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Inondations

« Tout a été détruit » : la désolation en Allemagne après les inondations

Maisons et commerces inondés, vies brisées : les dommages causés par les pluies diluviennes et les débordements d’affluents sont colossaux en Rhénanie du Nord- Westphalie. Une semaine après la pire catastrophe climatique de l’Allemagne d’après-guerre, les habitants se relèvent péniblement.

Dans la semaine du 14 juillet, l’Allemagne, la Belgique, les Pays-Bas, le Luxembourg, la France et la Suisse ont connu des cumuls de pluie exceptionnels. Des inondations meurtrières ont endeuillé l’Allemagne et la Belgique, où les habitants, une semaine après, sont encore sous le choc, comme nous le racontons. En France aussi, la question de l’adaptation aux inondations se pose : il est urgent de repenser l’aménagement du territoire.


Berlin (Allemagne), correspondance

« Tout est parti. Notre existence, notre magasin… tout a été détruit », lâche Thomas Krumbein au bout du fil. L’homme de 51 ans travaillait dans la boutique d’objets décoratifs et d’antiquités Alt und Neu (« neuf et vieux »), que sa conjointe, Anja Hochgürtel, tenait à bout de bras depuis vingt ans. « Anja m’a demandé de vous parler car elle n’en est pas capable. Elle ne fait que pleurer », confie-t-il, depuis la ville de Bad Münstereifel, en Rhénanie du Nord-Westphalie.

Mercredi le 14 juillet dernier, Thomas célébrait son anniversaire avec des amis lorsque sa vie a basculé. D’abord une panne de courant, puis l’eau du fleuve, l’Erft, qui après une journée complète de pluies torrentielles, a envahi les rues de la ville et inondé le commerce de sa compagne.

« Je suis allé chercher Anja pour lui dire que l’eau était haute et qu’on devait monter les choses à l’étage, pour éviter qu’elles s’endommagent, raconte l’homme, encore sous le choc. En une demi-heure, l’eau est passée au travers d’une fenêtre du sous-sol. Le courant était tellement fort qu’on a dû s’enfuir du magasin. » Le couple s’est réfugié chez la sœur de Thomas, pour constater le lendemain l’ampleur des dégâts.

Le commerce dévasté d’Anja. « Le courant était tellement fort qu’on a dû s’enfuir du magasin », raconte son compagnon. © Thomas Krumbein

« On venait tout juste de recevoir une grosse livraison [d’articles]. On n’a pas eu de chance », soupire le commerçant, qui évalue les pertes à 90 %. « C’était le plus beau commerce de la ville », assure celui qui a grandi dans cette bourgade médiévale du Land le plus peuplé d’Allemagne.

Le barrage de Steinbachtalsperre menaçait de céder

Le drame est à l’image de ce qu’ont connu la Rhénanie-du-nord Westphalie et le Palatinat dans la nuit de mercredi à jeudi dernier. À la suite des pluies diluviennes et des inondations qui ont frappé le continent européen, on déplore en Allemagne 170 morts et encore quelques disparus qu’on a peu d’espoir de retrouver vivants. Sans parler de la destruction de magnifiques villages, qui faisaient la beauté de la région.

À quelques kilomètres de là, Sacha Reichelt, le maire de la ville d’Euskirchen (57 000 habitants), au sud de Cologne, se dit exténué. « Dans la dernière semaine, nous avons travaillé comme jamais auparavant. Le mercredi, dans l’urgence, nous avons fait appel à nos pompiers et avons tenté de sauver le plus grand nombre de personnes possible », assure-t-il. Les autorités municipales ont évacué environ 500 personnes et les ont mises à l’abri du barrage de Steinbachtalsperre, qui menaçait de céder. Vingt-six habitants ont tout de même perdu la vie à Euskirchen, et cinq autres dans l’arrondissement du même nom, en raison des inondations.

La cité médiévale de Bad Münstereifel. Les inondations ont causé la mort de 170 personnes.

« Beaucoup d’infrastructures ont été détruites. Il n’y avait pas de ligne téléphonique ni de réseau mobile. Certains habitants n’ont toujours pas de gaz, d’eau, d’électricité », raconte Reichelt, dont la demeure, inondée au sous-sol, est en panne de courant depuis mercredi 14 juillet. L’élu doit se rendre à la caserne de pompiers de la ville pour prendre une douche chaude.

