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Près d’Orléans, les citoyens défendent la forêt contre les bulldozers

12 novembre 2019 / Manon Bracq et Serena Trerè (Reporterre)



Dans le Loiret, les opposants au pont de Jargeau, un projet de déviation de la RD921 par un pont au-dessus de la Loire, luttent désormais sur trois tableaux : politique, associatif et juridique. L’enjeu : empêcher la destruction d’une forêt et permettre des alternatives.

C’est une trouée dans la forêt. Une ligne droite qui traverse tout le bois de Latingy jusqu’à la Loire et qui se prolonge sur l’autre rive du fleuve. Une travée d’arbres coupés, de souches retournées les racines en l’air, de petites branches mortes au sol et de fougères rases. Désormais, on visualise clairement le tracé de ce projet de déviation de la RD921, qui passerait à travers plusieurs bois de la commune de Mardié, dans le Loiret, et via un pont au-dessus de la Loire.

Depuis le défrichement du bois de Latingy, du 11 au 24 septembre dernier, les travaux n’ont pas avancé et le Conseil départemental du Loiret a commis ce qui ressemble bien à une bourde. Le 21 octobre, des foreuses géotechniques des groupes Eurovia et Fondasol ont été dépêchées sur place. Elles avaient pour mission de sonder le sol au bord de la Loire pour vérifier que la construction des piles de soutènement du pont serait bien possible. Pas de chance pour le Conseil départemental : de fortes pluies se sont mises à tomber et ont fait monter le niveau du fleuve royal tout au long de la semaine. Le 27, le chantier géotechnique s’est retrouvé sous l’eau et les machines ont dû battre en retraite.

« Ils veulent mettre les riverains devant le fait accompli » 

Comment expliquer une telle maladresse, alors que la Loire était à son plus bas niveau tout le mois de septembre ? « Ils font tout dans la précipitation, analyse Nans, l’un des opposants au projet. Ils veulent mettre les riverains devant le fait accompli. C’est pour ça qu’ils ont commencé par ce défrichement spectaculaire du bois de Latingy mi-septembre : aller vite pour qu’il n’y ait pas de retour en arrière possible. »

Ce qui presse ainsi le Conseil départemental, c’est que la stratégie des opposants au pont de Jargeau commence à porter ses fruits. Ces derniers l’ont compris : pour gagner cette course contre la montre, il faut faire du dossier un enjeu national, et donc convier de grands partis politiques sur place. Le 25 septembre dernier, c’est Europe Écologie-Les Verts, sous les traits de ses deux porte-paroles, qui a fait le déplacement. Un mois plus tard, le 20 octobre, c’était au tour de La France insoumise. La députée Mathilde Panot est venue à Mardié pour mener une partie des auditions de la commission d’enquête citoyenne Forêt, bien commun, qu’elle a lancée avec neuf autres parlementaires et dix associations et syndicats. « Aujourd’hui, on gère les forêts comme l’agriculture : de manière industrielle, dit-elle. Récemment, on a beaucoup parlé de la destruction de l’Amazonie. Mais la malforestation se passe aussi ici, en France. »

La députée France insoumise Mathilde Panot, le 20 octobre, dans le bois de Latingy.

C’est Camille, l’un des opposants et militant de La France insoumise, qui a contacté Mathilde Panot au moment du lancement de la commission Forêt. Il explique : « Le but du jeu est d’impliquer des gens de partout en France, et pas seulement de Mardié, Jargeau ou Saint-Denis-de-l’Hôtel, qui s’intéressent à notre lutte parce que ça se passe à côté de chez eux. On veut montrer que ce pont fait partie d’un système plus global et que, en fait, c’est contre ce système, contre le pont et son monde qu’on se bat. » La politique est le premier des trois terrains sur lesquels luttent désormais les opposants au pont de Jargeau, deux mois après leur Village de la Loire, qui les a fait connaître aux yeux du public.

« Si on se souciait vraiment du bien-être des Gergoliens, il y aurait bien d’autres investissements à faire »

Mais un collectif d’élus locaux a aussi apporté son soutien aux anti-pont de Jargeau. Le Cédodj (Collectif d’élu·e·s doutant de l’opportunité de la déviation de Jargeau) rassemble des conseillers municipaux des communes alentour mais aussi les écologistes Thierry Soler, conseiller départemental, ou Jean-Philippe Grand, conseiller régional et candidat à la mairie d’Orléans. Rodolphe Catrais est l’un des membres du Cédodj. Il est conseiller municipal EELV à Jargeau, dont le maire, Jean-Marc Gibey, est un fervent défenseur du pont, qui permettrait selon lui de désengorger la commune où passent de nombreux poids lourds. « Mais, si on se souciait vraiment du bien-être des Gergoliens, il y aurait bien d’autres investissements à faire, affirme Rodolphe Catrais. Par exemple, un rond-point à la sortie du pont pour éviter toutes ces priorités à droite, qui causent les bouchons. Aussi une passerelle pour les piétons et les cyclistes. Et puis, plus largement, favoriser le rail. Il y avait ce projet de train Châteauneuf-Orléans par exemple, on n’en entend plus parler. »

