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Pour dénoncer la crise du logement, un ancien commissariat de Paris est occupé par des sans logis

3 janvier 2020 / Hervé Kempf, Emilie Massemin et Nnoman Cadoret (Reporterre)



Une centaine de mal logés et leurs soutiens ont investi un immeuble abandonné au centre de Paris. Il était habité depuis plusieurs jours. L’enjeu : offrir un foyer aux sans logis et poser dans le débat public la question de la crise du logement pour les classes populaires.

 Dimanche 5 janvier 2020

Ce dimanche en fin de matinée, une centaine de personnes mal logées et leurs soutiens se sont installées dans l’immeuble vide, 18 rue du Croissant, dans le 2e arrondissement de Paris. Cet ancien commissariat était occupée par plusieurs personnes depuis jeudi soir (voir ci-dessous).

Jacques Boutault, maire du IIe arrondissement, soutient l’occupation.

Le maire écologiste de l’arrondissement, Jacques Boutault, était présent et a pris la parole, en soutien aux occupants. En 2016, avec d’autres élus écologistes, il s’était opposé au projet de transformer l’immeuble en hôtel de luxe, soulignant le besoin de logements à Paris. M. Boutault est passé vendredi 3 janvier, au début de l’occupation, et en témoigne officiellement, selon un document transmis à Reporterre :

Attestation de Jacques Boutault.

Vikash Dorhasoo, ancien joueur de football et candidat France insoumise dans le XVIIIe arrondissement, a aussi pris la parole ce dimanche en soutien aux mal logés :

L’ancien commissariat est vide depuis l’été. Il est devenu la propriété de la chaîne d’hôtels CitizenM, spécialisée dans le tourisme de luxe. Placardé à l’entrée de l’immeuble, un permis de construire est daté d’octobre 2016 et a été prorogé en novembre 2018. Le pannonceau indique qu’est prévue la construction « après démolition » d’un « hôtel de tourisme (84 chambres) ».

Dans la cuisine, la vie s’organise.

Le calvaire d’une famille mal-logée à Paris

Nous avons recueilli le témoignage d’une des familles qui occupent l’immeuble rue du Croissant. Le voici :

Amel [*], 37 ans, trois enfants de 10, 3 et 2 ans

« Quand mon mari, mon fils et moi avons quitté l’Algérie pour venir à Paris en 2013, un ami nous a hébergés quelques jours dans le XIe arrondissement. Nous avons immédiatement inscrit notre fils, alors âgé de quatre ans, à l’école la plus proche.

Nous avons d’abord loué 350 euros par mois une pièce chez une dame âgée qui habitait seule dans un appartement HLM du XIXe. Nous nous sommes installés à trois dans une petite chambre de 10 mètres carrés. Mais nous sommes partis au bout de six mois, à cause d’une autre locataire qui était constamment ivre et menaçante.

Sans papiers, nous avons vite réalisé qu’il serait impossible de trouver un contrat de travail. Mon mari a trouvé un poste de pizzaïolo payé 40 euros la journée au noir, même s’il arrivait que son patron ne le paie pas quand il n’y avait pas de travail. Moi, je faisais des ménages au noir pour 20 euros la journée, malgré mon bac +4 en économie.

Côté logement, quand on ne gagne pas trois fois le prix du loyer, impossible de trouver une location. On a fini par passer une annonce à la radio. Une dame nous a fait une offre très alléchante pour un pavillon à Saint-Denis à 400 euros par mois. En réalité, il était petit et sale. Nous avons fait le trajet tous les jours pour conduire notre fils à son école du XIe, pour qu’il ne soit pas trop perturbé. C’était fatigant, il pleurait tout le temps. Puis la dame a commencé à venir en notre absence et à fouiller nos affaires. Elle s’est finalement installée dans le salon avec son fils et la situation est devenue invivable.

Après une nouvelle annonce, une femme enceinte nous a proposé de nous louer le studio de sa belle-mère à Asnières (Hauts-de-Seine). Il était cher – 650 euros mensuels – mais nickel, ensoleillé et sain. Je revois le visage de mon fils s’illuminer quand nous sommes entrés dans la pièce ! Nous avons payé un mois de loyer d’avance et 650 euros de caution. Au bout de dix jours, la jeune femme nous a proposé de repayer 650 euros pour que l’agence mette le bail à notre nom. C’est là que nous avons compris que l’appartement n’avait jamais appartenu à sa belle-mère. Le gardien nous a confirmé que l’agence avait déposé plainte contre cette arnaqueuse. Nous n’avons jamais récupéré les 1.300 euros.

