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« La forêt amazonienne pourrait rapidement devenir une savane »

30 août 2019 / Entretien avec Philippe Léna



Les feux ravagent encore la forêt amazonienne, accélérant une déforestation qui a fortement augmenté depuis l’arrivée au pouvoir du président Jair Bolsonaro. Or, comme l’explique Philippe Léna dans cet entretien, le « point de non-retour » de la destruction de la forêt est presque atteint, avec des conséquences écologiques désastreuses pour le Brésil, mais aussi pour le monde entier.

Philippe Léna est chercheur émérite à l’Institut de recherche pour le développement (IRD).

Philippe Léna.

Reporterre — Quel bilan peut-on tirer des incendies qui sévissent depuis plusieurs semaines en Amazonie brésilienne ?

Philippe Léna — Les incendies vont continuer parce qu’ils sont une méthode de défrichement, et qu’ils sont soutenus par le gouvernement. Autre élément inquiétant, pour la première fois, énormément d’aires protégées sont en flammes, probablement 70 maintenant, ainsi que certains territoires indigènes.


Volontairement ?

Oui. Le 10 août, de grands producteurs installés le long de la route 163, du côté de Santarém, dans l’État du Pará, ont organisé le « jour du feu » en appui au gouvernement Bolsonaro. Ils ont allumé des centaines de feux. C’est pour cela que notre idée de lutter contre les feux, comme on le fait en Europe, avec des Canadairs, ne sert à rien car cela ne peut arrêter un feu que les gens s’empresseront de rallumer.

Il faut préciser que les feux ont aussi touché des zones qui avaient déjà été déforestées et où la végétation redémarrait. Les éleveurs nettoient leurs pâturages avec une force gratuite, le feu. Ils le font périodiquement pour empêcher le recrû de la forêt. Donc, des zones qui avaient déjà été défrichées sont brûlées. Or, dans ces zones, les incendies progressent beaucoup plus vite que dans une forêt naturelle. Ils peuvent s’y répandre de façon incontrôlée.

Feu allumé par des éleveurs pour faire paître leur bétail à São Félix do Xingu (État du Pará), en août 2008.

A-t-on une idée de l’ampleur de la destruction causée par ces incendies ?

Depuis 2012, la déforestation de l’Amazonie a recommencé à augmenter. Elle avait diminué régulièrement grâce aux mesures de Lula [président du Brésil entre 2003 et 2011], du Parti des travailleurs. Mais elle a repris à partir de 2012 pour atteindre à peu près 7.900 km² déboisés en 2018. On estime aujourd’hui — même si c’est difficile à évaluer du fait que l’on peut confondre des incendies de brousse secondaires avec des incendies de forêts naturelles — que la déforestation pourrait atteindre 10.000 km² cette année.



Dans ces 10.000 km2, peut-on distinguer entre la forêt de recrue et le massif forestier originel ?

Ce chiffre correspond à de la déforestation au sens strict, c’est-à-dire de la forêt naturelle qui a été abattue et brûlée.

Par ailleurs, on estime que le nombre des feux a augmenté cette année de 83 %. Concernant la déforestation elle-même, elle a été trois fois plus importante en juillet 2019 qu’en juillet 2018. Surtout, on a enregistré des taux vraiment excessifs de destruction de la forêt entre août et octobre 2018, période qui coïncide avec la campagne électorale de Jair Bolsonaro.



Qu’est-ce que cela signifie ?

Ce qu’il faut voir c’est que le Brésil est un État « colonial », c’est-à-dire avec un territoire à conquérir, à coloniser. Le gouvernement de Lula avait posé une barrière à l’exagération : des règlements, des lois, l’obligation de constituer des réserves forestières sur les propriétés, la création et l’homologation des terres indigènes et de différents types d’aires protégées. De ce fait, le taux de déboisement avait réussi à diminuer. Mais aujourd’hui, on a quelqu’un qui est le pur candidat de cette expansion coloniale, Jair Bolsonaro. Maintenant qu’il est au pouvoir, il n’y a plus de frein. Il démonte tous les instruments législatifs réglementaires qui pourraient freiner cette déforestation.



Qu’y a-t-il dans la tête de Bolsonaro et de ceux qui le soutiennent ?

Il n’y a pas eu de révolution décoloniale au Brésil. Cet esprit d’utilisation à outrance de toutes les ressources naturelles, d’exploitation, d’extractivisme, y est fortement ancré. Ce n’est pas un hasard si c’est aussi là qu’on trouve le plus de climatosceptiques. Les relais de Bolsonaro alimentent une espèce de complotisme généralisé, l’idée que les puissants, les pays du G7, veulent s’approprier l’Amazonie et ses ressources. C’est une vieille idée que la dictature militaire avait déjà mise en place. Elle est diffusée sur les réseaux sociaux, qui sont envahis par des fanatiques du « bolsonarisme ».

