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Une industrie dopée au glyphosate détruit les forêts du sud-est canadien

9 juillet 2019 / Rémy Bourdillon (Reporterre)



Pourquoi la population de chevreuil a-t-elle dégringolé dans le Nouveau-Brunswick ? Les habitants de cette province canadienne ont la réponse : l’épandage de glyphosate sur les forêts publiques. Leur lutte, écrasée par un conglomérat puissant, est ardue.

Dans le coin du village francophone de Kedgwick, situé non loin de la frontière du Québec, les coupes à blanc ne sont pas difficiles à trouver : il suffit de monter dans le pick-up d’André Arpin. En suivant un chemin forestier qui débute près de son entreprise de location de canots, on tombe au bout de quelques minutes sur de grandes superficies rasées par l’industrie forestière, où l’on est saisi d’un sentiment de désolation. Mais ce qui fâche le plus cet homme pourtant affable, c’est ce qui se passe ensuite, lorsqu’un hélicoptère vient épandre de l’herbicide sur ces zones. « Ils arrivent et ne se préoccupent de rien : des travailleurs forestiers se sont déjà fait arroser par ici... »

Voilà une étrange tradition propre à la petite province canadienne du Nouveau-Brunswick (770.000 habitants), largement couverte par la forêt. Lorsque le bois a été récolté sur une parcelle, les compagnies forestières replantent uniquement des conifères (de l’épinette noire) et effectuent un traitement à base de glyphosate afin d’empêcher la repousse de feuillus, au bois plus dur. « Les résineux ont une croissance plus rapide, explique André Arpin. On les utilise pour la pâte à papier et le bois de construction. » De quoi alimenter l’industrie locale, à commencer par la scierie de Kedgwick. Mais aussi la grogne populaire, portée ici par le petit groupe ÉcoVie, dont M. Arpin fait partie.

À cause de la monoculture de conifères, la population de chevreuils s’est effondrée de 70 % depuis 1985

Car cette pratique, nommée « arrosage » par les francophones (un tiers de la population) et « spraying » par les anglophones, porte un coup dur à la diversité de la forêt. Par endroits, lorsque les épinettes ont repoussé, on se sent plus proche de la monoculture que de la nature sauvage canadienne. Les animaux ne s’y trompent pas : la population de chevreuils du Nouveau-Brunswick s’est effondrée de 70 % depuis 1985. Le ministère du Développement de l’énergie et des ressources blâme les hivers rigoureux et les coyotes, mais un de ses anciens employés, le biologiste Rod Cumberland, fait une analyse différente : les 15.000 hectares de forêt arrosées annuellement sont autant de nourriture en moins pour les chevreuils, qui raffolent des feuilles. « Chaque année, notre sylviculture moderne détruit de quoi nourrir 40.000 chevreuils sur les terres de la Couronne », écrit-il [1].

Les « terres de la Couronne », ce sont les terres publiques, gérées par la province. Depuis 2014, le gouvernement du Nouveau-Brunswick permet aux compagnies forestières d’y récolter 20 % de bois de plus qu’auparavant. Et puisqu’ici la quantité prime sur la qualité, la coupe à blanc est le mode de récolte privilégié : 80 % du volume, selon le rapport de 2015 de la vérificatrice générale de la province, l’équivalent de la présidente de la Cour des comptes en France.

Dans le Québec voisin, la pratique est interdite depuis 2001

L’exploitation forestière est lourdement subventionnée à de nombreux niveaux : construction de chemins, plantation d’arbustes après la récolte, épandage de glyphosate… À lui seul, ce dernier coûte plus de deux millions de dollars canadiens par an (1,3 million d’euros) aux contribuables néo-brunswickois. « C’est comme si vous aviez un terrain et que vous embauchiez un jardinier pour y cultiver des légumes : vous payez tout le matériel dont il a besoin », schématise Caroline Lubbe-D’Arcy, une dentiste de la capitale Fredericton qui anime Stop Spraying New Brunswick, la campagne citoyenne opposée aux herbicides. Sauf que dans ce cas-ci, le jardinier part avec les arbres et paye une redevance sur chacun d’entre eux au gouvernement… qui n’en sort pas gagnant. Toujours selon la vérificatrice générale, la province perd 7 à 10 millions de dollars par année (4,7 à 6,7 millions d’euros) avec sa forêt publique.

La forêt engloutit 61 % du glyphosate utilisé au Nouveau-Brunswick — l’agriculture n’en consomme que 11 %. La province représente 0,7 % de la superficie du Canada, mais concentre 28 % des terres forestières traitées au glyphosate du pays. Dans le Québec voisin, la pratique est interdite depuis 2001.

À Kedgwick, la scierie de l’entreprise Irving.

Une compagnie est responsable de près de la moitié de la surface arrosée : JD Irving. Ce conglomérat domine l’économie locale : il est actif dans les forêts, le transport, la construction, l’agriculture, les chantiers navals… Tous les médias écrits du Nouveau-Brunswick sont sa propriété. Seule L’Acadie nouvelle, publication francophone, lui échappe – mais JD Irving l’imprime. Quant à Irving Oil, autre société appartenant à la même famille, elle possède la plus grande raffinerie du Canada (représentant à elle seule plus de la moitié des exportations du Nouveau-Brunswick) et un important réseau de stations-service.

