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Locataires et précaires, grands oubliés de la rénovation

18 novembre 2020 / Grégoire Souchay (Reporterre)



ENQUÊTE 3/4 — Le chemin de la rénovation, déjà semé d’embûches pour ceux qui y ont accès, est inaccessible à une bonne partie de la population, locataires ou précaires trop éloignés des dispositifs d’aides. Pourtant, ce sont souvent eux pour qui en ont le besoin le plus urgent.

Cet article est le troisième de notre enquête en quatre volets consacrée à la rénovation énergétique. Le premier volet : « Rénovation énergétique : une décennie de perdue » ; le deuxième : « Rénover n’est pas jouer : parcours croisé de rénovateurs énergétiques » ; et le quatrième : « L’ex-Allemagne de l’Est, bonne élève de la rénovation énergétique ».


Les problèmes de précarité énergétique comme ceux d’Aline — que nous évoquions précédemment — sont loin d’être isolées. À Aubervilliers (Seine-Saint-Denis), c’est bien « tout le quartier de la Maladrerie qui est mal conçu », explique Yoann Pinaud, de l’Alliance citoyenne d’Aubervilliers, qui travaille depuis plusieurs mois sur les graves problèmes qui touchent trente logements de l’allée Nicolas-de-Staël, tous classés G. Ce sont ces logements (F et G) qu’on appelle couramment des « passoires énergétiques », avec des caractéristiques similaires : isolation insuffisante, humidité et moisissures, factures démesurées et problèmes de santé. « On a interpellé les élus pour demander d’une part des travaux d’urgence, d’autre part une aide financière pour l’hiver », raconte Yoan Pinaud. Même la ministre est venue à leur rencontre le 8 octobre. Le 22, ils étaient de nouveau mobilisés pour l’assemblée générale de l’OPH, pour annoncer symboliquement qu’ils « débutaient par eux-mêmes les travaux de rénovation thermique », devis en main. Une manière de signifier l’urgence pour « accélérer au maximum le calendrier ». En face, Karine Franclet, maire UDI de la ville et présidente de l’OPH, ne s’engage à rien de plus que la réhabilitation complète déjà dans les cartons, pour laquelle des financements de l’Agence nationale de la rénovation urbaine (Anru) n’ont toujours pas été débloqués.

 3,4 millions de passoires, thermiques

Ils sont nombreux, ces occupants d’habitats indignes, vétustes et précaires. L’hiver dernier, 14 % des ménages du pays disaient avoir souffert du froid, essentiellement pour des raisons d’isolation, 18 % avaient « des difficultés à payer une facture de gaz ou d’électricité sur les 12 derniers mois ». Et plus largement, un ménage sur deux déclarait, restreindre son chauffage au cours de l’hiver pour limiter ses factures. Au total, 3,4 millions de ménages selon l’Observatoire national de la précarité énergétique (ONPE), dont seule une très faible part pourront en sortir du fait des réformes actuelles, faute de moyens. En particulier dans le parc locatif, qui représente 40 % du total des logements dans le pays. Si avoir un logement abordable et de bonne qualité est un besoin fondamental, il repose trop souvent sur la bonne volonté des propriétaires.

À Toulouse, Lux n’est pourtant pas mécontent d’avoir trouvé une colocation de 140 m² pour 360 € par mois. Débrouillard et volontaire, il a « envie de s’en occuper et de rendre beau » son chez-lui. Encore faut-il avoir l’accord du bailleur. Bien qu’il ait déjà évoqué l’idée de remplacer les fenêtres, Lux ne préfère pas relancer le bailleur — « déjà qu’il envoie des recommandés pour cinq jours de retard » —, il n’a « pas envie d’entrer dans un rapport de force ». La relation est inégalitaire dans un contexte de marché très tendu, surtout en ville. « C’est quand même scandaleux qu’un type qui a hérité d’une baraque se mette un loyer dans la poche et ne fasse rien pour l’améliorer », s’insurge Lux. Ici, la colocation s’est activée en bouchant les trous dans la salle de la chaudière et en posant des rideaux épais sur les fenêtres pour couper le froid, faute de mieux.
Comme le rappelait en 2017 l’Observatoire des inégalités, les 10 % de ménages modestes consacrent à leur logement une part quatre fois plus importante en proportion de leurs revenus que les 10 % les plus aisés. Et cette fracture s’accroît, les plus pauvres étant de moins en moins en mesure d’accéder à la propriété.

