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« Si Julian Assange n’est pas protégé, cela marquera la fin des ­libertés individuelles »

19 novembre 2019 / Entretien avec Andreas Noll



L’état de santé de Julian Assange, arrêté en avril à Londres, est « catastrophique », assure l’avocat Andreas Noll. Il lance une série d’événements pour défendre le fondateur de WikiLeaks : « Nous ne pouvons pas détourner le regard. »

En Suisse, l’avocat pénaliste bâlois Andreas Noll, 46 ans, a lancé le 8 novembre à Genève, au côté du père de Julian Assange, « Presse (censure) », une série d’expos, de débats, de rencontres et d’ateliers sur ce thème. Il explique le caractère fondamental du combat pour Julian Assange, le fondateur de WikiLeaks.

Andreas Noll.

Cet entretien est paru dans le journal suisse Le Courrier, qui nous autorise amicalement à le republier.


Le Courrier — Pourquoi vous êtes vous engagé pour que la Suisse donne l’asile à Julian Assange ?

Andreas Noll — Celui qui a révélé des crimes de guerre ne doit pas être livré à ceux qui les ont commis ! Toute cette affaire est obscène et illégale. Julian Assange a été traîné hors de l’ambassade d’Équateur en violation du droit international. En tant que journaliste de révélation, il a été récompensé à plusieurs reprises. Nous ne pouvons pas détourner le regard. Ni, pire, regarder et garder le silence ! Nous devons prendre parti pour ceux qui ont le courage de dénoncer et qui risquent de le payer d’un emprisonnement à vie.

Pourquoi le cas Assange est-il si important ?

Je répondrai par la première phrase de l’acte d’accusation aux États-Unis : « Julian Paul Assange est le visage public de ‘WikiLeaks’, un site Web créé avec d’autres personnes comme ‘agence de renseignement du peuple’. » Cette phrase résume remarquablement et ouvertement le programme américain : ce n’est pas une procédure contre un justiciable, c’est une opération politique contre WikiLeaks. Julian Assange incarne le risque que l’opinion publique se forme sur la base de faits, la possibilité d’un journalisme remplissant pleinement son rôle démocratique. Un antidote aux médias de manipulations et une alternative à l’information-divertissement.

L’objectif réel des États-Unis n’est pas seulement Assange, il est d’influencer toute la sphère médiatique. Les chiens de garde de l’opinion (« public watchdog ») doivent devenir des chiens de compagnie (« public lapdog »). Si Julian Assange n’est pas protégé de la procédure américaine, cela marquera probablement la fin des acquis occidentaux en matière de ­libertés individuelles. C’est dans les moments de crise, de conflit aigu, comme celui-ci, que les droits individuels montrent leur validité, leur robustesse. Sinon la jurisprudence dégénérera.

Malgré l’impact qu’ont eu ses révélations, Julian Assange n’est pas très populaire…

Lors de l’audience du 21 octobre dernier, Julian Assange a dit au tribunal : « La superpuissance a eu dix ans pour préparer son dossier, elle disposait de ressources illimitées alors que, moi, je n’avais même pas accès à mes écrits. » Quand il s’est réfugié dans l’ambassade équatorienne [à Londres] au nez et à la barbe des Américains, il a été célébré dans le monde entier en tant que héros, voire idole. À l’époque, il était impossible de le traduire en justice sans en faire un martyr. Puis il y a eu un démontage minutieux du travail journalistique de ce professionnel pourtant plusieurs fois primé.

Et il y a eu l’affaire des allégations d’agression sexuelle en Suède. Celles-ci ont été abandonnées quatre fois et chaque fois relancées. En tant qu’avocat, je n’ai jamais eu connaissance d’une affaire pareille, où l’on rouvre constamment un dossier sans nouveauté substantielle. Encore moins dans une affaire où il n’y a d’autre élément que les déclarations des personnes directement impliquées. L’affaire est bien évidemment politique. Le rapporteur spécial des Nations Unies sur la torture, Nils Melzer, l’a lui-même récemment déclaré.

L’image d’Assange a souffert des allégations selon lesquelles Donald Trump lui devrait son élection.