À une échelle plus locale, le deuxième niveau de la lutte contre le pont de Jargeau s’organise. « On est en train de monter une coordination d’associations, explique Nans. Des collectifs de la métropole orléanaise surtout, mais aussi de la région Centre-Val de Loire. Il pourra y avoir des associations nationales aussi, pourquoi pas, mais l’idée est plutôt d’avoir un ancrage local. » Tous les dimanches, une AG [assemblée générale] est organisée dans l’une des communes qui bordent les bois concernés pour informer les structures et leur proposer de rejoindre la future coordination, qui devrait être lancée courant novembre. « Il pourrait y avoir une nébuleuse de 200 associations, autour d’un noyau d’une dizaine d’entre elles », estime Nans. Leur rôle ? Organiser des réunions publiques avec les riverains, pour leur permettre d’entendre les arguments des opposants et de débattre avec eux. Également, planifier des actions pour faire entendre la voix des anti-pont. Avant même la coordination, les opposants étaient ainsi montés dans l’un des bateaux présents pour le très populaire Festival de Loire, du 18 au 22 septembre, à Orléans, pour y déployer une banderole dénonçant le risque que ferait peser le projet sur le fleuve royal. « On est en train de finaliser notre appel aux associations et collectifs, annonce Nans, il devrait être publié dans les prochaines semaines. »

Au bout de la zone défrichée, la Loire.

Dernier terrain de la lutte des opposants au pont de Jargeau : la justice. Avec l’aide de maître Samuel Delalande, plusieurs recours ont été déposés contre le projet. Parmi ceux en cours de jugement, celui sur la dérogation à la protection des espèces et des habitats, demandée par le Conseil départemental pour lancer le chantier. Ce type de dérogation permet de mener un projet d’aménagement en faisant une entorse aux réglementations qui protègent la faune et la flore. Utile pour construire une route départementale sur un site classé Natura 2000, où vit le balbuzard pêcheur, un rapace protégé, mais aussi dix espèces de chauves-souris et des plantes rares.

Un risque « possible, voire probable » d’effondrement du futur pont

« Pour obtenir cette dérogation, il faut remplir trois conditions, explique Alan. Que le projet présente des raisons impératives d’intérêt public majeur, qu’il n’y ait pas d’alternative, et que cela ne compromette pas le maintien des espèces concernées dans un état de conservation favorable. Tout cela, on le conteste en s’appuyant notamment sur les lacunes de l’étude d’impact. Il y aussi plein de possibilités d’aménagement des infrastructures existantes. » Le recours des opposants au sujet de cette dérogation devrait être étudié sur le fond à la fin de l’année ou début 2020.

D’autres de leurs recours n’ont pas encore été jugés. Parmi eux, celui qui concerne le dossier sur la loi sur l’eau. Depuis 2015, toute personne physique ou morale qui veut lancer un projet ayant un effet direct ou indirect sur un milieu aquatique doit faire ce type de demande. Le but est de prouver que la réalisation ne portera pas atteinte à la biodiversité et aux usages qui dépendent de ce milieu. « Il y a un rapport du BRGM [Bureau de recherche géologique et minière] sur la question et qui montre clairement les problèmes que poserait la construction d’un pont de cette taille à cet endroit », précise Alan. Le rapport souligne deux risques en particulier. Les rives de la Loire sont pleines de fissures calcaires, les karsts, qui permettent l’écoulement de l’eau vers les nappes phréatiques. Pour construire le pont, il faudrait bétonner les rives et donc boucher ces fissures, ce qui reviendrait à réduire l’écoulement et à le polluer. Autre risque : celui d’un mouvement de terrain. Les karsts, poreux, créent parfois des grandes cavités dans le sous-sol. Cavités dans lesquelles peuvent être engloutis des ouvrages humains entiers, comme ç’a été le cas d’un pavillon de la banlieue d’Orléans en 2010. Le BRGM a donc mis en garde contre un risque « possible, voire probable » d’effondrement du futur pont [1]

Le 20 octobre, dans le bois de Latingy.

Problème de toutes ces démarches : la lenteur de la justice. « Le temps juridique n’est pas le temps des machines », déplore Alan. Les opposants ont bien tenté de déposer un référé, une procédure d’urgence qui aurait permis de suspendre les travaux. Mais le tribunal administratif d’Orléans en a décidé autrement le vendredi 6 septembre. Une décision qui a permis le défrichement du bois de Latingy, moins d’une semaine plus tard.


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[1Lire à ce sujet un article écrit par les opposants.


Lire aussi : Mobilisation sur la Loire contre un projet de pont coupant forêt et nature

Source : Manon Bracq pour Reporterre

Photos : © Serena Trerè/Reporterre
. chapô : Le bois de Latingy, le 20 octobre 2019.

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