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Mégafeux : la France pourrait aussi être touchée

13 janvier 2020 / Gaspard d’Allens (Reporterre)



En 2050, la moitié des forêts françaises sera soumise au risque d’incendie, avec des feux plus réguliers et plus violents du fait des sécheresses et de la hausse des températures. Se préparer à ce phénomène est indispensable.

Nos yeux sont tournés vers l’autre bout du monde. En Australie, le ravage causé par les flammes offre un spectacle cauchemardesque. Nous assistons médusés à une forme d’effondrement. La population fuit les villes, les écosystèmes sont réduits en cendres et le brasier, attisé par le réchauffement climatique, devient incontrôlable.

Il serait confortable de croire la situation australienne isolée. La France est, elle aussi, menacée à l’avenir par des feux plus intenses et plus fréquents. À une proportion évidemment moindre qu’en Australie mais le péril inquiète tout de même les autorités, les sapeurs-pompiers et les scientifiques. « Les mégafeux pourraient s’étendre à notre pays », expliquait dans un entretien à Reporterre, la philosophe Joëlle Zask.

Un rapport interministériel, publié en 2010, partage le constat. Il prévoit qu’en 2050, « plus de la moitié des forêts françaises seront classées à risque contre un tiers aujourd’hui » . Le phénomène pourrait s’accélérer. « Dès 2040, les surfaces menacées par le feu sont susceptibles d’augmenter de 30 % par rapport à 2008 », alertent les experts de Météo France, de l’Office national des forêts (ONF), et de l’Institut national de l’information géographique et forestière ( IGN), à l’origine de l’étude.

Rapport de la mission interministérielle « Changement climatique et extension des zones sensibles aux feux de forêts », juillet 2010.

« La forêt n’aura pas le temps de se reconstituer » 

Les scientifiques se sont appuyés sur des scénarios du Giec (Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat). Au total, en 2060, 9,9 millions d’hectares de forêts seraient concernés par les risques d’incendie. Les feux pourraient s’étendre dans le Sud-Ouest, la haute vallée du Rhône, les Pays de la Loire, le Centre-Val de Loire mais aussi la Bretagne. Ils gagneraient également en altitude en menaçant les forêts préalpines.

Historiquement, en France, les incendies restaient cantonnés à la zone méditerranéenne. Désormais,« ils toucheront tous les territoires où la végétation ressemble à celle du Sud, avec des landes, des broussailles ou de la bruyère. Le sous-étage, lorsqu’il est dense et peuplé de fougères, peut s’enflammer comme du kérosène », explique à Reporterre, Rémi Savazzi, le directeur adjoint Défense de la forêt contre les incendies à l’ONF.

En 2019, des feux ont éclaté dans des zones peu habituées aux incendies. Début août, cinq hectares de petits sapins sont partis en fumée à Chanteau, près d’Orléans. Une première depuis la grande sécheresse de 1976, où 200 hectares avaient brûlé. L’événement était alors exceptionnel. Avec le réchauffement climatique, il pourrait devenir « normal » : toutes les personnes interrogées par Reporterre ont constaté que les scénarios du rapport de 2010 se confirment.

Le massif aquitain et la Sologne sont les premiers concernés par l’extension des zones à risque. Mais ils ne sont pas les seuls. Dans les Vosges, cet été, le préfet a pris un arrêté pour interdire de fumer dans les bois. Dans le Loiret, l’ONF a interdit la circulation des véhicules à moteur sur certaines routes forestières pour prévenir toute forme d’embrasement.

Dans l’Oise, du fait de la sécheresse, les feux de chaume — dans les champs — se sont multipliés. « En trois semaines de moisson, ils ont ravagé 1.000 hectares dans le département, l’équivalent du bois de Vincennes », observaient les sapeurs-pompiers mobilisés sur place. L’année dernière, ils ont comptabilisé plus de 300 départs de feux contre 160 en 2018 et 139 en 2017. « Du jamais-vu. »

Dans le bassin méditerranéen, l’intensité et la fréquence des feux risquent aussi d’augmenter. « D’après les simulations météo, en 2060, les saisons extrêmes, comme celles de 2003 ou 2017, se reproduiront tous les deux ans », souligne Rémi Savazzi, avant de rappeler qu’« au moins 60.000 hectares avaient brûlé en 2003 ».

Les conséquences pourraient être dramatiques. « Le scénario d’altération durable de la végétation forestière résultant d’incendies répétés (plus de 4 [incendies au même endroit] en 50 ans) paraît tout à fait possible dès 2030 », estiment les auteurs du rapport interministériel. « Au milieu du siècle, les dépérissements, les maladies nouvelles et la forte fréquence de grands incendies auront sans doute eu raison d’une partie des massifs actuellement déjà à risque élevé », écrivent-ils.

