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Philippe Martinez : « Avec les écologistes, on se parle ; ce n’était pas le cas avant »

20 septembre 2019 / Propos recueillis par Marie Astier



Plusieurs syndicats appellent les salariés à participer à la grève pour le climat et aux manifestations de cette semaine de mobilisation écologiste. Parmi eux, la CGT. Philippe Martinez, son secrétaire général, nous explique pourquoi, selon lui, « il n’y a pas de justice sociale sans justice écologique ».

Grèves pour le climat, marches partout dans le monde, Assemblée générale des Nations unies sur le réchauffement, rapport du Giec sur les océans… À partir du 20 septembre, des événements majeurs marquent la mobilisation pour lutter contre le changement climatique. Un moment essentiel, que Reporterre a décidé d’accompagner par une série d’articles de fond, sous le sigle « Huit jours pour le climat ».


Ce vendredi, la grève pour le climat ne sera pas seulement scolaire. Dans un communiqué commun, les syndicats CGT, Solidaires et FSU, avec les syndicats lycéens FIDL, UNL et MNL, et le syndicat étudiant Unef, appellent à participer à toutes les mobilisations sur les enjeux « sociaux, climatiques et de paix ». Ainsi, les salariés sont également incités à faire grève pour le climat. « Il n’y a pas de justice sociale sans justice écologique », indiquent-ils. Philippe Martinez, secrétaire général de la CGT, nous explique pourquoi son syndicat a décidé de se joindre à la mobilisation des écologistes.


Reporterre — Pourquoi la CGT soutient-elle les grèves pour le climat ?

Philippe Martinez — Parce que c’est un combat essentiel pour les citoyens et donc le monde du travail. On est persuadés qu’il faut concilier urgence sociale et urgence climatique. Tout nous montre, dans le quotidien d’un certain nombre de salariés, qu’évidemment ils sont préoccupés par l’avenir de la planète. Mais quand le choix est entre son boulot et la planète, cela peut donner mal à la tête. Donc, il faut qu’on trouve des solutions pour l’avenir de leur travail et pour l’avenir de la planète.

On a des propositions. De nombreuses entreprises menacées montrent qu’à partir des propositions des travailleurs et des travailleuses, on peut concilier les deux. Je vous cite deux exemples que j’ai en tête. Tout d’abord, Arjowiggins, qui a une usine en Seine-et-Marne qui produit des cartes grises et des billets de banque pour les pays africains. Ils ont le projet de passer d’une production de billets à base de coton, qui est très très consommateur d’eau et importé, à des produits en chanvre, qui consomme dix fois moins d’eau et est produit par des producteurs du département. Cela permet de créer des circuits courts et de protéger l’emploi. Autre exemple, celui de la Chapelle Darblay. C’est une usine de papier qu’un grand groupe international veut fermer pour réduire les capacités de production, augmenter la productivité et faire plaisir aux actionnaires. Il y a au contraire besoin de développer cette usine dont le boulot est notamment le recyclage du papier.



Votre grosse mobilisation en ce moment est celle des retraites. Quel lien faites-vous avec la mobilisation climat ?

Le lien est assez simple. Par exemple, tout le monde aimerait bien manger bio. Mais il y a déjà 7,5 % de plus de 65 ans sous le seuil de pauvreté. Leur priorité c’est de manger tout court. Donc en dénonçant le système que nous propose le gouvernement, qui va consister à diminuer les pensions des retraites, et en garantissant et en élevant le niveau des pensions, en luttant contre la pauvreté des personnes les plus âgées, on agit aussi pour l’environnement, une nourriture plus saine, etc.



Quand les syndicats appellent à manifester pour le climat, aimeriez-vous en retour que les écologistes appellent à manifester pour les retraites ?

Pour l’instant on ne demande rien. Je trouve que c’est intéressant que chacun, du côté des associations et des ONG écolos et du côté de la CGT, on se parle. Ce n’était pas le cas il y a quelques années. On essaye de comprendre ce qui peut nous rassembler plutôt que de cultiver ce qui nous divise. En se parlant, on voit qu’il y a plein de choses qui nous rassemblent et que cela peut nous amener à des prises de position communes. On a commencé à rencontrer cinq ou six ONG qui comptent et je trouve cela bien.

Manifestion pour le climat le 22 février 2019, à Paris.

Les questions environnementales, quand vous êtes-vous dit : « Il faut qu’on s’y mette » ?