Dans de telles circonstances, dur pour les habitants de juger si la catastrophe découle ou non de la crise climatique. « On va devoir observer dans les prochaines années comment ça évolue », estime le maire Sacha Reichelt. « Les changements climatiques accélèrent les processus naturels de la terre, mais si cet évènement a eu un rapport avec ça, je ne le sais pas... » hésite pour sa part Thomas Krumbein.
En visite dans les zones sinistrées de Bad Münstereifel mardi 20 juillet aux côtés d’Angela Merkel, le candidat à la chancellerie de la CDU (Union chrétienne-démocrate), Armin Laschet, a parlé d’une « une catastrophe d’origine humaine », après avoir été vu hilare en arrière-plan d’une conférence de presse portant sur ces tragiques évènements.

Les ravages causés par les inondations à Bad Münstereifel, dans le Land de Rhénanie-du-Nord-Westphalie. © Thomas Krumbein

« Aucune catastrophe de cette ampleur ne s’est produite dans la région dans les cent dernières années », affirme sans équivoque le météorologue Bernhard Pospichal, de l’Université de Cologne.

Si le lien entre le réchauffement planétaire et ces graves intempéries n’est pas simple à établir, il faut tout de même s’attendre à des précipitations de plus en plus importantes à cause de celui-ci, selon le professeur. « C’est un principe de base en physique : l’air chaud peut contenir plus de molécules d’eau. Avec le réchauffement du climat, les systèmes de basse pression pourront charger plus d’eau et donc causer de plus grosses pluies », explique-t-il. Pour le chercheur, il n’y a pas d’autre choix que de s’adapter, car nous ne sommes pas en voie de réduire les émissions de CO2.

Outre les dérèglements du climat, l’urbanisation le long des rives serait aussi en cause. Les rivières ont été trop canalisées et leurs lits rétrécis pour construire des maisons, ce qui fait qu’elles n’ont plus d’espace naturel pour se déverser lors de grandes crues, selon Pospichal. « Les gens ne devraient pas quitter la région, croit-il, ils devraient simplement cesser de construire proche des rivières. »

Une « défaillance monumentale » du système d’alertes

« Il n’y eu aucune alarme, on n’a pas pu réagir assez vite et notre vie a été détruite, se désole par ailleurs Thomas Krumbein. Un ami à moi s’est presque noyé. » « À partir de midi et jusqu’à la catastrophe du soir, le niveau d’eau n’a fait que grimper car il n’a pas arrêté de pleuvoir. Comment se fait-il que la population n’ait pas été avertie entretemps ? »

L’efficacité du système d’alertes allemand fait en effet débat outre-Rhin, depuis que la scientifique britannique de l’Université de Reading, Hannah Cloke, a dénoncé une « défaillance monumentale » de celui-ci, dans le Sunday Times du 18 juillet dernier.

Bernhard Pospichal assure que le service météorologique de la République fédérale (Deutscher Wetterdienst) avait aussi émis un avertissement trois jours à l’avance concernant un niveau de pluie très préoccupant. « Il semble y avoir eu des failles dans le système d’avertissement, avance-t-il. Les autorités locales auraient dû faire le lien que les pluies importantes pouvaient faire augmenter le niveau des rivières... » Même si les effets des pluies ont probablement été sous-estimés, évaluer le moment à partir duquel il faut évacuer est difficile, nuance le chercheur. Face à ces critiques, le gouvernement de la République fédérale a promis d’améliorer le système national d’alerte-catastrophe.

Euskirchen, ville de 57 000 habitants, a été dévastée en moins d’une heure. © Mairie d’Euskirchen

Thomas Krumbein et sa conjointe s’affairent désormais à sécher leur commerce, après avoir enlevé l’eau du sous-sol et sorti les meubles ainsi que les objets irrécupérables. « Une quinzaine de personnes sont venues nous aider à vider le magasin, pour la plupart des inconnus », raconte le sinistré. C’est maintenant au tour des autorités fédérales d’agir promptement, selon lui. « Je souhaite que le gouvernement ouvre son porte-monnaie et vienne en aide aux gens sans compromis », réclame le commerçant.

Le maire d’Euskirchen souhaite lui aussi obtenir de l’aide financière pour réparer les rues et les ponts, pour la gestion des débris qui jonchent les rues de sa ville, ainsi que pour les petits entrepreneurs. « J’espère qu’on trouvera les moyens d’empêcher de tels évènements de se reproduire », ajoute celui qui garde néanmoins espoir. « Nous, les gens du Rhin, sommes des optimistes. Malgré tous ces évènements catastrophiques, la solidarité et la cohésion seront plus grandes que ce malheur », conclut Sacha Reichelt.

Le gouvernement d’Angela Merkel a annoncé une aide d’urgence pour les sinistrés d’au moins deux cents millions d’euros, qui sera doublée par les gouvernements des Länder. Le programme de reconstruction, lui, devrait en coûter plusieurs milliards.

C’est maintenant que tout se joue…

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