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Une lobbyiste de la pollution au cœur de la convention pour le climat

5 octobre 2019 / Gaspard d’Allens (Reporterre)



Parmi les douze membres choisis pour « gouverner » la convention citoyenne pour le climat figure Catherine Tissot-Colle. Elle est cadre dirigeante d’Eramet, une multinationale de l’extraction minière, particulièrement polluante et émettrice de gaz à effet de serre.

C’est une nomination pour le moins surprenante. Catherine Tissot-Colle, responsable du Medef, le syndicat des chefs d’entreprise et conseillère d’une grande entreprise minière a rejoint le comité de gouvernance de la convention citoyenne pour le climat. Cette convention rassemble 150 citoyens tirés au sort qui devront proposer des mesures d’ici fin janvier pour réduire les émissions de gaz à effet de serre en France.

Catherine Tissot-Colle fait désormais partie des douze membres qui gouvernent cette instance originale de démocratie participative. Selon la lettre de mission écrite le 2 juillet 2019 par le Premier ministre, Édouard Philippe, le comité de gouvernance a pour objectif de « superviser la mise en œuvre et les méthodes de travail de la Convention ». Ce comité désigne des experts et fournit le cadre méthodologique des futurs débats. Un rôle loin d’être mineur, qui peut orienter les travaux de la nouvelle assemblée.

Catherine Tissot-Colle, 63 ans, travaille depuis 2001 à Eramet, un leader de l’extraction du nickel, du lithium et du manganèse. Le chiffre d’affaires du groupe dépasse les 3,8 milliards d’euros en 2018. Avant d’entrer chez Eramet, elle avait été salariée pendant douze ans chez Areva. En 2007, elle est devenue directrice de la communication et du développement durable à Eramet avant d’être nommée, à partir du 1er octobre 2018, conseillère auprès du président-directeur général du groupe.

Selon les informations disponibles auprès de l’Autorité des marchés financiers, elle touchait en 2008 une rémunération annuelle de 195.099 euros avec voiture de fonction.

En parallèle de ses activités professionnelles, elle est entrée au Conseil économique, social et environnemental (CESE) en 2010 pour y représenter le Medef, dont elle est membre du conseil exécutif depuis 2012. En 2014, elle est devenue présidente de la commission RSE (responsabilité sociale des entreprises) du syndicat patronal. Elle est également porte-parole de la Fédération des minerais, minéraux industriels et métaux non ferreux, un organisme qui rassemble les industries métallurgiques et défend leur intérêt dans le cadre de réformes institutionnelles, comme la récente révision du code minier.

Au micro d’Europe 1, en avril 2018, Catherine Tissot-Colle disait sa fierté de représenter la filière. Elle se prononçait en faveur de l’extraction d’or en Guyane et pour « la réouverture de mines en France métropolitaine » :

Je ne travaillerais pas dans ce secteur si je n’avais pas la conviction qu’il pourrait être responsable [...] L’extraction peut se faire de manière convenable et c’est un magnifique défi. »

Eramet est au cœur de plusieurs scandales écologiques

Un discours éloigné de la réalité. L’extraction minière est une activité fortement émettrice de gaz à effet de serre. Peu de données existent mais en 2008, une étude américaine montrait que les émissions du secteur correspondaient à 3,4 Gt CO2-Eq/an (giga-tonnes d’équivalents CO2 par an) et 9,5 % de la consommation énergétique globale. L’industrie minière serait également responsable de 6 % de la déforestation dans le monde.

 Télécharger l’étude :

Le groupe Eramet est au cœur de plusieurs polémiques. Si Catherine Tissot-Colle invite « à s’inscrire dans une logique citoyenne », l’expérience démocratique de son entreprise semble laisser à désirer.

Opposition au projet d’Eramet de méga-mine à ciel ouvert de nickel et de cobalt de Weda Bay, en Indonésie (Moluques), en 2010.

En Indonésie, le groupe a été épinglé en 2010 pour son projet de mine de nickel à Weda Bay sur les montagnes d’Halmahera, une île de l’archipel des Moluques. Le projet menaçait plus de 50.000 hectares de forêt tropicale, dont 46 % de forêts protégées. Il risquait aussi de priver le peuple indigène des Togutil de leur terre ancestrale. Selon plusieurs rapports et d’après la commission indonésienne des droits de l’Homme, la population autochtone aurait subi des pressions et des intimidations pour signer des accords avec l’entreprise. Les Amis de la Terre ont alors demandé au gouvernement français, actionnaire minoritaire d’Eramet, d’annuler le projet. L’association a aussi décerné à l’entreprise le prix Pinocchio des multinationales les plus mensongères.

En 2012, en Argentine, pour sa mine de lithium en partenariat avec Vincent Bolloré, Eramet a de nouveau été lauréate du prix délivré par les Amis de la Terre. Le site mettait en danger l’existence de 33 communautés indigènes des provinces de Salta et de Jujuy.