Nous avons alors trouvé un studio de 16 mètres carrés dans le XIe arrondissement de Paris, pour 700 euros mensuels. C’était un taudis. L’unique petite fenêtre avait sa vitre cassée et le propriétaire n’est jamais venu la changer. Les plaques électriques ne fonctionnaient pas. La moquette était pourrie et, très vite, les murs qui avaient été recouverts d’une fine couche de peinture sont devenus noirs à cause de l’humidité. Notre fils pleurait tout le temps, nous avions peur qu’il tombe malade. Nous y sommes restés sept mois.

Mon mari a finalement trouvé un deux-pièces pour 700 euros mensuels dans une arrière-boutique près de la place de la Nation. J’étais enceinte de plusieurs mois. Le commerçant qui nous l’a loué nous a promis que nous pourrions y rester jusqu’à l’obtention de nos titres de séjour. Les premiers mois se sont très bien passés. J’ai accouché en février 2016 d’une petite fille. Mais l’humidité a gagné la chambre des enfants, qui sont venus dormir avec nous dans le salon, puis tout le logement. Fin 2016, le commerçant a subitement décidé de vendre. Il est venu chez nous avec des amis et a menacé mon mari pour qu’on parte.

Nous avons pris peur. J’étais déjà enceinte de notre troisième enfant. Nous nous sommes réfugiés chez ma tante, divorcée, qui habite avec son fils trisomique un trois-pièces à Bondy (Seine-Saint-Denis). Mais la cohabitation est vite devenue difficile et nous sommes partis au bout de quinze jours.

Je n’ai pas eu d’autre choix que d’appeler le 115. Le Samu social de Paris nous a trouvé deux chambres dans un hôtel à Malakoff (Hauts-de-Seine). Grâce au gérant, nous y sommes restés trois mois. Il n’était pas possible de cuisiner. Les tickets restaurant du Samu social et les Restos du cœur ont aidé, mais c’était quand même difficile : on mangeait froid, des plats préparés genre carottes râpées, des barquettes de pommes à 99 centimes. Mais après la naissance de notre deuxième fille, en octobre 2017, nous n’avons plus pu rester à l’hôtel.

Heureusement, une amie qui vit dans le XVe arrondissement avec son mari et leurs trois enfants nous a hébergés. Nous étions dix dans l’appartement ! Nous sommes restés chez elle plus d’un an, jusqu’à ce qu’elle reçoive un courrier de la Caf [Caisse d’"allocations familiales] qui l’a menacée de lui baisser les APL si elle continuait à nous loger.

En novembre 2018, mon mari et moi avons obtenu des titres de séjour d’un an. Cela a permis a mon mari de suivre une formation d’agent de sécurité et de débloquer les aides de la Caf. En août 2019, mon mari a décroché un CDD de trois mois, qui n’a malheureusement pas été renouvelé. Un ami du travail lui a sous-loué son studio de 24 mètres carrés à Noisy-le-Grand (Seine-Saint-Denis) pour 650 euros par mois. Mais là encore, le logement était pourri d’humidité. Un soir que je sortais les petites du bain, deux carreaux du carrelage se sont écrasés dans la baignoire. Mon fils ne veut plus aller aux anniversaires de ses copains d’école et nous demande sans cesse pourquoi il n’a pas de chambre. Comment lui expliquer ?

Younes, le mari de Amel : « Il faut en finir avec les logements sociaux vacants et les répartir de manière plus juste. »

Dès notre régularisation, nous avons déposé une demande de logement social qui a été enregistrée en janvier 2019. Avec notre situation – trois enfants, pas de logement fixe, logement temporaire insalubre –, nous cumulons les points. Pourtant, d’après les estimations du site, nous n’aurons pas accès à un HLM avant six ans. Autre absurdité, la mairie de Paris refuse de louer un logement inférieur à quatre pièces à une famille de cinq, mais exige que la famille en question gagne trois fois le prix du loyer. Quand mon mari travaillait en CDD, nos revenus étaient de 1.200 euros par mois en comptant les aides. Les quatre-pièces à 400 euros par mois à Paris, même en HLM, ça n’existe pas ! Moi, je ne peux pas travailler à l’extérieur car nous n’avons pas trouvé de place en halte-garderie pour notre dernière fille.

