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Un projet de mine d’or menace l’eau potable en Arménie

21 janvier 2019 / Constance Léon (Reporterre)



Depuis 2012, l’entreprise britannique Lydian cherche à exploiter l’or de la montagne d’Almusar, en Arménie. Sur place, habitants et militants bloquent la mine et attendent beaucoup du nouveau gouvernement issu de la « révolution » de mai 2018.

Regroupés autour d’un thé, près du poêle d’une minuscule caravane, trois jeunes hommes fument des cigarettes en scrutant leurs écrans de téléphone portable. Depuis cinq mois, une cinquantaine d’habitants de Jermuk, Gnedevaz et Ketchut, à quelques kilomètres de là, se relaient tous les jours, 24 heures sur 24, pour filtrer les trois accès de la montagne d’Almusar et de ses gisements d’or. Un calendrier quasi militaire régit les tours de garde entre les volontaires. 

Parmi eux, Aharon Arsenyan est un vétéran de la guerre de quatre jours de 2016 au Haut-Karabagh, un territoire disputé entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan. Pour l’ancien soldat de 24 ans, fermer la mine serait avant tout « un acte patriotique ». Comme la plupart des volontaires, il a arrêté de travailler pour bloquer la mine, convaincu que l’entreprise Lydian avait menti sur la réalité des conséquences environnementales de l’exploitation sur la vie quotidienne des habitants. « Nous avons compris que Lydian polluait nos rivières. L’eau de Jermuk est la plus pure d’Arménie. Nous avons coutume de dire que ce qui est le plus précieux pour nous est notre eau et pas l’or de la montagne », dit Aharon Arsenyan, en la pointant du doigt.
 

 Les réservoirs de Ketchut et de Spendaryan, les principales ressources en eaux agricoles et potables du pays

L’histoire de Lydian International a commencé en 2007 lorsque l’entreprise britannique a été créée à Jersey, un paradis fiscal, selon l’enquête d’Open Democracy. De son côté, l’État arménien a changé le statut des terres du site d’Almusar, d’agricoles à industrielles. En 2012, comme le veut la loi arménienne, l’entreprise a fourni au ministère de la Protection de la nature plusieurs rapports prouvant le respect des normes environnementales et sociales du site (Environmental safety and social assessments), sans qu’aucun contrôle indépendant ne soit réalisé. D’abord alléchés par les promesses de Lydian de créer plus de 700 emplois pendant les dix ans d’exploitation prévus et les 300 millions d’euros que l’entreprise promettait à l’Etat, les habitants ont vite déchanté.

Les baraquements des employés de Lydian, à l’entrée de la mine.

En 2015, deux associations environnementales arméniennes, Ecolur et ArmEcoFront, ont publié plusieurs rapports démontrant les dégâts à long terme que provoquerait l’exploitation de la mine. Celle-là est située à moins de cinq kilomètres de deux réservoirs de Ketchut et de Spendaryan, les principales ressources en eaux agricoles et potables de l’Arménie. Toute émanation toxique, en particulier depuis le réservoir de Ketchut, qui mène directement au lac Sevan, la seule source d’eau potable en Arménie, serait un danger direct pour 2,5 millions d’Arméniens.

Les employés de Lydian ont lancé les travaux de préparation sur le site en 2016. L’entreprise avait promis que les travaux ne provoqueraient pas de poussière toxique qui descendrait jusqu’aux villages. Mais, « pendant les travaux, la ville de Jermuk a été recouverte par une épaisse poussière », dit Aharon Arsenyan. En février dernier, le projet de mine de cuivre de Teghut, dans le nord de l’Arménie, a été suspendu à la suite des accusations de non-respect des normes environnementales.

La plupart des mines appartiennent aux investisseurs étrangers et aux oligarques arméniens 

Installée sur le lit dans la caravane, Ani Khatchataryan, venue d’Erevan, est la seule femme du groupe d’activistes. « Avant la révolution, les gouvernements donnaient leur aval à presque tous les projets miniers. Lydian dit qu’elle emploie des outils de nouvelles technologies respectueuses des normes environnementales internationales, mais elle pollue en toute impunité », s’insurge la jeune femme de 32 ans, membre de l’association ArmEcoFront.

Le campement des opposants à la mine d’or.

