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Les travailleurs du soin, malades du néolibéralisme

20 février 2020 / Lorène Lavocat (Reporterre)



Les personnels de santé sont toujours mobilisés pour dire leur opposition à la réforme des retraites. Soignants et soignantes crient aussi leur colère face à la dégradation de leurs conditions de travail depuis que le soin et la relation aux personnes sont soumis à la logique de la performance.

Tout de blanc vêtus, ils et elles seront à nouveau dans la rue ce jeudi 20 février. Car la réforme des retraites, « c’est la cerise sur le gâteau », pour Philippe Peretti, infirmier à Montpellier (Hérault) et syndicaliste à la CGT-Santé. « Cette réforme nie complètement la pénibilité de nos métiers de soignants, estime-t-il. On travaille de nuit, au contact de maladies, on porte des charges lourdes, on est exposé à des produits toxiques… Beaucoup d’infirmières et d’aides-soignantes partent en commission d’invalidité à la fin de leur carrière. Et on voudrait nous faire bosser encore plus longtemps ! » Une aide-soignante sur trois termine en effet sa vie professionnelle avec un handicap. D’après le Syndicat national des professionnels infirmiers, qui s’appuie sur un rapport de la caisse de retraites du secteur, « l’âge moyen des femmes hospitalières décédées est de seulement 78,8 ans » contre 85,3 ans en moyenne pour les femmes françaises.

Surtout, la réforme des pensions inonde le vase déjà bien rempli de la contestation des blouses blanches. Depuis plus de dix mois, les hôpitaux bouillonnent : débuté aux urgences, le mouvement a rapidement gagné l’ensemble des soignants. Les manifestations se succèdent partout en France, comme celles organisées le 14 février dernier. Marche à Paris pour « déclarer leur amour à l’hôpital public », chaîne humaine à Compiègne (Oise), « cœur géant » à Poitiers (Vienne), lâcher de « ballons roses » à Douai (Nord)… 300 personnes qui ne pouvaient pas faire grève ont envoyé symboliquement un avis d’arrêt de travail fictif pour épuisement à l’agence régionale de santé. En janvier, 800 médecins-chefs ont renoncé à leurs fonctions administratives, désertant les instances de direction pour se consacrer exclusivement aux soins. Certains praticiens mènent aussi une « grève du codage », et ne transmettent plus à l’Assurance maladie les données permettant d’établir les factures.

« J’ai le sentiment qu’on maltraite les équipes et je me sens complice de cette maltraitance » 

La mobilisation, d’une ampleur inédite, est à la mesure de la colère et du désarroi des soignants. Celles et ceux que nous avons interrogées partagent tous le même constat : celui d’une dégradation sans fin de leurs conditions de travail, et donc de la qualité du soin. Ainsi, Héloïse Vallès, aide-soignante dans un Ehpad (un établissement d’hébergement pour personnes âgées dépendantes), rencontrée lors d’une précédente manifestation, raconte qu’« il n’y a plus assez de personnel pour combler tous les actes de la vie quotidienne des personnes âgées, très démunies ». Les employées « doivent faire au minimum une dizaine de toilettes par jour, donner à manger, faire de l’animation… » À Montpellier, Fabien Gomez, aide-soignant, explique comment « l’activité a augmenté alors que les effectifs ont diminué » : « 350 postes ont été gelés, ce qui a fait exploser les heures supplémentaires et le recours à l’intérim, indique-t-il. Les personnels craquent, l’absentéisme s’étend et plus de mille agents sont en disponibilité. »

Le 14 février, à Paris.

Dans le sud des Alpes, Émilie a travaillé treize ans comme infirmière. « J’ai vu les conditions de travail se dégrader, se rappelle-t-elle. Au départ, une infirmière et une aide-soignante prenaient en charge dix patients, désormais, on est entre quinze et vingt. » Épuisée, elle est ensuite devenue cadre de santé, chargée de gérer une équipe dans un service de chirurgie. Mais la situation s’est révélée pire encore. « On passe nos journées à faire des choses dingues faute de lits et faute de personnel, dénonce-t-elle. On demande sans cesse aux gens de revenir bosser sur leurs congés, et un week-end sur deux, puis on leur demande de travailler en procédure dégradée, avec moins d’effectifs. » Ce « mode dégradé », normalement réservé aux moments de crise, tendrait à devenir la norme. Résultat, là aussi, « les arrêts maladies se multiplient, sans compter que les congés maternité ne sont jamais pleinement remplacés ». « J’ai le sentiment qu’on maltraite les équipes et je me sens complice de cette maltraitance », regrette Émilie, qui a décidé de démissionner.