À la demande de mon fils, j’ai écrit à Emmanuel Macron. Son secrétariat nous a répondu qu’il était touché par notre histoire et qu’il allait nous mettre en relation avec le préfet, puis plus rien. Pas de réponse du côté d’Anne Hidalgo. « Avec mon mari, nous militons à l’association Droit au logement. Nous sommes de toutes les actions et de toutes les manifestations. Il faut en finir avec les logements sociaux vacants et les répartir de manière plus juste. »


Face à la crise du logement, un nouveau squat s’ouvre en région parisienne

Dans la nuit de jeudi 2 janvier à vendredi, un groupe de personnes sans logis a commencé à vivre dans un grand bâtiment abandonné en région parisienne, avec le soutien de l’association Droit au logement. Matelas, réchaud, nourriture, électricité ont commencé à composer un habitat supportable pour ces personnes qui subissent, comme des dizaines de milliers en région parisienne, une crise du logement qui s’aggrave d’année en année.

Hakim [1] a 38 ans et est un des nouveaux squatteurs. Il travaille dans la restauration et vit depuis plus de trois ans dans un foyer accueillant des personnes sorties de prison ou d’asile psychiatrique. « C’est une situation pénible, parfois dangereuse », dit-il à Reporterre. « Ma chambre fait 9 m2, il n’y a pas de cuisine. La situation est provisoire, me dit-on, mais cela fait des années que ce provisoire dure. » L’angoisse, comme beaucoup de mal logés, c’est de se retrouver un jour à la rue.

L’angoisse des sans logis : se retrouver à la rue.

C’est aussi la crainte de Kesso [2], 52 ans, travaillant dans le bâtiment. « Depuis 2015, je cherche du logement partout, à la Mairie, à Action logement, au 1 % patronal. Je ne trouve pas. Depuis quelque temps, je loge chez un ami, mais sa femme va revenir, donc il faut libérer le local. Alors depuis quelques semaines, je dors chez les uns, chez les autres. J’ai un enfant d’un an et demi, ma femme vit dans un centre social. »

Pour Marianne [3], la situation n’est guère meilleure. Elle travaillait dans la chaudronnerie, mais une maladie l’a frappée. Elle a retrouvé un emploi dans une association. Elle vit avec sa fille depuis six ans dans un immeuble HLM en Seine-et-Marne. Le logement est insalubre, mais l’Office public de l’habitat (OPH) qui gère l’immeuble ne veut pas rénover les appartements, le bâtiment devant bientôt être démoli. « Ils veulent favoriser l’accès à la propriété, mais nous, on ne peut pas acheter. Où on va aller ? »

Jean-Baptiste Eyraud : « Les sans logis sont de plus en plus nombreux, parce qu’il y a de moins en moins de logements pour les classes populaires. »

Les squatteurs ne sont que la pointe émergée d’un malheur généralisé dans toute la France, selon Jean-Baptiste Eyraud, porte-parole de l’association Droit au logement, qui soutient la « réquisition » de ce bâtiment vide depuis des années. « Les sans logis sont de plus en plus nombreux, parce qu’il y a de moins en moins de logements pour les classes populaires. » La tendance nouvelle à développer « l’habitat mixte » dans les HLM conduit selon lui à « faire monter les prix et à chasser les pauvres ». Et ce dans une situation où « les locataires se paupérisent, et ne peuvent plus accéder à la propriété ».

Plusieurs évolutions se conjuguent pour aggraver la crise du logement :
. l’évolution globale de l’inégalité conduit à une diminution du patrimoine déjà faible des classes pauvres ;
. le renchérissement de l’immobilier rend l’accès à des logements décents de plus en plus difficile ;
. la baisse des APL (Aides personnalisées au logement) décidée par le gouvernement de M. Macron a encore restreint la soupape de sécurité des pauvres.

Tout ceci conduit à une hausse des expulsions, passées de 90.000 jugements d’expulsions par an dans les années 1990 à environ 130.000 en 2018. Et pourtant, s’exclame M. Eyraud, « le nombre de logements vacants en France est passé de 2,1 million en 2009 à 3,2 en 2019 ! »

Que faire ? Lutter pour obtenir la reconnaissance de cette situation et des logements pour les sans logis. « Dans une telle situation », dit Kesso, « il faut toujours qu’il y ait de l’espoir, il ne faut pas rester les bras croisés, il faut faire quelque chose ». Alors, avec les autres, il occupe ce bâtiment vide.

Pour préserver la sécurité des squatteurs, nous ne pouvons donner pour l’instant plus de détails sur la localisation du bâtiment occupé.

Dimanche 5 janvier, Droit au logement organisera un rassemblement de soutien aux squatteurs et à tous les sans logis.


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[2prénom changé

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Source : Hervé Kempf et Emilie Massemin pour Reporterre

Photos : © NnoMan Cadoret/Reporterre

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