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Tribune — Animaux

Les éleveurs sont confrontés à des normes d’un autre temps

Atteinte de brucellose, une seule vache d’un éleveur de Haute-Savoie va entraîner tout le troupeau à l’abattoir. Une réglementation « aberrante », soutiennent les autrices de cette tribune, pour qui des solutions alternatives existent.

Coralie Amar est vétérinaire et membre du Groupement d’interventions et d’entraide (GIE) Zone verte ; Jocelyne Porcher est directrice de recherche à l’Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement (Inrae).



Octobre 2021, Haute-Savoie. Éric, herbager (il produit du lait et du fromage pour nourrir ses concitoyens), vient de recevoir les résultats de l’analyse mensuelle de son lait relative à la brucellose. Le résultat est positif. Toutes les vaches d’Éric subissent une prise de sang et un test à la brucelline. Seule une vache réagit positivement au test. Elle est abattue pour une analyse bactériologique des ganglions, qui permet de confirmer et d’identifier ou non la présence de Brucella spp.

En attendant les résultats d’analyse, tout le troupeau est bloqué par arrêté préfectoral : il n’est plus possible de vendre d’animaux, le lait devra être pasteurisé par principe de précaution. Trois semaines plus tard, les résultats confirment que ladite vache était bien atteinte de brucellose.

La réglementation française impose des mesures strictes en cas de résultat positif. Éric et sa famille sont froidement informés que toutes leurs bêtes doivent être abattues dans un délai de quarante jours, soit avant le 25 décembre, abattage qui sera suivi d’une désinfection totale des lieux et d’un vide sanitaire de deux mois. Ce qui signifie un troupeau disparu et une étable vide.

Certes, la brucellose est une maladie qui se transmet de l’animal à l’être humain, principalement via la consommation de produits au lait cru, ou par contact étroit avec les animaux domestiques. Mais elle se guérit spontanément dans la majorité de cas (seuls 5 % des malades environ peuvent développer une forme chronique) et la transmission interhumaine est très rare.

Un événement irréversible sur des animaux sains

Devant les éleveurs se trouve le récépissé de l’avis d’abattage qu’ils doivent signer, « la feuille qui dit qu’on doit tout abattre ». Éric est éleveur « depuis [qu’il] marche ». Ce n’est pas seulement son métier, c’est son travail, ce qui a construit sa vie. Pour lui, cette décision préfectorale n’est pas « juste » une fermeture d’usine et des machines qu’on brade — comme le pensent certains voisins qui semblent ignorer la centralité du travail dans nos vies, que l’on soit ouvrier, cadre ou paysan. C’est un monde de relations avec les animaux qui s’écroule.

Être éleveur, c’est un lien de responsabilité avec les animaux : « Les vaches ne peuvent pas se défendre, on est leur porte-parole », dit Éric. Un attachement, une confiance réciproques. C’est un travail vivant qui rassemble les bêtes et les humains, leurs corps, leurs sens, leurs esprits. Les vaches sont des compagnes de la vie et du travail quotidien, des membres de la famille, chacune avec sa personnalité, ses routines, son histoire. Les aides financières supposées compenser l’abattage du troupeau ne pourront jamais être à la hauteur de l’engagement et des liens vivants qui se sont tissés au fil du temps entre les éleveurs et leurs vaches. D’un point de vue moral et humain, cette décision préfectorale est désastreuse. Est-elle pertinente d’un point de vue sanitaire ? N’existe-t-il aucune alternative à la violence et à la radicalité de cette mesure ?

Quelques vaches, de race abondance, du troupeau d’Éric. L’une d’elle a été testée positive à la brucellose début novembre. © DR

L’obligation d’abattage total pour cause de brucellose date de 1975, à une époque où la maladie était bien présente dans les troupeaux et les méthodes de diagnostic encore imprécises. L’abattage du troupeau était justifié par l’ignorance de l’état de contamination des animaux à la brucellose ou à d’autres maladies comme la tuberculose. Aujourd’hui, en 2021, les tests de dépistage sérologiques (analyses de sang) sont très sensibles, ils détectent presque tous les animaux infectés, donc nous pouvons savoir très précisément qui est infecté et qui ne l’est pas. Dans le cas d’Éric, le nombre d’animaux infectés dans un troupeau (la prévalence) est très faible. Les autres vaches adultes du troupeau n’ont pas réagi aux différents tests effectués. Le lait analysé très régulièrement depuis la première alerte est toujours négatif depuis que la vache positive a quitté le troupeau. Quelle est la légitimité sanitaire d’un abattage total, qui constitue un événement irréversible sur des animaux sains ?

Les animaux ne ressortiront pas en prairies avant le printemps prochain. Cela laisse le temps de vérifier leur statut indemne par une nouvelle sérologie dans deux mois, intervalle suffisant pour que l’animal développe son immunité et produise les anticorps qui sont recherchés dans les tests sérologiques. La pasteurisation du lait pour cette période garantit la sécurité des consommateurs.

Depuis 2015, des dérogations à l’abattage total sont accordées en France concernant une autre maladie réglementée, la tuberculose, lorsque le troupeau présente une très faible prévalence (1/20) et que les animaux sont sains [1]. Pourquoi ce type de dérogation ne s’applique-t-il pas dans le cas d’autres maladies réglementées telles que la brucellose ?

Aujourd’hui, un groupe de soutien local à Éric et à sa famille propose de prendre en charge financièrement des analyses journalières de lait sur une durée de six mois et des analyses individuelles sur les vaches qui viennent de vêler, pour tenter de proposer une alternative à l’abattage total par une surveillance rapprochée de chaque animal.

« L’abattage d’un troupeau entier est une aberration qui date d’un autre temps »

L’actualité est riche de termes très violents et anxiogènes pour toutes les catégories d’élevage : épizooties (peste porcine africaine, grippe aviaire, etc.), abattage total, confinement, biosécurité, restriction des élevages plein-air, réservoir de faune sauvage, etc. Tout cela dans le seul but de protéger le libre commerce à l’international. Mais les précautions adoptées favorisent un modèle de production industrielle voué à l’exportation, au détriment d’une agriculture paysanne locale, nourricière et créatrice de liens — de liens sociaux, y compris avec les animaux et les paysages. N’est-il pas temps de modifier notre approche quant à la gestion de ce genre de crise, et du monde animal en général ? Nous ne pouvons pas éradiquer toutes les bactéries qui nous dérangent. Les bactéries sont les premiers êtres vivants apparus sur Terre. Elles ont de très grandes capacités d’adaptation, de résilience et de résistance. Elles sont indispensables à la vie. Seule une minorité est à risque pathogène. Tout est une question d’équilibre dans le milieu.

L’abattage d’un troupeau entier est une aberration qui date d’un autre temps, et des solutions alternatives à ces pratiques extrémistes existent. Mais il nous faut aussi renouveler notre compréhension des équilibres naturels (végétaux, animaux, microbiens) et, au-delà des peurs irraisonnées, retrouver le respect de tout être vivant.



Pour apporter votre soutien à l’éleveur, les autrices de la tribune Jocelyne Porcher (jocelyne.porcher@inrae.fr) et Coralie Amar (coralie.amar@yahoo.com) sont à contacter par courriel. Une pétition a été mise en ligne.

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