Cela fait un petit moment. Et puis, quand les cheminots se battent pour le fret, c’est aussi une bataille qui dit « Préférez le train au camion ». C’est une bataille sociale et environnementale. Idem quand on a combattu les cars Macron, même si ce n’était pas évident pour tout le monde. Sur les questions industrielles, pareil. Parce que les premiers qui subissent les produits dangereux, c’est quand même ceux qui les touchent au quotidien. Dernièrement, on a essayé de ne pas opposer les deux, mais de les travailler en même temps.



Des associations écologistes promeuvent des idées qui impliquent une forte baisse de la production d’avions ou d’automobiles par exemple. Comment faites-vous dans ce cas ?

On peut travailler ensemble sur les questions de mobilité, sur l’avenir de la voiture ou réfléchir autrement sur l’utilisation des transports, par exemple. Pareil sur les questions d’avions, ou même d’énergie. Quand les salariés d’EDF se battent avec des forts taux de grévistes pour maintenir un service public de l’énergie, c’est pour éviter que EDF vende à des capitaux privés sa filière énergies renouvelables.

C’est pour cela qu’il faut discuter. Les associations ont des positions et en les confrontant avec les réalités du travail, on se dit ensemble que l’on va prendre le problème d’une autre façon.



Mais certains écologistes prônent, pour éviter la catastrophe climatique, la fermeture de certaines usines, ou du moins une forte décroissance de certains secteurs de l’économie…

Il faut surtout réfléchir à produire autrement. On n’est pas obligé de produire des choses qui ne servent à rien. On n’est pas obligé de produire loin des choses que l’on sait produire chez nous. C’est une vraie réflexion sur la société.



Donc, est-ce envisageable de fermer des usines ou des aéroports, ou des centrales nucléaires tout en disant qu’il faut un accompagnement des salariés, des reconversions ?

Prenons l’énergie : en France il y a 12 millions de personnes qui aimeraient bien avoir de l’énergie. Au lieu de dire on va fermer telle ou telle chose, il faut qu’on réfléchisse sur la durée à comment on fait un mix énergétique, comment on fait plus d’énergies renouvelables. Si on dit aux travailleurs « C’est la porte pour sauver la planète », je ne suis pas sûr qu’on les accroche sur l’urgence climatique. Si on veut convaincre, il faut ne pas opposer les choses.

Je discutais avec un écologiste qui me parlait de société d’abondance. Vous croyez que celui qui campe sur le bord du périphérique, il la voit, cette société d’abondance ? On ne peut pas considérer que tous les citoyens sont des pollueurs, je ne veux pas que l’on m’accuse d’être responsable de ce qui se passe dans la forêt amazonienne. Chacun sa part de responsabilité, évidemment tous les citoyens de la planète sont concernés, mais il y en a qui ont un peu plus de responsabilités que d’autres. Cela il faut le mettre en avant.

Greta Thunberg en « grève de l’école pour le climat », le 22 février 2019, à Paris.

Le mot décroissance ne vous plaît donc pas …

Il n’est pas approprié. Décroissance, cela veut dire quoi ? Que l’on produit moins ? Quoi ? Il faut travailler de façon plus précise sur ce dont on a besoin et ce dont on n’a pas besoin. Il y a des choses produites dans des conditions sociales et environnementales inadmissibles. Mais l’être humain est intelligent, je connais plein de chercheurs qui ont plein d’idées pour produire autrement. Sauf que si cela ne rapporte pas assez, ceux qui détiennent les entreprises disent « On verra plus tard parce que je veux gagner de l’argent ».



Avez-vous des exemples de mobilisations de terrain communes ?

On essaye par exemple de se battre pour le maintien de la ligne Perpignan-Rungis, le « train des primeurs ». C’est soit la suppression d’un train et 25.000 camions de plus sur les routes par an, soit le développement d’un train, non seulement de marchandises, mais aussi de la ligne qu’il emprunte où il y a un certain nombre de gares menacées par la réforme de la SNCF. Il y a des mobilisations en Occitanie et on développe des choses avec des associations écologistes.



Le mouvement climat monte en puissance. Est-ce que la convergence des luttes se fera autour des questions écologiques ?

Je le souhaite, mais tous mes rêves ne deviennent pas réalité. Urgence sociale et urgence climatique, c’est un vrai sujet de convergence, et qui préoccupe beaucoup de personnes dans notre pays et au-delà.


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Lire aussi : Et Philippe Martinez vint à Nuit debout

Source : Marie Astier pour Reporterre

Photos :
. chapô : Philippe Martinez en juin 2016. Flickr (Pascal.Van/CC BY-ND 2.0)
. manifestation : © Nnoman/Reporterre

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