Accueil > Tribune >

Pour échapper à la dictature du Haut, choisissons la descension

19 novembre 2020 / Antoine Le Menestrel



Notre langage forge ses images dans la verticalité : monter est valorisé ; descendre, méprisé. L’auteur de cette tribune, grimpeur, explique comment changer l’imaginaire de l’ascension qui n’apporte aucune réponse dans la crise écologique et sociale.

Antoine Le Menestrel grimpe depuis sa plus tendre enfance. Il est chorégraphe et danseur de façade au sein de la compagnie Lézards bleus. Il crée des spectacles aériens de danse escalade et est également poète à ses heures.


Nous vivons dans la civilisation de la conquête : l’adage veut que « plus on monte vers le haut, mieux c’est ».

Que signifie escalader dans notre société ? On croit toujours qu’en haut, c’est toujours mieux qu’en bas. Que la croissance économique mène à la richesse. On valorise la plus haute marche du podium qui mène à la gloire. La compétition est un spectacle qui met en scène la recherche du meilleur. Nos dirigeants manifestent leur pouvoir au balcon en s’adressant au bas peuple. Nos super-héros sont des hommes seuls qui viennent d’en haut.

Au nom de cette quête altière, la société accepte que l’on puisse marcher sur la tête des autres pour faire son ascension sociale, que l’on épuise notre planète Terre, que l’on puisse conquérir une femme. Nous sommes tombés sur la tête.

Escalader peut alors symboliser cette quête qui nous déshumanise.

Nous avons le désir d’élévation. Lorsque nous sommes au sommet, nous ressentons un sentiment de plénitude très fugace avant de désirer rapidement un autre sommet encore plus haut.

Après l’effort passionné de l’ascension, la redescente est une nécessité

Mais les grimpeurs ne restent pas au sommet d’une montagne. Sa cime est inhumaine, invivable. Le vent, le froid, le manque d’oxygène provoquent des hallucinations. Les nuages deviennent des tempêtes. Seuls les dieux et les stylites peuvent y demeurer. Le paradis n’est pas en haut. C’est un mensonge.

Un bon grimpeur est un humain qui revient vivant. Il sait renoncer au sommet. Dans la vallée, il raconte son histoire, il partage sa passion. Après l’effort passionné de l’ascension, la redescente est une nécessité.

Notre langage imagé polarise le haut positivement et le bas négativement, comme le montrent ces quelques exemples : on élève son enfant, on remonte la pente de la dépression, les gens d’en haut face aux gens d’en bas, on fait une rencontre au sommet, on est à la hauteur, on méprise une star déchue. Le mythe de la croissance est aujourd’hui au pied du mur. Mais où se trouve le sommet de notre croissance infinie ?

Comme le chat qui grimpe au rideau, nous sommes montés trop vite, trop haut par soif de liberté. Aujourd’hui, nous avons peur, nous ne pouvons plus redescendre : on miaule, on crie à l’aide et on refuse la main tendue de la fraternité. Pourtant, elle nous invite à redescendre vers l’égalité avec la mort.

Rares sont les auteurs qui revalorisent la descente. On peut évoquer un essai d’Albert Camus, le Mythe de Sisyphe :

Je vois cet homme redescendre. Cette heure est comme une respiration… cette heure est celle de la conscience.

Ou encore Le Dépeupleur, de Samuel Beckett :

Le besoin de grimper est trop répandu. Ne plus l’éprouver est une délivrance rare… des corps vont cherchant chacun son dépeupleur.

Nous avons peur de tomber, alors prenons le temps de la descension

La symbolique de la verticale apporte une confusion. Nous ne pourrons pas « sortir par le haut » des problèmes de terrien.n.e.s, comme l’écologie ou l’injustice sociale. L’utilisation de ce langage imaginaire ne révèle pas la réalité de ces problèmes.

Par exemple, la décroissance fait partie d’un vocabulaire qui invite à un imaginaire négatif car ce mot est issu de notre langage vertical. Les mots tels que : descendre, décroître, décliner sont aussi orientés vers la décadence humaine. Nous avons besoin d’un nouveau vocabulaire pour développer de nouveaux imaginaires, de nouvelles mythologies qui puissent nous emporter à changer.

C’est seulement en créateur que nous pouvons anéantir ! Mais n’oublions pas non plus ceci : il suffit de créer de nouveaux noms, appréciations et vraisemblances pour créer à la longue de nouvelles ’choses’. » Ainsi parlait Zarathoustra, de Nietzsche

Descension vient du vocabulaire de l’astronomie. Il n’est pas pollué par une connotation négative. Nous pouvons tout.e.s en tant que créateur associer à ce mot de nouveaux imaginaires. Ce mouvement de descension a toujours existé, il est indissociable de son ascension. Pourquoi le retour dans la vallée n’est-il jamais mis en valeur ? Aurions-nous perdu notre descendeur ?

Aujourd’hui, nous avons peur de tomber, alors prenons le temps de la descension, de profiter de la gravité qui nous accompagne vers le bas. Il faut démonter notre mythologie de la croissance sans sommet sur laquelle notre société est bâtie. Nous sommes invités à reconstruire le langage de la verticale à inventer des histoires de descension qui sont positives. Car une descente n’est pas indécente quand le sommet est une voie sans issue. Le partage est notre sommet.

Verticalement.






Vous avez aimé cet article ? Soutenez Reporterre.

Lire aussi : « Premiers de cordée » ? Les riches sont un fardeau pour la collectivité

Source : Courriel à Reporterre

Photos : © Architecture en fête 2016 © Alex Nollet-La Chartreuse

 Dans les tribunes, les auteurs expriment un point de vue propre, qui n’est pas nécessairement celui de la rédaction.
 Titre, chapô et intertitres sont de la rédaction.

Sur les mêmes thèmes       Culture et idées