Au Gabon, l’exploitation d’une mine de manganèse par une de ses filiales a également provoqué la colère. Interrogé par RFI, un habitant de la commune de Moanda exprimait son exaspération : « Il y a un contraste inacceptable entre la prospérité de l’entreprise et l’état de délabrement dans lequel se trouve notre ville, qui héberge cette exploitation. Les populations ne l’acceptent plus. »

Pour Juliette Renaud, chargée de campagne aux Amis de la Terre, « Eramet se trouve hors des radars, le grand public ne l’identifie pas comme un gros pollueur. Pourtant les activités de cette entreprise ont des impacts sociaux et environnementaux considérables, tels que la violation des droits des communautés sur place et l’accaparement de terres. Le modèle de la mine responsable est une illusion ».

Eramet, l’un des principaux extracteurs de nickel en Nouvelle-Calédonie

C’est en Nouvelle-Calédonie que l’impact environnemental d’Eramet est le plus saisissant. L’archipel recèle un quart des ressources mondiales de nickel et le groupe français en est l’un des principaux extracteurs puisqu’il possède plus de 50 % du capital de la Société le nickel (SLN). Cette entreprise gère la majorité des mines de l’île qui s’étendent à ciel ouvert sur les collines de Kouaoua, Thiebaghi, Thio ou Népaoui et Kopéto.

Du fait de l’extraction du nickel, la Nouvelle-Calédonie rejette autant de CO2 qu’un pays du Golfe. L’île figure aux côtés du Qatar, du Koweït et des Émirats arabes unis sur le podium des principaux contributeurs au réchauffement climatique. Elle émet, par habitant, autant de CO2 que les États-Unis. Des émissions en constante progression.

Le quai des minéraliers (en 2018) du port de Nouméa, en Nouvelle-Calédonie, desservant l’usine SLN de Doniambo, où Eramet transforme le minerai de nickel en ferronickel (FeNi).

La Nouvelle-Calédonie est aussi absente du protocole de Kyoto : la France ne l’intègre pas dans ses calculs d’émissions de CO2. Elle n’est pas non plus couverte par les objectifs assignés à la France dans le cadre de l’Accord de Paris : « L’exploitation du nickel, qui fait de l’archipel une des régions les plus polluantes et polluées de la planète, n’est pas soumise à des objectifs ambitieux et contraignants », souligne ainsi Maxime Combes d’Attac.

Selon le dernier diagnostic de l’Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie (Ademe), 52 % des émissions de CO2 de la Nouvelle-Calédonie sont le fruit de la métallurgie et des activités minières.

Sur place, la population kanak s’est à plusieurs reprises révoltée. En 2018, Eramet a subi plus d’1,6 millions d’euros de dégâts matériels à la suite d’actions de sabotage. Des blocages ont aussi arrêté temporairement la production de la mine de Kouaoua. On a compté en cinq mois, d’avril à septembre 2018, pas moins de dix incendies d’origine criminelle. Le tapis roulant de 11 kilomètres qui acheminait le minerai jusqu’à la mer a été détruit. Les Kanaks dénonçaient les atteintes à l’écosystème, les risques de pollution et d’assèchement des rivières. « La SLN est aujourd’hui victime de son incapacité et de sa réticence à composer avec les populations sur place », avait tancé à l’époque Paul Néaoutyine, le président de la province Nord.

La transparence ? Catherine Tissot-Colle refuse les interviews

Catherine Tissot-Colle en janvier 2018.

Comment expliquer la présence d’une lobbyiste dans le comité de gouvernance de la convention citoyenne pour le climat ?

Pourquoi une représentante du Medef, membre du CESE a-t-elle une place de choix dans ce comité de gouvernance contrairement aux associations écologistes qui siègent au CESE ? Est-ce parce que le président du CESE, Patrick Bernasconi, qui a pour mission d’organiser les travaux de la convention citoyenne, est lui-même un ancien membre du comité exécutif du Medef ?

Durant une semaine, Reporterre a cherché vainement à contacter Catherine Tissot-Colle par courriel et téléphone, appelant son attaché de presse presque tous les jours. À deux reprises, elle a annulé l’entretien prétextant « un contretemps de dernière minute ». Quand les raisons de la demande d’interview ont été données, son attaché de presse nous a répondu que « les informations sont publiques, de toute manière, il n’y a rien de caché ».

Reporterre a par ailleurs sollicité les organisateurs de la convention afin d’obtenir les déclarations d’intérêts des membres du comité de gouvernance comme il est proposé sur le site de la convention. Nous n’avons rien reçu.


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Lire aussi : La convention citoyenne pour le climat s’ouvre dans la controverse

Source : Gaspard d’Allens pour Reporterre

Photos :
. chapô : Catherine Tissot-Colle. Capture-écran d’une vidéo du Conseil économique, social et environnemental du 19 janvier 2018.
. blocage : © Amis de la Terre
. port de Nouméa : Wikipedia (Balou46/CC BY-SA 4.0)

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