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Reportage — Agriculture

Un week-end de lutte contre la « route Wauquiez » en Haute-Loire

Du samedi 22 au lundi 24 mai, pour le troisième acte des Soulèvements de la terre, c’était l’effervescence au pays des Sucs, en Haute-Loire. Pour ce tournant important de la lutte contre le projet de déviation de la RN88, plus de 500 personnes ont manifesté dans les rues du Puy-en-Velay, avant de s’installer dans les champs, sur le tracé de la future quatre-voies.

Puy-en-Velay (Haute-Loire), reportage

Barbe blanche fournie, l’œil rieur, Lucien, 75 ans, va et vient d’un bout à l’autre du camp. Là, un groupe de jeunes installe des toilettes sèches. Au fond du champ, des travailleurs du bois empilent de lourdes poutres en chêne et devisent sur les plans d’une future cabane. Plus loin, une petite troupe de jardiniers bêche et prépare les semis du potager, encouragés par la musique de The Specials. « C’est magnifique cette dynamique », savoure le vieux militant, engagé de longue date contre le projet de déviation de la RN88, et plus encore depuis qu’elle a pris les couleurs de Laurent Wauquiez, le président de la région Auvergne-Rhône-Alpes.

La nouvelle portion de la route nationale 88 , une déviation de dix kilomètres, devrait passer entre les monts de la Haute-Loire pour éviter la traversée des villages de Saint-Hostien et du Pertuis, et permettre aux véhicules de filer à 110 km/h sur une deux fois deux voies. 140 hectares, dont une majorité de terres agricoles et naturelles, seraient ainsi « aménagés », bitumés. Un viaduc, des ponts et tunnels viendraient entailler le paysage. Trois millions de mètres cubes de déblais devraient être excavés.

C’est sur les terres d’une des fermes impactées par le projet routier que militants, curieux et locaux se sont retrouvés ce week-end du samedi 22 mai, sur les hauteurs de Puy-en-Velay. En quelques heures, fruit d’une solide organisation — ralentie par un déploiement très important des forces de l’ordre, le champ s’est transformé en un village fourmillant de vie, d’idées et, déjà, de débats.

« La lutte contre le projet routier a commencé en juin. C’est le rassemblement le plus organisé et le plus important depuis le début. Il y a plein de gens qu’on n’avait jamais vus, dit Lucien. On ne sait pas encore quelle suite on va donner à la lutte. Mais on ne plante pas des choux pour les abandonner dans la nature deux jours plus tard. Ce sont les prémices... »

Le champ en train d’être transformé en village. Loïc Guinais

« Un projet électoraliste, inutile et catastrophique »

Un peu plus tôt, samedi matin, ils étaient environ 500 à manifester dans le centre-ville de Puy-en-Velay, là aussi encadrés par un dispositif policier jugé démesuré par beaucoup. On comptait des agriculteurs touchés par le tracé du projet routier, les militants de la lutte des Sucs (le collectif d’opposants au projet), la Confédération paysanne et diverses organisations locales, mais aussi des membres de collectifs de lutte contre d’autres grands projets d’artificialisation de terres agricoles, engagés dans la campagne des Soulèvements de la terre.

Adeline, maraîchère aux Vaîtes, à Besançon, menacée par un projet d’écoquartier, était au premier acte des Soulèvements au mois de mars, sur ses terres, et voyait dans sa présence en Haute-Loire une forme de continuité. « La lutte locale, c’est difficile. Il y a plein de choses qui bloquent. Là, en rassemblant des gens qui se battent contre des projets très similaires dans toute la France, on fait bouger les choses. C’est fort, c’est logique et c’est super », applaudit celle qui compte aussi monter en Île-de-France, fin juin, pour la grande action de blocage contre le chantier du Grand Paris.

Le cortège coloré. Loïc Guinais

Colette, plus de trente ans de militantisme derrière elle, ne peut pas s’empêcher de repenser à sa grande bataille en contemplant le cortège — aussi coloré que motivé, qui déambule dans les rues de la préfecture. Après des années d’occupation, elle et « les copains » avaient réussi à faire capoter le projet du barrage de Serre de la Fare, sur la Loire. C’était en 1991.

Et, « à voir des jeunes qu’on ne connaît pas dans le coin et l’émergence d’une nouvelle forme de lutte avec les Soulèvements de la terre », la spécialiste des zones humides veut croire aux premiers signes d’une nouvelle grande bagarre, et d’une future victoire : « L’abandon du projet de déviation de la RN88. Un projet électoraliste, écocidaire, inutile et catastrophique. »

Un cortège éclairé à la lueur des flambeaux s’est élancé sur une partie du futur tracé. Loïc Guinais

Balisage et flambeaux

Sur le camp, tandis que les volontaires se succèdent en cuisine pour éplucher des dizaines de kilos de poireaux pour garnir des pizzas, que des petits groupes s’initient au monde amphibien et que d’autres partent baliser le nouveau « GR88 », Basile et Jean, résidents de la Zad de Notre-Dame-des-Landes et parmi les initiateurs des Soulèvements de la terre, reviennent sur le sens de l’action.

« En fédérant les forces de différentes luttes contre plusieurs projets d’artificialisation, d’accaparement et de concentration des terres, on dépasse le cadre de l’ultra-local. Et l’idée, ce n’est pas de se mobiliser le temps d’un week-end puis de passer à autre chose. C’est de construire dans le temps. Avec la campagne des Soulèvements, on vise des cibles très concrètes. Et, surtout, en suivant notre propre agenda et en agissant, on ne réclame pas. On n’est pas dans la dépendance à l’État. On prend les terres, on bloque, on fait. »

Nathalie, résidente de la commune voisine du Pertuis et figure de la lutte contre la « route Wauquiez », approuve, enthousiaste : « Tous ces gens qu’on ne connaissait pas apportent quelque chose de tellement plus profond, une vision plus construite et une dimension politique à notre opposition à un projet local. C’est formidable. »

Samedi soir, à la nuit tombée, un cortège éclairé à la lueur des flambeaux s’est élancé sur une partie du futur tracé, en grande partie déjà déboisé. Et entre les rires et les cris de ralliement, on entendait un chant monter : « Laurent Wauquiez / il ne sait pas / il ne sait pas / quelle épine il s’est mise dans le pied. »

Notre reportage en images :

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