D’après Philippe Peretti, cette dégradation des conditions de travail est liée au « passage d’une logique soignante à une logique de performance » . « L’hôpital est vu comme une entreprise, on ne parle plus que d’argent et de rentabilité », observe aussi Émilie. À l’autre bout de la chaîne hospitalière, le patient est lui aussi exhorté à l’efficacité, comme l’explique Barbara Stiegler : « On parle désormais d’autonomie du patient, qui consiste en fait à nous rendre responsables de nos succès et de nos échecs, à nous “responsabiliser”. Chacun doit devenir un acteur responsable qui optimise le système sanitaire en acquérant des compétences, dans la surveillance de soi, dans la gestion de ses risques. » La philosophe voit là l’application de l’idéologie néolibérale au domaine du soin.

Le 14 février, à Paris.

Pour les soignants, cette « logique de performance » a un effet très concret : « On quantifie et on rationalise chaque acte de soin, ce qui entraîne une intensification du travail », analyse M. Peretti. « On calcule chaque matin combien de piqûres, de comprimés, de prises de sang il y a à faire, et on calcule ainsi précisément combien de patients une infirmière peut prendre en charge et de combien de temps elle disposera avec chacun, dit Émilie. Mais la partie relationnelle du métier, essentielle, n’est pas prise en compte. » D’où un sentiment, omniprésent, de « perte de sens » chez les hospitaliers.

« Une société écologique prend soin du monde, et donc prend soin de ses citoyens » 

Pour Jean-Philippe Pierron, c’est là que la détresse des soignants rejoint les préoccupations écologiques. « Il ne peut y avoir d’écologie attentive aux milieux sans écologie sociale et écologie psychique, autrement dit, il y a une articulation entre le soin qu’on prend de soi, des autres et du monde », dit le philosophe, qui a publié en 2019 un ouvrage intitulé, fort à propos, Prendre soin de la nature et des humains. Médecine, travail et écologie (Les Belles Lettres, 2019). « La crise écologique est liée à une altération des liens que nous entretenons avec le vivant, au profit d’une approche productiviste, extractiviste, poursuit-il. Le paradigme extractiviste écrase la dimension relationnelle, le soin ou le souci des autres, jusqu’à épuiser les ressources physiques non renouvelables ou psychiques dans l’épuisement professionnel. » D’après le philosophe, « l’approche productiviste de la nature s’applique désormais à la santé, devenue l’objet d’une industrie. Avec l’agriculture industrielle, il s’agissait de maîtriser le vivant autour de nous, à travers la zootechnie et les produits phytosanitaires. De même, notre médecine est devenue une biomédecine, qui vise à maîtriser le vivant en nous ».

Le 14 février, à Paris.

Dans ce nouveau monde médical, il s’agit donc de produire de la santé — on parle même de « capital santé » — au meilleur prix. Or, « la partie relationnelle de nos métiers n’est pas quantifiable et donc pas quantifiée, et tout est calculé comme si nous ne la faisions pas », témoigne Émilie. Ainsi, il n’y a plus de temps, plus de place pour le soin, entendu comme « l’attention à autrui et aux plus vulnérables », précise Sandra Laugier, philosophe spécialiste du care (soin). « À l’hôpital, cette partie du travail qui consiste à s’occuper d’un patient, à prendre du temps avec lui, n’est ni reconnue, ni rémunérée, ni valorisée », observe-t-elle. Ces activités du care ont « depuis toujours été méprisées, car associées à des activités féminines et domestiques », rappelle la chercheuse. « Ce travail était fourni gratuitement. À présent, il s’est professionnalisé, mais il reste sous-valorisé, par rapport à d’autres activités vues comme “masculines” ».

Le 14 février, à Paris.

Pour la philosophe, la crise écologique nous oblige à remettre ces activités du soin au cœur de nos sociétés : « Une société écologique prend soin du monde, et donc prend soin de ses citoyens, affirme-t-elle. Un authentique souci écologique va de pair avec une attention et un soin aux membres les plus vulnérables — enfants, personnes âgées — de la société ».


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Lire aussi : Barbara Stiegler : « Le néolibéralisme est confronté à un mur. Même les élites commencent à douter »

Source : Lorène Lavocat pour Reporterre

Photos : © Mathieu Génon/Reporterre
. chapô : Le 14 février 2020, à Paris

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