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Valdepiélagos, l’écovillage espagnol qui résiste à l’exode rural

13 septembre 2019 / Baptiste Langlois (Reporterre)



En 2008, l’arrivée de 30 familles aux aspirations écologiques a permis de revitaliser le bourg de Valdepiélagos. Fort de ses réussites et aussi de ses imperfections, cet écovillage propose, à son échelle, des outils pour alléger la pression sur l’environnement.

En dépassant le centre de Valdepiélagos, écrasé par la chaleur estivale du cœur de l’Espagne, un alignement de maisons apparaît, adossé à une petite colline. Les trente habitations, identiques, sont orientées plein sud. La vue donne sur les champs de céréales environnants ou, au loin, sur quatre gratte-ciel de la capitale, située à 50 km, visibles lorsque le brouillard ou la couche de pollution se dissipent. Madrid, Alvaro Nieto Torres y est né et y retourne tous les mercredis, déjeuner et jouer aux cartes avec ses amis dans le quartier ouvrier de Vallecas. « Si ma femme, Fina, ne m’avait pas poussé, j’y serais resté, admet le retraité de 75 ans, ancien fraiseur-tourneur. Mais le projet ici était trop séduisant pour le manquer. »

Ce projet, c’est l’écovillage de Valdepiélagos. Le seul de la région de Madrid. Trente maisons conçues à 70 % de matériaux écologiques et suivant une conception bioclimatique. Elles ont toutes des fenêtres installées côté sud pour profiter au maximum de l’apport solaire, des panneaux thermiques sur le toit pour l’eau chaude et le chauffage, un système de récupération et de réutilisation des eaux grises. « Avec ma femme, nous avons vu que cette formule fonctionnait à l’étranger et nous voulions la développer ici, explique Víctor Torre, 64 ans, un des pionniers de l’initiative. Montrer que des personnes pouvaient s’associer pour se rapprocher de la nature. Nous n’avions pas de revendication particulière sauf celle de créer une communauté soucieuse de son environnement. »

« Nous avons décidé de ne pas mettre trop de règles pour ne pas fragiliser le vivre-ensemble »

Communauté, un terme qui peut se teindre de diverses connotations. « Au début, au village, il y avait un peu de méfiance. On pouvait penser que nous étions des hippies. Mais cela a changé avec le temps. Chaque projet de ce type est différent. Certains sont plus radicaux, partagent plus de choses. Nous avons décidé de ne pas mettre trop de règles pour ne pas fragiliser le vivre-ensemble », explique Víctor Torre, qui déplace sa longue barbe blanche dans la zone verte partagée. À Valdepiélagos, chaque maison est individuelle, les habitants sont propriétaires de leur parcelle et libres de s’occuper de leur jardin comme ils le souhaitent. C’est-à-dire avec ou sans herbicides. Víctor assure que, même s’ils ont le choix, tous les voisins font sans. Lui est adepte de la permaculture et s’extasie devant ses pommiers qui, après une décennie d’efforts, peuvent se nourrir dans un sol fertile. « On ne va pas jeter les gens pour si peu. D’ailleurs, pour les nouveaux arrivants, on ne fait pas d’interrogatoire, s’amuse Víctor, directeur d’une petite troupe de théâtre pour enfants. Avec ce projet, nous avons une direction marquée, et chaque personne va à son rythme dans ce sens. »

« Rue de l’éco-village. »

Une liberté à laquelle tient Alvaro Nieto Torres. « Je ne serais jamais venu dans une communauté plus stricte. Pour qu’elle soit pérenne, il faut lui trouver un équilibre entre liberté, convivialité et respect de l’environnement. » Les voitures, par exemple, ne sont pas bannies. « Mais chacun les utilise de la manière la plus raisonnable possible au regard de son activité », continue Víctor Torre. Le profil des habitants est hétérogène : retraités, professeur des écoles, pompier, biologiste ou, nouvelles technologies aidant, community manager… Certains travaillent à Madrid ou dans les villages voisins, d’autres depuis chez eux. Des activités communes sont régulièrement organisées, comme un repas mensuel, ou avec les habitants des environs, par exemple des ateliers de confection de savon ou de yoga.