La possibilité qu’il y ait une question environnementale grave et urgente est hors de leur logiciel mental. Ils interprètent la question de l’Amazonie comme relevant d’intérêts du type économique ou impérialiste. Ils ne peuvent pas imaginer qu’il puisse y avoir une lutte grandissante pour le climat, et dans le monde entier contre le néolibéralisme et ses effets délétères.

Le président brésilien Jair Bolsonaro le 27 août 2019 lors d’une rencontre avec les gouverneurs des États de l’Amazonie brésilienne.

Pour revenir au massif amazonien, dans quel état est-il ?

Les statistiques établies par des spécialistes montrent que si l’on dépasse un certain « point de non-retour », un seuil, un point de basculement des défrichements, il pourrait se produire un processus de « savanisation » irréversible, la forêt laissant place à la savane. Avec les incendies actuels, certains disent qu’il faudra des siècles pour que la forêt se reconstitue. On estime entre 20 % et 25 % le taux de déboisement qu’il ne faudrait pas dépasser par rapport à la situation des années 1950. 285.000 km² , à peu près, ont été déboisés depuis l’an 2000. C’est énorme.



Arrive-t-on à ce seuil de 20 % ?

On y est. Donc, très proche du point de non-retour.



Qu’est-ce que ce point de non-retour, ce « point de bascule » ?

Il signifie que pourrait se produire une espèce d’enchaînement qui amènerait la disparition de la forêt de façon presque automatique. On ne sait pas bien sûr si ce processus va s’amorcer dans un an, dans deux ans, dans dix ans. Mais on en est tout près. Cela commencerait peut-être par la vallée du Xingu. Dans le nord-ouest du Mato Grosso, dans le sud-ouest du Pará, dans cette région, le massif forestier va être bientôt complètement coupé du gros de la forêt amazonienne. Et cette partie isolée risque de devenir une savane à très brève échéance.



Cela peut-il avoir des conséquences au-delà de l’Amazonie, qui joue notamment un rôle dans la régulation des pluies ?

C’est ce que les Brésiliens appellent les « fleuves volants ». L’évaporation de l’Amazonie circule en haute altitude et vient approvisionner en pluies toutes les zones agricoles les plus prospères dans le sud et le sud-est du Brésil, mais aussi d’autres régions au Paraguay et en Uruguay. Donc, l’assèchement de ces « fleuves volants » va porter préjudice à l’agriculture brésilienne, mais aussi aux nappes phréatiques, à l’approvisionnement des villes, et aux barrages hydroélectriques qui se retrouvent déjà souvent quasiment à sec. C’est une catastrophe. D’autant plus que l’Amazonie a un rôle régulateur au niveau mondial.

Canopée de la forêt amazonienne.

Lequel ?

Elle est un pôle d’humidité, en quelque sorte, mais qui diminue considérablement. On estime que l’Amazonie perd des milliers de km² de surface d’eau. Des surfaces qui auparavant étaient toujours semi-inondées ou, en tout cas, saisonnièrement inondées se restreignent parce qu’il y a de moins en moins d’eau dans le circuit.



C’est-à-dire qu’en détruisant l’Amazonie, le Brésil se…

… tire une balle dans le pied, on peut le dire. Mais la réponse, par exemple, c’est un général du gouvernement brésilien qui prépare l’armée sous prétexte que la France pourrait décider d’envahir l’Amazonie. Bien sûr, ce sont des délires. Mais le problème est que cela prend assez bien au Brésil.



Comment voyez-vous évoluer les choses ?

Les pressions internationales peuvent jouer. Mais, surtout, les dirigeants brésiliens seront sensibles aux pressions commerciales. Une partie de l’agrobusiness brésilien est en train de dire au gouvernement : « Attention, vous êtes en train de porter préjudice à nos exportations. » Le Mercosur est déjà remis en question. Cependant, si les importations de l’Europe sont importantes, les importations de la Chine le sont bien plus.



Cela veut-il dire que le sort de l’Amazonie se joue en partie à Pékin ?

Certainement. Et notamment avec son régime alimentaire puisque, autant le régime carné en Occident est en train de stagner ou de diminuer, autant en Chine, il explose avec l’augmentation du niveau de vie. L’immense majorité du soja brésilien est exporté vers la Chine.


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Lire aussi : Amazonie : la dépendance française au soja n’est pas une fatalité

Source : Hervé Kempf et Marie Astier pour Reporterre

Photos :
. chapô : la forêt amazonienne en 2005 lors d’un épisode de sécheresse. Nasa/JPL-Caltech)
. portrait : © Philippe Léna
. feu : Valter Campanato/Agência Brasil
. Bolsonaro : © Marcos Corrêa/PR
. canopée : Flickr (Nicolas Rénac/CC BY-SA 2.0)

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