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Victime de son succès, la nature en Corse étouffe sous le tourisme

8 juillet 2019 / Audrey Chauvet (Reporterre)



Trois millions de touristes visitent chaque année la Corse. Cette pression humaine nuit aux sites à l’écologie fragile, comme la réserve de Scandola ou les îles Lavezzi.

Il a suffi de quelques lignes pour mettre le feu aux poudres : en décembre 2018, une étude du CNRS (Centre national de la recherche scientifique) alertait sur la situation des balbuzards de la réserve de Scandola. Située sur la côte ouest de la Corse, cette réserve naturelle marine et terrestre abrite les oiseaux migrateurs pendant leur période de reproduction, du début du printemps à la mi-juillet. Une rareté en Méditerranée, où l’espèce est en déclin, et qui a fait du balbuzard l’emblème de Scandola. « À l’origine, l’étude n’était pas orientée vers le problème de la surfréquentation touristique mais plutôt sur la connaissance générale du balbuzard en Méditerranée », explique Olivier Duriez, chercheur à l’université de Montpellier et coauteur de l’étude. C’est en cherchant à comprendre pourquoi le succès de la reproduction du balbuzard à Scandola avait chuté vertigineusement ces dernières années, passant d’une cinquantaine de poussins par an dans les années 2000 à moins de dix aujourd’hui, que les scientifiques ont regardé du côté de la fréquentation touristique.

D’après leurs estimations, plus de 400 bateaux, plaisanciers et groupes de touristes, passent chaque jour sous les nids des balbuzards en haute saison : les bruits de moteurs et de haut-parleurs ainsi que les mâts arrivant à hauteur des nids perturbent les oiseaux. « Les mâles rapportent trois fois moins de poissons à leurs nids dans le secteur de Scandola que dans les secteurs moins dérangés, car les bateaux créent des vagues. Ces vagues les gênent pour pêcher et font descendre les poissons plus bas dans la colonne d’eau, les rendant ainsi inaccessibles aux oiseaux. Parallèlement, les femelles passent trois fois plus de temps dans des postures d’alarme, de cri ou d’envol. Elles ne protègent alors plus le petit du soleil ou des prédateurs », décrit Olivier Duriez.

À Scandola, un mât tutoie un nid de balbuzards.

Un constat partagé par Olivier Biber, expert auprès du Conseil de l’Europe venu en juillet 2018 à Scandola pour une mission d’évaluation dans le cadre du renouvellement du diplôme européen des espaces protégés : « J’ai vu de mes propres yeux la situation en juillet, embarqué sur le bateau du garde de la réserve. J’ai été effaré par le trafic qu’il y a et, surtout, par le comportement de certains bateliers qui font la course pour arriver le premier sur des sites ou dans des grottes alors qu’ils sont censés baisser leur vitesse à 5 nœuds [environ 9 km/h]. » Pour l’expert, « dans ces conditions, on ne renouvelle pas le diplôme européen ». Mais les autorités locales lui ont assuré que des mesures seraient prises avant le verdict définitif, repoussé à mars 2020. « Il faut des zones où on ne s’approche pas à plus de 100 ou 300 m de la côte et des mesures sur la vitesse des bateaux. Et, surtout, il faut faire appliquer ces règles. En juillet et en août, il faudrait également que les bateliers se mettent d’accord sur un nombre limité de bateaux », estime Olivier Biber.

« Il suffit de plonger pour voir le désastre écologique » 

Du côté des bateliers, on est loin d’être du même avis : « C’est un mauvais procès qui nous est fait. Nous transportons 150.000 visiteurs dans des conditions optimales en matière de protection du site puisqu’ils sont sensibilisés sur l’intérêt écologique d’une telle réserve. Le même nombre de visiteurs sur des bateaux privés ou de location serait incontrôlable », affirme Éric Cappy, président de l’association des bateliers de Scandola, qui argue de la mise en place d’une charte interne à la profession selon laquelle elle s’engage à limiter les nuisances sonores et visuelles. « Nous ne sommes pas du tout hostiles à une réglementation, par exemple en créant des zones d’exclusion temporaire d’avril à juin sous certains nids », ajoute Éric Cappy. Problème, les scientifiques assurent que les oiseaux ont besoin de calme jusqu’à la mi-juillet, lorsque la saison touristique bat déjà son plein. Les agents du parc et les professionnels du tourisme sont également en désaccord sur le nombre de bateaux fréquentant Scandola. Une tension palpable autour de la réserve, qui est encore montée d’un cran avec plusieurs messages de menaces adressés à son conservateur depuis janvier dernier.