On lui a aussi reproché d’avoir pris le risque de publier des documents diplomatiques sans prendre le temps d’en expurger les noms. Ce qui aurait mis des informateurs en danger.

Cela fait partie de la même campagne de diffamation. La vérité est bien différente : la publication des Afghan War Logs (Journal de guerre afghan) en 2010 était une collaboration entre le Guardian, le New York Times et Der Spiegel, d’une part, et Julian Assange, de l’autre. Le témoignage du journaliste d’investigation Mark Davis, qui a accompagné Assange dans le bunker du Guardian, est clair. Assange souhaitait reporter la date de publication. Ce qui a été refusé par le journal. Il est le seul des journalistes impliqués à avoir exprimé son inquiétude à propos des personnes nommées. Bien que le Guardian et le New York Times disposent de ressources abondantes, Assange n’a reçu aucune aide de leur part pour anonymiser les quelque 90.000 documents. Malgré cela, il a réussi à occulter quelque 10.000 noms en moins de trois jours de travail nocturne. Les forces américaines et australiennes ont elles-mêmes admis que la publication de ces documents n’avait eu aucune conséquence dramatique.

Lors de l’exposition norvégienne « Nous sommes des millions » où il était possible de poser avec une pancarte de soutien à Julian Assange.

Julian Assange a passé sept ans enfermé dans l’ambassade d’Équateur à Londres, les deux derniers dans un environnement devenu hostile. Il est désormais incarcéré depuis avril dans l’attente que la Grande-Bretagne se prononce sur la demande d’extradition des États-Unis. Comment voyez-vous évoluer sa situation ?

Ceux qui ont lu les récits de témoins oculaires – par exemple l’ancien diplomate du Royaume-Uni Craig Murray – de l’audience de Julian Assange devant le tribunal le 21 octobre 2019 savent dans quel état de santé inquiétant il se trouve : il a perdu plus de 15 kg et son état psychique est catastrophique. Cette personne reconnue pour son intelligence avait même du mal à préciser son nom et sa date de naissance. Il n’était visiblement pas en mesure de suivre son procès.

Ce sont les symptômes typiques de la torture mentale continue à laquelle Julian Assange est exposé. Il est enfermé seul dans sa cellule 23 heures par jour. Et pendant son heure de sortie, tous les autres prisonniers sont enfermés dans leurs cellules pour qu’il ne puisse parler à personne. C’est la torture psychique classique de la « privation sensorielle ». Ses conséquences dévastatrices sont très bien documentées : perte de la capacité d’articulation et de la parole, manque de concentration, trouble de la pensée, diminution de la mémoire, anxiété, délires avec hallucinations, pouvant même conduire à une schizophrénie irréversible. L’isolement provoque également des symptômes physiques tels que vertiges, troubles du sommeil, changements de poids, etc.

Le père de Julian Assange, présent lors de l’événement « Presse (censure) » vendredi 8 novembre à Genève.

Le rapporteur spécial des Nations unies sur la torture, Nils Melzer, a déclaré dans son rapport du 27 mai 2019 que Julian Assange montrait « tous les symptômes d’une torture psychologique prolongée ». Le 1er novembre, Melzer a sonné l’alerte estimant qu’Assange pouvait mourir s’il n’était pas libéré prochainement. Les Américains ne veulent même pas l’extradition. Il leur suffit de lui faire subir des dommages durables. Son naufrage psychique devenant ainsi une sorte de mémorial vivant, un avertissement pour tous ceux qui voudraient dénoncer les sales machinations de la superpuissance militaire américaine.

La demande d’un asile en Suisse a-t-elle encore un sens ? Comment et quand pourrait-elle se réaliser ?

Elle est plus urgente que jamais. Bien que l’Équateur et le Royaume-Uni aient violé le droit international, cela ne dédouane pas les autres États. Tous ont la responsabilité de faire appliquer les droits humains. La Suisse pourrait agir, par exemple au sein des Nations Unies.

 Propos recueillis par Benito Perez






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Source : Le Courrier, par accord gracieux avec Reporterre

Photo :
. chapô : Arrestation de Julian Assange dans l’ambassade d’Équateur à Londres ce 11 avril, image tirée d’une vidéo relayée par The Guardian.
. Le père de Julian Assange. API Patrimoine industriel

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