Accueil > Editorial > Alternative >

Quand une coopérative ouvrière relance la culture locale du tilleul

27 juillet 2019 / Pierre Isnard-Dupuy et Pascal Hennequin (Reporterre)



Après quatre ans de combat, les ouvriers de l’usine Fralib-Unilever, près de Marseille, ont empêché la délocalisation de leur usine de thé et d’infusion. Dans leur élan, ils ont fondé la coopérative Scop Ti et relancé la production du tilleul des Baronnies provençales, effondrée à cause de la concurrence chinoise et latino-américaine.

« Le tilleul, ça ne rapporte plus... C’est encore un produit qui va se perdre ! », s’exclame Pierre Peydier en sortant de sa maison de Pierrelongue, dans la Drôme. Peu avant 8 heures du matin, entre le village et la rivière Ouvèze, le vieux monsieur quitte l’ombre bénéfique du grand tilleul attenant à son habitation, pour aller travailler son potager. Dans l’arbre, chargé de milliers de fleurs bien jaunes et odorantes, quelques abeilles butinent déjà. Une fois sèche, la bractée de tilleul [1] est utilisée en parfumerie ou en herboristerie, pour concocter des infusions. Ses bienfaits sont nombreux : elle apaise les troubles nerveux, les migraines, les insomnies...

Cueillette à la saquette sur l’arbre.

« Il y a 50 ans, quand arrivait le début de l’été, de Vaison-la-Romaine jusqu’au col de Perty et à jusqu’à Sault, tout le monde pratiquait la cueillette du tilleul. C’était une source de revenu importante, parfois un tiers du revenu annuel des fermes. Pas une fleur ne se perdait ! », raconte monsieur Peydier. Florissante et réputée depuis le 19e siècle, l’économie locale des fleurs officinales de la région de Buis-les-Baronnies s’est pourtant effondrée il y a 20 ans, sous la pression de la concurrence internationale, en particulier chinoise.

Carte des Baronnies provençales, devenues parc naturel régional. La cueillette du tilleul se fait sur une région à cheval sur la Drôme, les Hautes-Alpes, le Vaucluse et les Alpes-de-Haute-Provence.

Le coup de grâce remonte à 1998. « A la foire au tilleul de Buis le 1er juillet 1998, les prix d’achat offert par les négociants de la région n’avaient pas dépassé les 45 francs le kilo, soit un manque à gagner de près de 50 % par rapport aux cours de l’année précédente », écrivait le Dauphiné Libéré. Le montant proposé par les acheteurs était si faible qu’il provoqua la colère des cueilleurs et leur refus de vendre. Et la production de tilleul a périclité.

Le tilleul des Baronnies, de 400 à 10 tonnes en 30 ans

Le 18 juin 2019, sur la rive opposée à celle du jardin de Pierre Peydier, une quinzaine de cueilleurs attaquent leur besogne. « Il y a 30 ans, 400 tonnes de tilleul étaient ramassées. Aujourd’hui cela ne représente plus qu’une dizaine de tonnes. Mais c’est toujours 80% de la production française », expose à Reporterre Jean-Jacques Cornand, l’un des cueilleurs. Cet instituteur à la retraite est l’un des responsables du syndicat des producteurs de tilleul officinal des Baronnies.

Installation de la « grande échelle ».

Cachée entre les branches d’un arbre, remplissant sa saquette [2], Claude se souvient du temps où s’organisaient les foires au tilleul. Non seulement à Buis-les-Baronnies, mais aussi dans des villages bien plus modestes : « C’était un événement ! Il y avait tous les courtiers et c’est là que se fixait le prix. Ça se passait dans la discrétion, un peu comme pour les truffes. Ils passaient la main dans le bourrasse [une grande toile de jute pour entreposer et transporter le tilleul], pour voir la qualité. Puis ils griffonnaient leur proposition de prix sur un bout de papier. » En 1974, Claude venait d’abandonner sa vie d’enseignante dans la région de Saint-Etienne, « au moment de la transhumance des soixante-huitards, dit-elle. On est venu s’installer ici avec un troupeau de chevrettes. La première année, on n’avait pas de revenu. Il y avait beaucoup de tilleul autour de la ferme. Alors on a ramassé ce tilleul, qui nous a bien aidé », se souvient-elle.

Relancer le tilleul en Provence plutôt que l’importer d’Amérique Latine

Depuis cinq ans, à l’appel du syndicats des producteurs, des « cueilleurs solidaires » viennent ici bénévolement dans le but de relancer la production du tilleul. Leurs récoltes sont données à Scop Ti, une coopérative qui conditionne des thés et infusions à Gémenos (Bouches-du-Rhône), à côté de Marseille.

Échantillons de produits au laboratoire de l’usine.

Un autre Jean-Jacques est venu de Martigues (Bouches-du-Rhône) pour plusieurs jours, accompagné de quelques amis. Ils s’assoient autour d’un bourrasse, qu’ils remplissent des bractées cueillies sur les branches. « On ne serait pas venu pour Unilever », plaisante-t-il en évoquant le nom de la multinationale anciennement propriétaire de l’usine de Gémenos, qui s’appelait alors Fralib. « On vient ici pour soutenir des gens qui se battent pour maintenir l’emploi et qui montrent que l’on peut faire des filière locales », dit le médecin à la retraite, militant au Parti communiste français (PCF).