On tend donc vers un appauvrissement et une fragilisation du milieu. « La forêt n’aura pas le temps de se reconstituer. Le sol se dégradera et la forêt se transformera en garrigue de moins en moins dense », déplore Rémi Savazzi. D’autant plus que le réchauffement climatique conduira aussi à une multiplication des pathogènes et des ravageurs. Par exemple, les scolytes, ces insectes qui attaquent les épicéas, se reproduisent deux fois plus vite avec la hausse des températures. Les arbres meurent et sont ensuite plus vulnérables aux incendies.

 « Une hausse de 1 °C de la température moyenne entraîne une augmentation de 20 % des départs de feu »

Plusieurs phénomènes inquiétants s’observent déjà. La saison des feux s’est allongée. « Avant, elle courait du 15 juillet au 15 septembre mais ces dernières années, les périodes sèches sont bien plus longues. Elles débutent fin juin et se poursuivent jusqu’à mi-octobre. Rien qu’en Corse, maintenant elle dure cinq mois, constate Marc Vermeulen de la Fédération nationale des sapeurs-pompiers de France. On est également confronté à des “feux d’hiver”, à des moments où normalement il n’y avait aucun risque », explique le contrôleur général, directeur départemental du service d’incendie et de secours du Val-d’Oise.

« Dans la littérature scientifique, il est établi qu’une hausse de 1 °C entraîne une augmentation de 20 % des départs de feu », dit-il. Les canicules récentes et les températures record ont accru dramatiquement la mortalité et l’assèchement de la végétation. Un point étudié par des chercheurs de l’INRA comme le physiologiste de l’arbre Nicolas Martin, chercheur à l’Institut national de la recherche agronomique (Inra). « Sur nos sites de suivi, à Marseille et à Montpellier, nous avons constaté, de 2015 à 2019, un dessèchement jamais observé depuis le début de nos relevés en 1984, confie-t-il à Reporterre. Sur des espèces d’ordinaire résistantes à la sécheresse, comme le pin d’Alep ou le chêne vert, 30 à 40 % de la canopée était morte. Les feuilles sont passées d’une teneur en eau proche de 90 % à moins de 10 %. Ce phénomène aggrave significativement le danger d’incendie dans le bassin méditerranéen et transforme la végétation en véritable combustible. »

Réhabilitation de terrains incendiés dans le Var, en 2006.

Dans un rapport d’information publié en septembre 2019, le sénateur Jean-Pierre Voguel tire, lui aussi, la sonnette d’alarme. « Si nous n’anticipons pas ces nouvelles menaces, nous risquons d’être confrontés à des mégafeux que nous ne réussirons pas à éteindre, analyse-t-il. Le réchauffement climatique est un grand défi pour la lutte contre les incendies. »

Tous les acteurs ont en tête des événements dits « extrêmes » et « anormaux » survenus récemment. Le feu de Rognac, dans les Bouches-du-Rhône, en août 2016, a marqué les esprits par son intensité : 2.655 hectares ont brûlé, 14,9 km ont été parcourus avec une vitesse de propagation de 5,3 km par heure. « Ces incendies dépassent de loin les capacités d’extinction des secours terrestres et aériens réunis qui se rabattent sur des tentatives de protections des biens et des personnes », s’inquiète l’association Forêt méditerranéenne.

« Indéniablement, le réchauffement climatique va avoir des conséquences sur mon métier, reconnaît Rémi Savazzi. Nous ne sommes pas habitués à gérer ce type d’événement, où le risque augmente dans la durée, l’espace et la fréquence. C’est ce qui me préoccupe le plus avec la multiplication des phénomènes atypiques auxquels nous ne sommes pas préparés. »

Les patrouilles de surveillance ont diminué de 15 % de 2008 à 2019

La lutte contre les incendies va devoir se renforcer. Pour l’instant, elle reste, somme toute, efficace. En France, les surfaces brûlées ont diminué depuis 30 ans. Passant de « 46.000 hectares en moyenne annuelle ces quarante dernières années à 11.800 hectares au cours de la dernière décennie, calcule le rapport du sénateur Jean- Pierre Voguel. Cela reste une surface tout de même supérieure à la superficie de Paris », précise-t-il.

Pour l’instant, en France, un seul incendie de végétation a dépassé le seuil dit des « mégafeux », de 10.000 hectares. C’était en 1990, dans le Var, à Vidauban, avec 11.580 hectares brûlés et de nombreux dommages : une dizaine de maisons endommagées et 8.000 personnes, des touristes essentiellement, évacuées. En 2003, de grands incendies avaient également éclaté dans le Var et les Alpes-Maritimes.

