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Reportage — Eau, rivières, océans

Pour secourir les migrants en mer, l’État s’en remet aux sauveteurs bénévoles

À Dunkerque, la Société de sauvetage en mer (SNSM) est mobilisée pour secourir les migrants en détresse lors d’une tentative de traversée de la Manche. Mais les bénévoles locaux, sur lesquels l’État déleste ces missions de sauvetage, dénoncent une déconnexion de la direction nationale qui assombrit leurs perspectives.

Dunkerque (Nord), reportage

Par temps calme, le sauveteur en mer dunkerquois est sur le qui-vive. Il sait que les bonnes conditions météorologiques redonnent de l’espoir aux migrants désireux de traverser la Manche pour rejoindre l’Angleterre. Mais très souvent, à la courte période d’accalmie succède un temps agité qui rend la traversée périlleuse pour ces hommes, femmes et enfants réunis sur des embarcations de fortune. Ainsi, quarante-quatre naufragés venus d’Irak, d’Iran, d’Afghanistan et du Vietnam ont été secourus le 1ᵉʳ avril dernier grâce à deux interventions des sauveteurs bénévoles de la station dunkerquoise de la Société nationale de sauvetage en mer (SNSM).

Alerté par le Centre régional opérationnel de surveillance et de sauvetage (Cross) du Cap Gris-Nez (Pas-de-Calais), l’équipage du canot tous temps, le Jean Bart II, composé de huit sauveteurs, a appareillé dès 7 heures du matin. Parmi eux, Vincent Marteel, 51 ans, a plongé lors de la seconde opération de sauvetage, commencée à 10 heures, afin de sécuriser le remorquage du canot pneumatique utilisé par les migrants dont le moteur s’était bloqué, et faciliter ainsi le transfert des naufragés à bord du Jean Bart II.

Le « Jean Bart II » dans le port de Dunkerque.

Président de la station de Dunkerque depuis 2001, Alain Ledaguenel, 67 ans, retraité et ancien pilote maritime de Dunkerque, souligne le fait que ces deux dernières années, des sauvetages de plus en plus nombreux de migrants ont été assurés au large de la cité de Jean Bart. Ces missions sont venues compléter celles réalisées par les stations de Boulogne-sur-Mer et Calais. « Les traversées de la Manche par les migrants ont triplé durant les trois premiers mois de l’année », titrait le quotidien britannique The Times le 1ᵉʳ avril.

Le sauvetage en mer relève de la compétence des préfets maritimes, représentants de l’État français sur trois zones géographiques : Manche-Mer du Nord, Atlantique et Méditerranée. Le préfet maritime dispose d’un outil privilégié, les Cross — il y en a huit le long des côtes françaises — qui recueillent les alertes. Celles-ci sont transmises aux 250 stations de la SNSM réparties sur le territoire métropolitain et ultramarin qui assurent bénévolement cette mission de service public. « L’État dirige le sauvetage en mer mais n’en assume pas les conséquences financières, ni la sécurité sanitaire, ni la sûreté des équipages volontaires, dit Alain Ledaguenel. Nos sauveteurs seront peu à peu vaccinés contre le Covid-19 de manière semi-clandestine grâce à des fins de stocks provenant des vaccinodromes de la région. »

Le bénévolat rend le sauvetage en mer peu coûteux pour l’État

Selon un rapport remis au Premier ministre en 2016 par la députée du Finistère de l’époque, Chantal Guittet, le sauvetage en mer est « très peu coûteux du fait principalement de l’activité des bénévoles de la SNSM. Et il est particulièrement intéressant pour l’État qui, sans la SNSM, devrait abonder le budget annuel du ministère de la Transition écologique et solidaire dédié à l’action sauvetage en mer d’environ 40 millions d’Euros. »

Le budget annuel de fonctionnement, propre à la station de Dunkerque est évalué par Alain Ledaguenel à 80 000 euros. Il est financé par les dons des sociétés maritimes locales, des sociétés carnavalesques philanthropiques et des particuliers. S’ajoutent à cela, à la demande de leurs familles, les dispersions des cendres de défunts, un service facturé quelques centaines d’euros. Les bâtiments sont mis à la disposition gracieusement par la Communauté urbaine de Dunkerque (CUD), les charges de fonctionnement incombant à la station.

« L’organisation de la SNSM se caractérise par une grande centralisation du pouvoir de décision. » Ces mots sont de Didier Mandelli, rapporteur d’une mission d’information sénatoriale, créée en juin 2019 à la suite d’une opération de sauvetage d’un navire de pêche ayant coûté la vie à trois sauveteurs des Sables-d’Olonne (Vendée). Cette mission avait pour objectif de s’interroger sur le modèle français de sauvetage en mer. Elle a notamment noté que « de fortes tensions existent donc au sein de la SNSM entre le siège et les stations. […] Ce sont deux mondes qui ne se comprennent plus. […] Cette situation est due en grande partie au caractère pyramidal, centralisé, peu démocratique des statuts de la SNSM. »

L’intérieur du « Jean Bart II ».

Selon Alain Ledaguenel, ces tensions ont une dimension politique dans la mesure où s’exprime un déni de reconnaissance du travail accompli par les bénévoles des stations de la SNSM et une méconnaissance de la réalité de la tragédie migratoire qui se joue dans le détroit du Pas-de-Calais. « Je passe beaucoup de temps à rechercher des fonds pour assurer le bon fonctionnement de la station et on nous prend pour des pitres ! »

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