Dans la réserve naturelle des bouches de Bonifacio lors d’une journée grand public.

Il n’y a pas qu’à Scandola que les bateaux font des vagues. Dans la réserve naturelle des Bouches de Bonifacio, les bateaux de plaisance qui voguent luxueusement entre Corse et Sardaigne sont devenus une préoccupation pour les gestionnaires du site : les ancrages sur l’herbier de posidonie sont une catastrophe pour l’écosystème. Dans certaines zones, « ce n’est pas la peine de faire des études scientifiques poussées, il suffit de plonger pour voir le désastre écologique », déplore Jean-Michel Culioli, responsable du parc marin des Bouches de Bonifacio à l’Office de l’environnement de la Corse (OEC). Dès cet été, un arrêté préfectoral devrait durcir la réglementation sur les ancrages mais la perspective de devoir payer l’amarrage à des corps-morts ne réjouit pas les plaisanciers.

Un « Erodium corsicum », endémique de la Corse et de la Sardaigne.

La surfréquentation de la réserve est aussi bien visible à terre : l’îlot de Lavezzu, 69 hectares paradisiaques de rochers et de maquis, reçoit chaque année plus de 250.000 visiteurs. En plein été, ils sont parfois plus de 3.000 à s’entasser sur 9.000 m² de plage. Pour protéger une biodiversité exceptionnelle, notamment les pieds de limonium, une plante endémique, et les puffins cendrés, dont la plus grande colonie de Méditerranée occidentale niche sur les Lavezzi, les gérants du site réfléchissent à des mesures qui devraient rendre l’île un peu moins sauvage. « Il faut encadrer les visiteurs pour éviter qu’ils n’aillent dans les endroits non balisés. Nous avons déjà canalisé le public en arrière-plage pour ne pas abîmer les dunes et nous allons optimiser l’aménagement des trois kilomètres de sentier », explique Jean-Michel Culioli.

Droit d’entrée ou nombre maximal de visiteurs quotidien 

Orienter les touristes vers d’autres sites devient une piste sérieuse pour délester les endroits les plus connus, aussi bien en mer que sur terre : en facilitant l’accès à l’île de Cavallo, voisine de Lavezzu, ou en ouvrant de nouveaux sentiers de randonnée. « Le GR20 [chemin de grande randonnée n°20, qui traverse la Corse du nord au sud], ce sont les Champs-Élysées en été, déplore François Tomasi, vice-président de la section corse du Syndicat national des accompagnateurs en montagne (Snam). En revanche, à cent mètres du sentier, il n’y a personne. Ce sont toujours les mêmes sites qui sont touchés. » Les lacs illustrent bien le problème : les pozzine (vastes pelouses humides parsemées de trous d’eau) du lac de Nino pâtissent du piétinement tandis qu’au lac de Melo, « on a une surpopulation d’oiseaux, les chocards à bec jaune, car ils sont nourris par les touristes », note François Tomasi. Sans changer toute la montagne corse en vaste sentier de randonnée, « il faut ouvrir de nouveaux itinéraires », estime le guide.

Un puffin cendré aux îles Lavezzi.

Autre solution : tarifer l’entrée à certains sites. Dans les Agriates, dans nord de la Corse, la rénovation de la piste descendant à la plage de Saleccia devrait s’accompagner de la création d’un « péage », aussi bien pour les véhicules des professionnels que pour les particuliers. « Pour certains sites naturels, il faudra arriver à une tarification variable selon le mois de l’année pour lisser les flux ou permettre à certaines catégories de visiteurs d’y accéder car cela ne doit pas conduire à une discrimination sociale », estime Marie-Antoinette Maupertuis, présidente de l’Agence du tourisme de la Corse.

Droit d’entrée ou nombre maximal de visiteurs quotidien, la Corse cherche comment concilier tourisme et protection de l’environnement. Dès cet été, l’Office de l’environnement de la Corse (OEC) va mettre en place des écocompteurs afin de connaître les chiffres réels de fréquentation, sur le GR20 et à Scandola notamment. La présence des agents de l’OEC sera également renforcée. Une manière de commencer à se « réapproprier les espaces » sans les sanctuariser : « La Corse a besoin du tourisme, mais il faut l’organiser. La protection de l’environnement n’est pas négociable », assure François Sargentini, le président de l’OEC.


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Source : Audrey Chauvet pour Reporterre

Photos : © O. Duriez
. chapô : à Scandola, des bateaux sous un nid de balbuzard.
. puffin cendré et Erodium : © OEC

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