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Entretien — Europe

Thomas Porcher : « Les traités européens sont au cœur du problème de la transition écologique »

La quasi-totalité des candidats aux élections européennes revendiquent une fibre écologiste, tandis que l’idée de « banque européenne du climat » bénéficie d’un relatif consensus. L’économiste Thomas Porcher s’interroge sur la réalité que masque cet affichage dans les programmes électoraux.

Thomas Porcher est économiste, membre du collectif Les économistes atterrés. Il a publié Traité d’économie hérétique : en finir avec le discours dominant (Fayard, 2018) et participé à Macron : un mauvais tournant (Les économistes atterrés, Les Liens qui libèrent, 2018).


Reporterre — Les programmes des candidats aux élections européennes avancent divers chiffres pour financer la transition écologique en Europe, de 100 milliards d’euros par an pour Europe Écologie-Les Verts (EELV) à 1.000 milliards sur la mandature pour La République en marche (LREM) en passant par 400 milliards pour le Parti socialiste (PS). Ces chiffrages vous paraissent-ils pertinents et sérieux ? A quoi pourraient-ils correspondre dans les faits ? Le montant a-t-il beaucoup d’importance ?

Thomas Porcher — Le coût global de la transition écologique à l’échelle européenne reste imprécis mais ce qui est sûr est qu’il se chiffre à plusieurs centaines de milliards d’euros. Prenons le cas de la rénovation des logements en France : sur les 32 millions d’habitations, seules 7 millions affichent un niveau élevé de performance énergétique. Cela signifie qu’il y a 25 millions de logements à rénover. Un plan ambitieux de rénovation d’un million de logements par an, et nous en sommes très loin actuellement, coûterait 20 milliards par an jusqu’en 2040. Si à cela on ajoute les investissements dans les énergies renouvelables et qu’on prend en compte l’ensemble des pays de l’Union européenne (UE), on arrive très vite à des montants qui dépassent les 100 milliards d’euros par an.

Mais il ne faut pas être naïf. Derrière ces chiffres, il y a beaucoup d’effets de manche démagogiques. Peut-on penser sérieusement que LREM ou le PS vont sortir des centaines de milliards d’euros pour l’Europe alors que, lorsque ces partis gouvernent en France, ils n’arrivent jamais à trouver de l’argent pour l’écologie ? Rappelons qu’en 2018, la deuxième plus forte réduction de fonctionnaires a frappé le ministère de la Transition écologique. Idem pour le PS, qui avait réduit les dotations du ministère de l’Écologie, entraînant le limogeage de Delphine Batho lorsqu’elle s’en était plainte.



Plusieurs programmes proposent de créer une « banque du climat ». Serait-elle utile et comment pourrait-elle s’articuler avec la Banque centrale européenne (BCE) ?

Ce qui est bien avec la « banque du climat », c’est que ça ne dérange personne et donc que tout le monde est d’accord. Mais, dans les faits, cela soulève pas mal de questionnements, notamment sur la pertinence des projets à financer. Il y a des risques que cette banque finisse par financer les EPR d’EDF parce que certains jugent que le nucléaire est la solution au réchauffement climatique. D’ailleurs, qui aura la compétence pour définir ce qu’est une bonne transition énergétique à l’échelle européenne ? Avant de faire une banque du climat, il faudrait peut-être dresser une liste précise de ce qui rentre dans la transition écologique ou pas, pour fermer la porte à tous les types d’écoblanchiment.

Le siège de la Banque centrale européenne, à Francfort-sur-le-Main, en Allemagne.

De surcroît, il ne faut pas que cette banque retombe dans les travers de l’UE, qui veut trop souvent imposer un modèle unique sans tenir compte des caractéristiques des différents pays membres. On le constate avec l’application de critères européens stupides — contrôle des déficits, faible inflation — à des pays qui ont des niveaux divers de développement et des évolutions démographiques différentes. Avec une banque du climat européenne, il est à craindre que l’on se retrouve dans la même configuration, avec l’obligation d’appliquer un même modèle en échange d’un financement. Est-ce que ce sera le modèle allemand avec une transition énergétique utilisant des centrales à charbon ? Les 28 pays, du fait de leur situation géographique, auront des transitions énergétiques différentes. Certains pays auront plus recours au solaire, d’autres aux éoliennes, certains aux énergies marines.

Par conséquent, une banque sur le climat européenne n’a aucune légitimité pour évaluer la pertinence de ces projets, qui doivent être décidés à une échelle nationale. On en revient donc à la question du levier budgétaire de chaque État pour financer les investissements dans la transition énergétique. Plutôt que de contourner la question budgétaire en créant une institution supplémentaire, il faudrait s’attaquer au cœur du problème : les traités européens. Pourquoi ? Parce qu’ils imposent une austérité budgétaire de plus en plus contraignante aux États (réduction des déficits, coupe dans la dépense publique) et empêchent tout plan d’investissement, notamment dans la transition écologique. Il faut dénoncer et modifier ces traités, ce sont les prémisses pour mener une transition écologique ambitieuse.



Pourquoi observe-t-on dans ces élections une passion si soudaine des partis politiques pour l’écologie ?

Aujourd’hui, quasiment tous les partis parlent d’écologie, y compris le Rassemblement national (RN, ex-Front national). Alors qu’il y a encore quelques années, le terme « écologie » portait un potentiel radical, aujourd’hui il est dans toutes les bouches. Désormais, on peut se découvrir « écolo » trois mois avant une élection ou mettre en avant l’écologie pour donner l’impression d’être dans l’air du temps tout en s’accommodant du monde tel qu’il va. Certains partis ont fait de l’écologie leur premier combat. D’autres ont intégré l’écologie dans une remise en cause plus globale du capitalisme libéral. Pour les autres, il s’agit de parler d’écologie sans réellement toucher au mode de régulation de l’économie, c’est-à-dire faire de l’écoblanchiment politique.



Ces engagements sur l’écologie sont-ils cohérents avec les politiques nationales ou les positions des partis en France ?

C’est très facile à vérifier. En dehors de l’utilisation du terme « écologie » à toutes les sauces, il est important de vérifier les engagements des différents partis sur le terrain. Si on y regarde de plus près, de quel parti sont ceux qui soutiennent ou ont soutenu de grands projets inutiles comme EuropaCity, Notre-Dame-des-Landes ou encore la base de loisirs à Romainville ? De quel parti sont ceux qui s’y opposent ? Peut-on se prétendre écologiste et travailler avec ceux qui sont les premiers promoteurs de ces projets ? Je suis de ceux pour qui l’écologie est un combat et non de ceux pour qui il s’agit d’une posture électorale, voire marketing.

  • Propos recueillis par courriel par Hervé Kempf

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