Chez Fralib, le tilleul était importé d’Amérique Latine. En 2010, le géant mondial de l’agroalimentaire Unilever a voulu délocaliser l’usine en Pologne. C’était sans compter la ténacité des ouvriers, dont une partie avaient déjà fait les frais de la fermeture de l’usine du Havre. A Gémenos, ils ont occupé l’usine pendant presque 4 ans. Ce qui leur a permis de conserver leur outil de production. Pendant cette période de 1336 jours, qui a donnée le nom de leur nouvelle marque « 1336 », les ouvriers prirent contact dans les Baronnies Provençales pour créer une « production militante », permettant à la fois de soutenir leur lutte, tout en esquissant une possible relocalisation de la production du tilleul.

Un tilleul millésimé

En 2015, la « production militante » s’est muée en un tilleul bio millésimé, commercialisé sous la marque Scop Ti. Par le millésime, Scop Ti reconnaît le terroir singulier des Baronnies, un peu comme dans le monde du vin. Ce territoire de pré-alpes calcaires à cheval sur le sud de la Drôme et des Hautes-Alpes et à la lisière du Vaucluse et des Alpes-de-Haute-Provence est devenu un parc naturel régional en 2015. « Millésimé, cela signifie que le produit de chaque année à une particularité en fonction notamment des conditions climatiques », indique Nadine Fiquet, la coopératrice responsable de la qualité et de la recherche et développement, lors de notre visite de l’usine.

La chaine de conditionnement dans l’usine Scop Ti de Gémenos.

La production des Baronnies repart peu à peu, en partie grâce au débouché de Scop Ti, mais pour l’heure le tilleul conditionné à Gémenos n’est pas en totalité originaire de Provence. Les volumes produits localement sont encore trop faibles. « Une filière, ça ne se relance pas d’un claquement de doigts. Petit à petit on mobilise, on rassemble. Cette année à Beauvoisin on a choisi que les tilleuls communaux soient mis à disposition du syndicat des producteurs », dit Christian Thiriot, le maire de cette commune de 150 habitants, rencontré autour du bourrasse. La matière première des arbres de Pierrelongue est aussi offerte par le conseil municipal. De cette manière, le syndicat des producteurs espère que des vocations pour le tilleul ressurgiront.

« Une chose est indispensable pour que nous puissions embaucher des saisonniers : que le prix du tilleul continue d’augmenter. Aujourd’hui ce n’est pas possible », dit Jean-Jacques Cornand. Cette année, le syndicat des producteurs a néanmoins réussi à offrir un contrat salarié à un saisonnier, et l’arrivée de Scop Ti a encouragé l’augmentation de prix. Le tilleul des Baronnies se négociait entre 13 et 14 euros le kg en moyenne en 2015. Au démarrage, la coopérative proposait un prix, décidé collectivement par les producteurs, de 18 euros. « Cette année il sera proche de 20 euros », dit Olivier Leberquier, le président de Scop Ti.

L’union de Scop Ti et du syndicat des producteurs de tilleul parviendra-t-elle à renverser les affres de la mondialisation en ce coin de Drôme provençale ? Pour Olivier Leberquier, le message est clair : « Soit on gagne ensemble, soit on perd ensemble ! » Cet ancien syndicaliste CGT, du temps de Fralib, employait déjà cette formule auprès de ses « camarades » se voyant proposer de juteuses primes de départ par Unilever. Et la multinationale n’est pas parvenue à ses fins...


SCOP TI, A LA RECHERCHE D’UN MODELE VERTUEUX

« Le tilleul, c’est le symbole de ce qu’on aimerait faire ! La relocalisation d’un produit de grande qualité, pour lequel tout le monde est rémunéré correctement du début à la fin », dit Olivier Leberquier, le président de la coopérative Scop Ti.

Privilégier le local et l’équitable

Le tilleul a été la première production relancée dans l’usine de Gémenos alors qu’elle était encore occupée pour éviter la délocalisation en Pologne voulue par Unilever. A l’automne 2013, 5.000 boites de sachets d’infusion sont sorties de l’usine, alors appelée Fralib, grâce au tilleul de la région de Buis-les-Baronnies. Soit une matière première située à 160 km de l’usine. « Non seulement ça nous a permis de tenir pendant la lutte, mais c’était aussi un moyen de couper court à Unilever qui disait que l’on ne respectait rien, qu’on avait cassé les machines », raconte Olivier Leberquier, à l’époque délégué CGT. Jusque-là, le tilleul était importé d’Amérique du Sud. « Il était débarqué au port de Hambourg en Allemagne, coupé à Katowice en Pologne et conditionné ici. Ça fonctionne toujours de cette façon pour la marque Éléphant, qui n’est pourtant commercialisée qu’en France », précise-t-il.