MaPrimeRénov : un « minimum syndical »

Et pourtant, en plus de répondre à une urgence sociale, aider en la matière les plus pauvres serait économiquement bénéfique pour tout le monde. C’est en tout cas le résultat d’une étude de l’opérateur spécialisé dans l’efficacité énergétique Enalia, qui a produit une étude théorique montrant que faire passer 4,8 millions de passoires thermiques (classes F et G) à une bonne performance énergétique (classe C) constituerait une économie globale de 58 milliards d’euros et 1,5 milliard de tonnes éq.CO2 (équivalent CO2). « On voulait sortir de la logique du coût par rapport à l’investissement individuel et plutôt considérer les gains globaux », dit Bastien Resse, d’Enalia. Reste à voir quel financement serait nécessaire pour assurer une telle opération. À la Fondation Abbé Pierre, on estime que « les efforts actuels ne sont pas du tout suffisants ». Et ce, même en considérant les annonces de cet automne concernant l’extension du dispositif MaPrimeRénov à l’ensemble des propriétaires, occupants, bailleurs ou copropriétaires : les deux milliards d’euros annoncés pour la rénovation du parc de logements privés ne viennent en fait que rattraper le retard pris depuis 2018 en la matière. « C’est le minimum syndical », estime Manuel Domergue, directeur des études de la Fondation. Pour lui, les deux clefs essentielles pour aider ceux qui en ont le plus besoin, qu’ils soient locataires ou propriétaires, sont « le financement du reste à charge, qui est déterminant quand on est au Smic ou moins », mais aussi « assurer un accompagnement du début à la fin, avec des visites à domicile, des acteurs qui conseillent et qui écoutent pour prendre en compte les craintes et le vécu ».

De son côté, l’initiative Rénovons estime à 3,2 milliards par an pendant vingt ans, l’investissement nécessaire pour résorber les seules passoires énergétiques. Beaucoup de spécialistes doutent de l’efficacité de cette PrimeRénov élargie, car elle s’ajoute à un paysage déjà très complexe des aides. À commencer par le programme Habiter mieux, qui permet d’accompagner de A à Z des ménages très précaires pour une réduction de 25 % des consommations d’énergie, en faisant intervenir les collectivités, les travailleurs sociaux et les associations. En 2021, le budget de ce programme devrait atteindre 500 millions d’euros. Pas grand-chose à voir avec la logique de MaPrimeRénov’, qui consiste en des financements par « acte de rénovation » mais aussi par « acte d’accompagnement ».

En finir avec reste à charge

Est-ce à dire que rien n’est possible ? Dans la région Occitanie, on tente avec les moyens actuels d’organiser un service public intégré de la rénovation énergétique (Spire) avec cette fois un système de financement permettant de faire l’avance des travaux, « et de ne les rembourser qu’avec les économies futures sur les factures », détaille Vincent Feuillette, directeur de ce nouveau service. Comment ? Grâce à une disposition de la loi de Transition énergétique de 2015 qui permet de créer des sociétés de « tiers financement », comme le sera au 1er janvier 2021 le Spire en Occitanie.

Une idée que pourrait étendre le projet de « prime climat », déposé à l’automne 2019 par le PS (Parti socialiste), qui voudrait substituer à tous les dispositifs existants une aide unique, la prime Climat, modulée en fonction des revenus. En plus d’une subvention aux plus modestes, l’ambition est « de faire disparaitre complètement le reste à charge au moment des travaux pour tout le monde », explique le porteur de ce projet et porte-parole du PS, Boris Vallaud. Pour cela, la Caisse des dépôts et consignations débloquerait un fonds public de garantie permettant de payer les artisans engagés dans ces rénovations d’ampleur. Pour le particulier, le remboursement n’interviendrait « qu’au moment de la revente du bien ou de sa cession à des héritiers ». Un gros coup d‘accélérateur pour massifier rapidement le nombre et la qualité des rénovations, mais il a semblé trop brusque pour le gouvernement, qui a retoqué le projet à deux reprises. Sa crainte : que le tissu du BTP ne suive pas, « même si c’était déjà le discours il y a dix ans ! » déplore Boris Vallaud. Dommage que ce projet n’ait pas été au point cinq ans plus tôt lorsque les socialistes étaient aux affaires. Pour l’heure, il faudra se contenter des annonces du ministère du Logement, qui assure que « deux tiers des aides de MaPrimeRénov’ et d’Habiter mieux bénéficieront aux 40 % les plus modestes ». Encore faudrait-il que ces aides fonctionnent puisque l’UFC-Que choisir relevait déjà début novembre des « ratés dans le dispositif » MaPrimeRénov’, et ce, avant même son élargissement aux propriétaires occupants et bailleurs prévu le 1er janvier 2021. Parallèlement, outre les modifications techniques sur le diagnostic de performance énergétique (DPE), qui conduiraient des milliers passoires chauffées à l’électricité à sortir des statistiques (voir partie 1 de l’enquête), plusieurs sources font état d’une réflexion en cours pour « mieux rationaliser le bouquet d’aides existantes ». Pas sûr que cette énième « simplification » n’égaye le réveillon des 11 millions de « mal-chauffés ».


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Lire aussi : Rénover n’est pas jouer : parcours croisés de rénovateurs énergétiques

Source : Grégoire Souchay pour Reporterre

Dessin : © Tommy/Reporterre

Photos : © Dorémi

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