« C’est un bon moyen pour enrayer le dépeuplement des campagnes »

L’implantation de l’écovillage a signifié un regain d’activité pour un bourg en perte de vitesse dans cette « Espagne vide » [1], victime de l’exode vers les grands centres urbains. « Ce sont 30 familles qui consomment localement, des enfants qui vont à l’école ici, des services publics maintenus, des restaurants et bars qui peuvent compter sur des clients, énumère Alvaro Nieto Torres. C’est un bon moyen pour enrayer le dépeuplement des campagnes. » En vingt ans, Valdepiélagos est passé de 314 à 574 habitants. Une trajectoire inverse à celle de nombre de villages voisins. Ce dynamisme local est aussi dû aux séjours, depuis quelques années, de volontaires internationaux et d’étudiants Erasmus venus pour développer leur conscience écologique. Comme Johanna Baget, une Française de 18 ans qui termine bientôt son volontariat de six mois avant d’entrer à Sciences Po Poitiers en septembre. « J’ai grandi à la ville, je voulais mettre les mains dans la terre. La relation est plus profonde avec la nature, aussi avec les habitants. L’expérience est inspirante. Ayant envie de créer une communauté du genre, j’en garderai les points positifs. »

Fina et Alvaro Nieto Torres. Fina anime des ateliers de confection de savon.

Car aucun projet n’est parfait. « Le parfait est l’ennemi des possibles », philosophe Víctor Torre. Si l’idée de l’écovillage a germé dès 1995, elle ne s’est concrétisée qu’en 2008 avec la construction des maisons. Entre temps, certains se sont découragés. « Des problèmes d’urbanisme, administratifs, avec la banque, etc. Le système n’aide pas les plus petits », poursuit-il. Avec les autres fondateurs, il a dû créer une coopérative pour acheter les 30.000 m2 de terrain à un particulier. Mais les soucis sont venus quand ils ont dû faire appel à un gestionnaire extérieur « qui ne partageait pas les mêmes idées écologiques que nous, explique Alicia Nuñez García, biologiste de 52 ans. C’était notre première erreur et le projet, déjà compliqué et long, a pris du retard. Si c’était à refaire, je ferais des maisons plus proches, collées, pour gagner en efficacité énergétique. Avec plus de matériaux écologiques. Et aussi plus petites ». Un avis partagé par Alvaro Nieto Torres. Construites sur deux modèles, les maisons couvrent entre 220 et 270 m2, pour une valeur allant de 220.000 à 300.000 euros. Des prix qui ne sont pas accessibles à tous, surtout aux plus jeunes.

Víctor Torre, directeur d’une troupe de théâtre pour enfants, et Alicia Nuñez García, biologiste.

De l’avis général, l’écovillage de Valdepiélagos est né pour rassembler des personnes voulant minimiser leur pression sur l’environnement. Sans être fermé sur lui-même ni bardé de normes. Avec ses qualités et ses défauts. « On peut toujours faire mieux », dit Alvaro Nieto Torres. « Mais ça fonctionne depuis douze ans, observe Víctor Torre. Cette solution, aussi petite soit-elle, peut être copiée et développée ailleurs. »

La maison d’Alicia Nuñez García avec les panneaux thermiques sur le toit.

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[1Le journaliste Sergio del Molino a développé le concept « d’Espagne vide » dans son essai La España ­vacía : viaje por un país que nunca fue (« L’Espagne vide. Voyage dans un pays qui n’a pas existé »), publié en 2016 et non traduit.


Source : Baptiste Langlois pour Reporterre

Photos : © Baptiste Langlois/Reporterre
. chapô : l’écovillage de Valdepiélagos.

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