L’activité minière s’est développée à partir des années 2000 en Arménie, sous l’impulsion de la politique de privatisation du secteur par le président de la République de l’époque, Robert Kotcharian. La plupart des mines appartiennent aux investisseurs étrangers et aux oligarques arméniens. L’État n’engrange que des redevances minières sur la vente des minerais, une part infime des bénéfices qu’engendre l’exploitation. Réformé en 2012, le Code minier arménien omet aussi de définir ce que sont les déchets miniers. Leur traitement n’est pris en charge par personne. L’Arménie compte désormais près de 400 mines sur son territoire.

En avril dernier, des milliers d’Arméniens étaient descendus dans les rues d’Erevan pour protester contre la corruption du gouvernement du Premier ministre d’alors, le Républicain Serge Sarkissian. Ce dernier a démissionné et en mai, les députés ont élu Premier ministre l’opposant politique Nikol Pachinian. La révolution arménienne d’avril a suscité à Almusar l’espoir que les choses pouvaient aussi changer hors de la capitale. Les habitants espéraient que leur opposition à l’exploitation de la mine serait écoutée par les responsables politiques. C’est d’ailleurs au moment de la révolution que les blocages de la mine par les habitants ont commencé.

L’un des systèmes d’adduction d’eau de la montagne d’Almusar vers le lac Sevan.

Le nouveau Premier ministre, Nikol Pachinian, s’est rendu à la mine. Il a créé l’Inspection des mines et la protection de l’environnement, placée sous son mandat direct et chargée, entre autres, de fournir une contre-expertise aux rapports de Lydian. Et ses conclusions sont sans appel, la biodiversité est mise en danger par l’activité minière et les analyses de pollution de l’eau avancées par la compagnie ne sont pas fiables. Cependant, seul le ministre de la Protection de la nature a le mandat légal pour décider du sort de la mine d’Almusar. Rencontré par Reporterre, l’actuel détenteur du portefeuille, Erik Grigoryan, a reconnu avoir par le passé travaillé pour le cabinet de conseil Critical Ressource, qui l’avait chargé d’établir une stratégie de communication de défense pour la société Lydian.

« Il faut protéger les ressources environnementales et en eau » 

Un mois plus tard, en août 2018, un procureur a lancé une procédure criminelle contre l’entreprise Lydian en Arménie pour « opérations minières illégales » après avoir inspecté la mine et constaté des « destructions illégales de la structure de la montagne ». L’enquête est toujours en cours.
 

Le village de Gnedevaz, à quelques kilomètres de la mine d’or.

Chargé de l’Inspection des mines et de protection de l’environnement par Nikol Pachinian, Artur Grigoryan (qui n’a pas de lien avec Erik Grigoryan, le ministre de la Protection de la nature) est convaincu que le projet Almusar est un contresens écologique et économique. « Il faut protéger les ressources environnementales et en eau. Il faut songer aux possibilités de développement de la région. Est-il raisonnable d’ouvrir une mine en plein air à quelques kilomètres d’une station thermale », s’interroge l’activiste environnemental, fondateur de l’ONG arménienne EkoIravounk (EcoRight).
 
Après huit mois au pouvoir, l’ancien journaliste Nikol Pachinian a remporté, mi-décembre 2018, à plus de 70 % des voix les élections législatives anticipées qu’il a lui-même provoquées en démissionnant, afin d’obtenir une majorité parlementaire et de mettre en place de manière efficace des politiques anticorruptions.

Un des réservoirs d’eau à l’entrée de Jermuk menacés de pollution par l’activité minière de Lydian.

À Jermuk, Aharon Arsenyan veut croire que Nikol Pachinian respectera sa promesse. « Le nouveau gouvernement de Nikol Pachinian va résoudre tous les problèmes, respecter nos droits et non répondre aux attentes de l’entreprise Lydian », espère-t-il.

De son côté, lors d’une conférence de presse en décembre, Nikol Pachinian, qui soutient « l’importance de l’activité minière pour l’économie arménienne », a reconnu que cette industrie doit « correspondre aux standards internationaux ». Le Premier ministre arménien promet de mettre en place « un comité d’experts internationaux spécialisés pour être sûr que les mines n’endommageront pas l’environnement plus qu’il n’est acceptable. Si le groupe prouve que le projet est dangereux pour l’eau du lac Sevan, nous l’arrêterons », a-t-il précisé. Almusar est devenu le symbole du défi que doit relever l’Arménie révolutionnaire de Nikol Pachinian face à l’ancienne classe politique sourde aux enjeux environnementaux.

Aharon Arsenyan et Ani Khatchataryan à Jermuk.

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Source : Constance Léon pour Reporterre

Photos : © Constance Léon/Reporterre
. chapô : le campement des opposants à Lydian qui contrôle l’accès aux entrées de la mine.

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