Le premier ministre du Nouveau-Brunswick a été cadre pendant 33 ans chez Irving Oil

La fortune de la famille Irving est estimée entre 8 et 12 milliards dollars canadiens. De quoi en faire « la monarchie officieuse du Nouveau-Brunswick », selon les mots de Kevin Arseneau, un des trois députés du Parti vert qui siègent à Fredericton. Dans sa circonscription de Kent-Nord, les petits propriétaires de lots boisés n’arrivent plus à écouler leur bois dans les scieries, qui appartiennent majoritairement à JD Irving : « Elles n’achètent presque plus ce bois parce qu’elles prennent ce qui est gratuit sur les terres de la Couronne ! »

Les compagnies d’Irving sont les plus grands lobbyistes de ce bout de pays, selon les données compilées par Radio-Canada. « Les deux grands partis [libéral et progressiste-conservateur] sont tous les deux liés à Irving, tonne André Arpin. Il y a quelques voix dissonantes, mais elles se font rapidement museler. » Caroline Lubbe-D’Arcy, de Stop Spraying New Brunswick, n’en pense pas moins : « Lorsqu’il était en campagne, l’actuel ministre du Développement de l’énergie et des ressources, Mike Holland, m’a dit qu’il était opposé à l’épandage de glyphosate. Mais l’équipe qui l’entoure au ministère est très pro-industrie, et toute décision devrait de toute manière être validée par le premier ministre Blaine Higgs. » Ce dernier a été cadre pendant 33 ans chez Irving Oil.

Caroline Lubbe d’Arcy, animatrice de Stop Spraying New Brunswick.

« Les gens se sentent impuissants, constate Francine Lévesque, la conjointe d’André Arpin. “On ne peut rien faire, c’est Irving qui mène” : j’ai dû entendre cette phrase mille fois quand je faisais signer une pétition contre l’épandage de glyphosate. » Elle a tout de même réussi à récolter personnellement 3.000 signatures dans sa région – sur un total de 35.000 dans toute la province. À Kedgwick, seules 14 des 1.100 personnes rencontrées par Mme Lévesque ont refusé de signer, toutes employées par Irving.

Francine Lévesque et André Arpin.

Au-delà de l’impuissance, il y a cette impression de vivre constamment dans le brouillard, que décrit Tracy Glynn, qui a été en charge pendant 13 ans du dossier des forêts au Conservation Council, une organisation écologiste : « À cause des coupures budgétaires, on se retrouve avec des compagnies comme JD Irving qui financent la recherche, notamment à l’Université du Nouveau-Brunswick. Et il y a tellement de recherches nécessaires qui ne sont pas faites… »

D’autres investigations ne sont pas menées à terme : en 2015, la médecin-hygiéniste en chef (qui a le mandat de protéger la santé de la population) Eilish Cleary a été démise de ses fonctions sans préavis, ce qui a coûté 720.000 dollars (480 000 euros) à la province. Parmi les sujets sur lesquels elle se penchait se trouvait justement l’utilisation du glyphosate.

Au Canada, le ministère fédéral de la Santé a réautorisé le glyphosate pour 15 ans en 2017. Il a été démontré que Monsanto a manipulé certaines études utilisées pour prendre cette décision, mais celle-ci a été confirmée début 2019.

Contacté par Reporterre, JD Irving n’a pas souhaité commenter l’utilisation de glyphosate. Pour rassurer la population et répondre à ses questions, un site a été créé, InfoForêt.ca, initiative commune du gouvernement provincial et de représentants du secteur forestier, dont JD Irving. Sans surprise, on y lit que la pratique de l’arrosage n’a rien de problématique. « Cela ne me plaît pas du tout, enrage Tracy Glynn. Je crois que le gouvernement ne devrait pas collaborer avec l’industrie, et plutôt adopter une position neutre. »

La colère des habitants a tout de même eu quelques répercussions : le bassin versant dans lequel se situe la prise d’eau potable de Moncton, plus grande ville de la province, n’est plus arrosé depuis l’an dernier. Et cette année, le gouvernement a annoncé qu’il allait réduire les quantités épandues. « On a demandé qu’ils nous déposent leur plan pour y arriver, mais ils n’ont aucun chiffre à présenter », note le député Vert Kevin Arseneau.

Le gouvernement provincial va-t-il réduire l’utilisation de glyphosate en forêt ? Pourquoi, à l’instar du Québec, ne renonce-t-il pas à cette pratique ? Contacté par Reporterre, ce dernier n’a pas répondu à ces questions.

Reste donc aux Néo-Brunswickois à faire ce dont ils ont l’habitude : attendre la sortie de la carte officielle des secteurs arrosés cet été, puis scruter les journaux locaux à la recherche des quelques lignes annonçant la date précise de l’épandage dans le secteur qui les intéresse. Ce jour-là, il faudra sortir couvert…


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[1Rod Cumberland a été renvoyé de son emploi de professeur au Collège de technologie forestière des Maritimes. Un de ses collègues pense que c’est parce qu’il parlait trop du glyphosate.


Lire aussi : Le glyphosate sévit aussi en forêt, dont l’exploitation s’industrialise

Source : Rémy Bourdillon pour Reporterre

Photos : Rémy Bourdillon / ©Reporterre
. chapô : une forêt près du village francophone de Kedgwick, au Nouveau-Brunswick.

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