Aujourd’hui, Scop Ti importe toujours du tilleul venu d’Europe ou du Maghreb, tout en espérant que la production des Baronnies pourra un jour lui permettre de s’y fournir exclusivement. Les coopérateurs de Gémenos ont par ailleurs entrepris des démarches similaires de relocalisation, sur d’autre filières de plantes aromatiques et médicinales en France. Et pour le thé, ils se sont engagés sur la voie du commerce équitable avec des producteurs du Vietnam.

La fin des arômes et des colorants artificiels

La révolution des Scop Ti prend aussi son sens au niveau de la qualité des produits. Ils ont décidé, pour leurs marques, de se débarrasser des arômes et autres colorants artificiels. Par exemple, dans les sachets de de tilleul Scop Ti « il n’y a que du tilleul », résume Nadine Fiquet, la coopératrice responsable de la qualité. Une affirmation qui pourrait paraître saugrenue. Et pourtant, dans la plupart des infusions d’autres industriels, sont ajoutés des exhausteurs de goût. « Comme dans le tilleul bio Éléphant. Et ça le consommateur ne le sait pas », affirme Olivier Leberquier. Pour Nadine Fiquet, les multinationales « ont tué le palais des consommateurs. Prenez le thé vert menthe. Moi j’appelle ça le thé hollywood chewing-gum. Il n’a que le goût de ses arômes artificiels. Au passage ça leur permet de mettre des ingrédients de mauvaise qualité », dit-elle.

Une indépendance à construire

Indépendante depuis 2014, l’usine cherche encore son équilibre financier. « On n’a pas géré en bon capitalistes. Ça tombe bien, on n’a pas envie d’être de bon capitalistes », dit Olivier Leberquier avec ironie. « On voulait rester tous ensemble, tous ceux qui ont participé à la victoire. N’importe quelle entreprise qui maximise son profit ne le fait pas. Elle créé l’activité avant d’embaucher », ajoute-t-il. De 182 salariés au moment de l’annonce de la fermeture de l’usine par Unilever en 2010, ils sont désormais 58 coopérateurs dont 41 salariés. « Et c’est aujourd’hui l’assemblée des coopérateurs qui est souveraine. Il y a un conseil d’administration et un comité de pilotage, mais chaque coopérateur a la possibilité de remettre en cause leurs décisions », s’enthousiasme monsieur Leberquier.

Scop Ti a donc démarré avec une masse salariale importante tout en devant développer son activité puisque la marque Éléphant, « créée à Marseille », rappelle Olivier Leberquier, est parti dans les valises d’Unilever. Pour que l’usine trouve suffisamment d’activités, les coopérateurs produisent pour des marques « distributeurs » de grandes enseignes. Elles représentent pour l’heure 80 % de la production, pour 50 % du chiffre d’affaire. Et les marques « maison », 1336 et Scop Ti, génèrent quant à elles le reste de l’activité, soit 20% de la production apportant l’autre moitié du chiffre d’affaire.


Puisque vous êtes ici…

… nous avons une faveur à vous demander. La crise écologique ne bénéficie pas d’une couverture médiatique à la hauteur de son ampleur, de sa gravité, et de son urgence. Reporterre s’est donné pour mission d’informer et d’alerter sur cet enjeu qui conditionne, selon nous, tous les autres enjeux au XXIe siècle. Pour cela, le journal produit chaque jour, grâce à une équipe de journalistes professionnels, des articles, des reportages et des enquêtes en lien avec la crise environnementale et sociale. Contrairement à de nombreux médias, Reporterre est totalement indépendant : géré par une association à but non lucratif, le journal n’a ni propriétaire ni actionnaire. Personne ne nous dicte ce que nous devons publier, et nous sommes insensibles aux pressions. Reporterre ne diffuse aucune publicité ; ainsi, nous n’avons pas à plaire à des annonceurs et nous n’incitons pas nos lecteurs à la surconsommation. Cela nous permet d’être totalement libres de nos choix éditoriaux. Tous les articles du journal sont en libre accès, car nous considérons que l’information doit être accessible à tous, sans condition de ressources. Tout cela, nous le faisons car nous pensons qu’une information fiable et transparente sur la crise environnementale et sociale est une partie de la solution.

Vous comprenez donc sans doute pourquoi nous sollicitons votre soutien. Il n’y a jamais eu autant de monde à lire Reporterre, et de plus en plus de lecteurs soutiennent le journal, mais nos revenus ne sont toutefois pas assurés. Si toutes les personnes qui lisent et apprécient nos articles contribuent financièrement, la vie du journal sera pérennisée. Même pour 1 €, vous pouvez soutenir Reporterre — et cela ne prend qu’une minute. Merci.

Soutenir Reporterre




Vous avez aimé cet article ? Soutenez Reporterre.


[1C’est-à-dire la fleur avec la petite feuille vert pâle qui l’accompagne

[2Un sac en toile de jute


Lire aussi : Ni capitalisme, ni Etat - la Coopérative intégrale s’épanouit à Barcelone

Source : Pierre Isnard-Dupuy (Collectif Presse-Papiers) pour Reporterre

Photos : © Pascal Hennequin/NK1 Fokus 21/Reporterre

Sur les mêmes thèmes       Économie Agriculture