« Le réchauffement climatique ne fait pas tout, nuance Marc Vermeulen, de la Fédération nationale des sapeurs-pompiers. Il augmente le risque mais il faut aussi prendre en compte d’autres paramètres. 90 % des départs de feu sont liés à l’activité humaine, causés par des actes malveillants, des accidents, ou parce que les zones urbanisées sont trop proches de la végétation. »

Actuellement, une véritable « guerre au feu » est menée dans le sud de la France. Avec un continuum d’acteurs. De l’ONF aux sapeurs-pompiers, en passant par les services météo, la préfecture ou les collectivités. « De manière préventive, on maille les forêts de pistes d’accès, de véhicules et de réserves en eau. De larges bandes sont débroussaillées », raconte Marc Vermeulen. Si la menace des feux s’étend, il faudra appliquer ces dispositifs à d’autres espaces plus au nord. »

Une citerne du dispositif de défense de la forêt contre les incendies (DFCI) de 30 000 litres à l’entrée de la Réserve naturelle nationale de la plaine des Maures, dans la commune des Mayons (Var).

Ce qui soulève des questions écologiques. « Pensées pour le bassin méditerranéen, ces méthodes ne sont pas forcément adaptées à d’autres territoires, elles pourraient transformer nos paysages et dégrader le milieu », relève Sylvain Angerand, de l’association Canopée. « Ces pratiques conventionnelles, avec des interventions mécanisées, des sols mis à nu et des ouvertures, peuvent abîmer les écosystèmes et la biodiversité », alertent, de leur côté, le forestier des Landes Jacques Hazera et l’écologue Jacques Blot.

Gestion du risque feu de forêt dans les Landes (rapport Pro Silva).

De manière générale, la politique française insiste, dans la lutte contre les incendies, sur une stratégie essentiellement guerrière. Le sénateur Jean-Pierre Voguel plaide pour « le renforcement de la force aérienne », « l’accroissement des moyens techniques » et un « meilleur équipement », avec l’achat d’une nouvelle génération de « bombardiers d’eau, les avions Dash ». En septembre dernier, dans un tweet, Christophe Castaner saluait aussi la mobilisation des pompiers et de « 17 aéronefs » de manière simultanée.

Le réchauffement climatique entraînera nécessairement un surcoût dans la lutte contre les incendies. Selon le rapport interministériel de 2010, les dépenses vont augmenter de 20 % d’ici 2040, sachant qu’elles atteignent déjà 500 millions d’euros par an. Mais où iront les financements supplémentaires ? Dans la prévention et l’augmentation des moyens humains ou dans l’achat de matériels, tels que des aéronefs très coûteux ?

Un DHC-8 (Dash-8) bombardiers d’eau de la Sécurité civile lors d’un largage de retardant au dessus d’un feu à proximité de Nîmes, en 2006.

Des syndicalistes de l’ONF soulignent ce paradoxe. Sur le terrain, les effectifs liés à la prévention des feux diminuent du fait du « démantèlement progressif » de ce service public. « Les patrouilles de surveillance ont diminué de 15 % de 2008 à 2019 », évaluent-ils. « Pour lutter contre les incendies, il faudra être plus présent en forêts. Cela va à l’encontre des politiques actuelles. On a de moins en moins de fonctionnaires assermentés qui peuvent faire un travail de police au sein des forêts », disent-ils à Reporterre.

L’extension des zones à risque pose aussi une autre question liée à la gestion sylvicole. Comment les monocultures résineuses, ces plantations industrielles plus vulnérables aux aléas que les forêts diversifiées, vont-elles réagir à la menace d’incendie ? « Pour l’instant, en France, les données scientifiques manquent », indique Nicolas Martin de l’Inra . Il n’est pas encore possible de savoir s’ils propageront plus facilement le feu. »

À l’étranger, par contre, les exemples sont légion. Les plantations d’eucalyptus ont plongé plusieurs pays dans « l’enfer des feux de forêt », au Portugal, au Chili, en Espagne. Pour la philosophe Joëlle Zask, autrice de Quand la forêt brûle (éditions Premier Parallèle), « l’exploitation industrielle de la forêt, les plantations abusives et les monocultures d’arbres à la fois très inflammables et grands consommateurs d’eau contribuent au développement des mégafeux. Les usines à bois fragilisent l’environnement qu’elles livrent aux flammes ».

S’il n’est pas possible, selon les scientifiques, de faire encore ce lien en France, une chose reste néanmoins certaine, le dérèglement climatique produira de grands bouleversements. Et il est plus que temps de s’y préparer.


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Source : Gaspard d’Allens pour Reporterre

Photos :
. chapô : signalétique dans le massif de la Sainte-Victoire (Bouches-du-Rhône), en 2016. Wikipedia (Aussi Oc/CC BY-SA 4.0)
. réhabilitation : Wikipedia (Aussi Oc/CC BY-SA 4.0)
. citerne : Wikipedia (Aussi Oc/CC BY-SA 4.0)
. bombardier : Wikipedia (Gérard Joyon/CC BY-SA 3.0) )

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