marché tri-hebdomadaire de fruits et légumes, où les maraîchers de la région viennent vendre leur production en circuit court, entre mai et octobre. Avec plus de 100.000 visiteurs chaque année, c’est un véritable succès. Mais on ne peut s’empêcher de voir un paradoxe à la vente de produits agricoles locaux, alors que Plan-de-Campagne a englouti plus de 250 hectares de terres agricoles et en grignote régulièrement davantage. Entre Leroy-Merlin et le magasin Truffaut, on tombe d’ailleurs sur d’anciennes fermes, à moitié en ruines, taguées ou servant de support à de panneaux publicitaires. Les fantômes d’une époque révolue… Ou, peut-être, les signes annonciateurs d’un futur pas si lointain.


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Source : Nina Hubinet pour Reporterre

Photos : © Sébastien Aublanc /Reporterre

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