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Libertalia, l’utopie libertaire née des pirates et de femmes libres

24 décembre 2019 / Maxime Lerolle (Reporterre)



L’anthropologue David Graeber, dans « Les Pirates des Lumières ou la véritable histoire de Libertalia », s’intéresse à cette utopie en actes et aux raisons de sa réussite. Notamment par la grâce d’une alliance avec les femmes malgaches et celle de la multiplicité des expériences qu’elle engendra.

Qui mieux que les éditions Libertalia pour publier un ouvrage sur le mythe de Libertalia ? Dans la préface à son nouvel ouvrage, l’anthropologue anarchiste étasunien David Graeber, auteur de Pour une anthropologie anarchiste (Lux, 2006), Dette, 5.000 ans d’histoire (Les liens qui libèrent, 2013) ou encore Bureaucratie, l’utopie des règles (Les liens qui libèrent, 2015), revient sur la genèse de son projet : « Le mythe de Libertalia, utopie pirate en actes, est resté une source inépuisable d’inspiration parmi la gauche libertaire. On y a toujours eu le sentiment que, même si elle n’avait jamais existé, elle aurait dû exister […] et qu’une sorte de promesse rédemptrice, le rêve d’une véritable alternative, se trouvait aux racines les plus profondes de ce qu’on allait nommer les Lumières. »

Mais Graeber, fidèle à son esprit de déconstruction des concepts — jusqu’alors libéraux (la dette, la bureaucratie corporate) —, applique la même méthodologie à une légende libertaire pour mieux en montrer les soubassements et, surtout, son processus historique. Bien plus intéressante que l’utopie de Libertalia est le foisonnement de communautés utopiques issues du métissage des pirates européens et des femmes malgaches sur la côte nord-est de Madagascar au tournant des XVIIe et XVIIIe siècles. Pour reprendre les mots de l’historienne française Michèle Riot-Sarcey à propos de l’expérience révolutionnaire de 1848, Graeber traque dans les rares archives sur le sujet « le réel de l’utopie », c’est-à-dire la mise en œuvre en actes de ces utopies métissées. À l’heure où, en France et partout dans le monde, chaque mouvement revendique la fameuse « convergence des luttes », (re)découvrir la première expérience des Lumières en y saisissant les rapports de forces et les alliances d’intérêts apporte de nouvelles perspectives stratégiques pour les conflits contemporains.

La geste épique de Ratsimilaho, fils d’un pirate et d’une Malgache

Mettre en pratique des utopies signifie tout d’abord négocier avec les pouvoirs locaux. Graeber brosse un panorama politique de la Grande Île à la fin du XVIIe siècle, quand les élites malgaches s’appuyaient sur les pouvoirs spirituels des « étrangers de l’intérieur » — les Antaimoro originaires d’Afrique de l’Est, les juifs yéménites Zafy-Ibrahim ou encore les réfugiés chiites Zafiraminia. Les pirates européens sont venus peu à peu supplanter ces derniers en s’alliant avec les femmes malgaches. L’un des premiers chamboulements dans l’ordre social malgache provoqué par l’irruption des pirates a en effet consisté en « une révolution sexuelle contre les enfants d’Abraham », soit la promotion de femmes indépendantes. Habiles au commerce, elles tirèrent parti de leur union avec des étrangers férus d’égalitarisme pour s’arracher au contrôle de la sexualité féminine imposé par les précédents groupes spirituels et donner naissance à de véritables « cités des femmes », comme Tamatave, sur la côte nord-est.

Mais avoir des intérêts communs ne génère pas nécessairement d’alliances. Il faut pour cela ruser. Et Graeber de retracer la généalogie romanesque « de magie et de mensonges, de batailles navales et de princesses enlevées, de révoltes d’esclaves et de chasses à l’homme, de royaumes de pacotille et d’ambassadeurs imposteurs, d’espions et de voleurs de joyaux, d’empoisonneurs et de sectateurs du diable et d’obsession sexuelle, toutes choses qui participent des origines de la liberté moderne » et dont l’analyse historique d’une construction utopique doit tenir compte. De même que l’historien de l’avenir s’attachera aux détails de nos luttes actuelles — la circulation internationale des techniques des front-liners hongkongais pour éteindre les grenades lacrymogènes ou encore le Gilet jaune français devenu emblème mondial de la dernière phase insurrectionnelle —, l’historien d’aujourd’hui ressuscite ces mélanges de pratiques, car ils sont ce que les communautés utopiques ont de plus tangible.

Au terme de l’ouvrage et de la geste épique de Ratsimilaho, fils d’un pirate et d’une Malgache, on découvre l’égalitaire confédération betsimisaraka, dont le nom a valeur de programme : « ceux qui ne se séparent jamais », « ceux qui restent solidaires ». Première expérience des Lumières aux yeux de Graeber, née de l’union du mode de vie pirate, de l’indépendance des femmes malgaches et de la révolte des malata (les enfants métis, comme Ratsimilaho) contre les autorités en place, elle nourrira par la suite l’imaginaire intellectuel européen et les réseaux révolutionnaires mondiaux, comme l’ont montré les ouvrages de Peter Linebaugh et Marcus Rediker sur les circulations océaniques. Par la suite, l’historiographie européenne réduira malheureusement cette expérience politique fondatrice à un fantasme, n’en retenant que le rôle des pirates et en écartant celui des femmes malgaches. Fort heureusement, Les Pirates des Lumières exhume leur rôle essentiel et démontre en quoi une insurrection réussie l’est d’abord parce qu’elle a su lier des groupes sociaux.







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Source : Maxime Lerolle pour Reporterre

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