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On traite les pauvres comme on traite la nature : mal

17 octobre 2020 / Marie-Aleth Grard



À l’occasion de la Journée mondiale du refus de la misère, le 17 octobre, l’autrice de cette tribune, présidente d’ATD Quart Monde, explique que partir des plus pauvres pour repenser les finalités du travail peut donner naissance à une nouvelle politique écosociale. Les Territoires zéro chômeur en sont un bel exemple.

Marie-Aleth Grard est présidente d’ATD Quart Monde.


Le constat est criant : nos sociétés traitent la nature de la même façon qu’elles traitent leurs membres les plus pauvres. Les ressources naturelles sont souvent pillées et polluées, en toute indifférence et impunité ; les personnes pauvres sont considérées comme complètement négligeables, leur force de travail mise au rebut dès qu’elle n’est plus nécessaire.

La façon dont on traite les personnes en situation d’extrême pauvreté s’avère encore plus pernicieuse que la manière dont on traite la nature. En effet, nul ne blâme la nature d’être responsable de sa dégradation, alors que, trop souvent, les personnes en situation de pauvreté sont accusées de « ne pas vouloir s’en sortir » et sont désignées comme responsables ou coupables de leur situation.

De fait, une même dynamique d’exploitation est à l’œuvre, et appelle à une remise en question globale de la société actuelle.

Pas de véritable politique écologique sans questionnement du travail

La transformation écologique et solidaire de la société n’est pas une bascule qui s’opérera lorsque toutes les conditions seront réunies pour le faire. Promouvoir cette transformation, c’est commencer dès à présent à expérimenter des modes de vivre ensemble qui concilient justice économique, sociale et environnementale. Cela induit un soutien immédiat, fort et pérenne aux initiatives proposant de faire de l’humain et de la nature, non des variables d’ajustement, mais le cœur et la raison d’être des logiques politiques, sociales et économiques.

Pour qu’une société soit capable d’offrir une vie digne à chacun, il est par exemple essentiel de transformer le travail. Sans des changements profonds à ce niveau, aucune transition écologique ne garantira une société mettant la vie au centre de ses valeurs. Partir des plus pauvres pour reconstruire le sens du travail questionne la totalité du système. Pourquoi, pour quoi et comment travailler ? Quelles richesses produire pour permettre à chacun.e de se sentir utile et de construire une vie digne sur une planète saine ?

Quand ces questions sont posées aux personnes confrontées au chômage et à la pauvreté qui rejoignent des projets comme l’entreprise Travailler et apprendre ensemble d’ATD Quart Monde, à Noisy-le-Grand, ou les Territoires zéro chômeur de longue durée, elles répondent :

Les Territoires zéro chômeur font de l’emploi un « bien commun »

Ce sont tous ces principes qui ont dessiné les contours des Territoires zéro chômeur de longue durée, expérimentés en France depuis 2016. [Le projet repose sur la création d’emplois grâce à des Entreprises à but d’emploi (EBE), qui embauchent – sur la base du volontariat – des chômeurs de longue durée.]

Les activités créées dans les dix Territoires zéro chômeur de longue durée répondent à des besoins indispensables, mais qui ne sont pas suffisamment rentables aujourd’hui pour être pris en charge à 100 % par les acteurs économiques du territoire. Citons notamment le transport de personnes, l’accompagnement aux courses, les bibliothèques ambulantes, la retouche de vêtements, le soutien aux personnes âgées isolées ou en situation de handicap, le soutien scolaire, les activités de recyclage, etc.

C’est assurément un nouveau « bien commun », l’emploi, que chacun de ces territoires produit et protège dans une perspective de transition économique, sociale et écologique. Ce n’est pas seulement garantir le droit de toutes et tous à un emploi quelconque géré par d’autres. C’est mobiliser tout un territoire pour créer les emplois dont il a besoin, en quantité et en qualité. Ce bien commun est élaboré par chaque territoire selon ses spécificités et ses forces de mobilisation et il est aussi garanti par l’État. Ce dernier a accompagné et soutenu ce projet dans la loi de février 2016 instituant cette expérimentation, confortée par une seconde loi adoptée en première lecture à l’Assemblée nationale le 15 septembre 2020. [1]

C’est tout à l’opposé de l’économie dite « verte » que prônent certaines multinationales, qui ne remet en cause qu’à la marge les fonctionnements de l’économie traditionnelle et s’apparente à du simple « greenwashing »

Territoires zéro chômeur de longue durée ne va pas résoudre à lui seul tous les problèmes écologiques et sociaux. Mais il montre que l’ensemble des acteurs et actrices d’un territoire peuvent se mobiliser, avec celles et ceux qui sont privés de ressources fondamentales, pour produire et défendre de tels biens communs. Cela peut être une source d’inspiration et d’interpellation pour toute la société. Et en particulier pour celles et ceux qui, refusant cette économie injuste, cherchent à faire émerger de nouveaux modèles respectueux des personnes et de la Terre.

Lançons le défi d’une écologie avec, et à partir des plus pauvres

« Faire de l’environnement une cause commune, disait un membre de l’Université populaire Quart Monde Grand-Ouest [2], c’est aussi lutter contre la violence, lutter contre la stigmatisation des plus pauvres qu’on condamne à vivre dans des barres HLM pourries, mal isolées, comme cela m’est arrivé, avec des dépenses de chauffage pas possibles ! »

« Agir tous pour la dignité » [le sigle d’ATD], c’est donc aussi agir pour la préservation de la planète. Face au risque d’une écologie qui ne soit pensée que par certain·e·s et ne protège que certain·e·s, ou encore face au risque d’une lutte contre la pauvreté qui serait incompatible avec une approche écologiquement responsable de nos sociétés, nous lançons le défi d’une écologie avec, et à partir des plus pauvres.

Le regard posé avec gravité sur la crise actuelle, mais aussi, avec espoir, sur l’expérience et la résistance de celles et ceux pour qui « la survie, c’est tous les jours », nous appelle à aller à grands pas vers une véritable justice sociale, économique et environnementale, pensée et mise en œuvre avec toutes et tous, sans exclusion.






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[1L’objectif : étendre pour cinq ans l’expérimentation menée aujourd’hui dans dix « territoires » de 5.000 à 10.000 habitants.

[2Ces Universités populaires créées en 1972 par ATD Quart Monde permettent aux personnes en situation de pauvreté de partager leur expérience, leur savoir et leur pensée et sont des espaces de formation au militantisme.


Lire aussi : Comment la transition écologique fait-elle reculer le chômage ?

Source : Courriel à Reporterre

Photos :
. Bois de Vincennes, Paris, pendant le confinement. © Mathieu Génon/Reporterre

- Dans les tribunes, les auteurs expriment un point de vue propre, qui n’est pas nécessairement celui de la rédaction.
 Titre, chapô et intertitres sont de la rédaction.

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