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Les décrocheurs de portraits de Macron face à la justice

2 septembre 2019 / Alexandre-Reza Kokabi et Émilie Massemin (Reporterre)



128 portraits d’Emmanuel Macron ont été « décrochés » dans le cadre de la campagne lancée pour dénoncer l’(in)action climatique du gouvernement. Les militants comptent poursuivre leurs actions, malgré les procès. Dont un se tient ce 2 septembre à Lyon. Et Reporterre actualise la carte des décrochages.

Sur la scène internationale, Emmanuel Macron s’est posé en ardent défenseur d’une Amazonie en proie aux flammes. Devant la caméra de Konbini, le président de la République française a évoqué « un écocide qui est en train de se développer à travers l’Amazonie ». Sur l’écologie, il a assuré avoir « changé, très profondément », inspiré par le « mouvement de la jeunesse, pendant plusieurs semaines, plusieurs mois et qui continue, [qui] [l]’a fait réfléchir ».

Le président a-t-il vraiment changé ? Est-il devenu, en quelques mois, un précieux allié des luttes contre le changement climatique et la 6e extinction de masse ? « Non, il n’a pas changé, estime Anne-Sophie Trujillo-Gauchez, activiste au sein d’Action non iolente-COP21 (ANV-COP21). Au contraire, c’est toujours un moulin à vent. Sa communication est redoutable mais ses actions ne sont que des esbroufes, au mieux des pansements. Sur l’Amazonie, il dit “Reboisons !”. Mais il est à côté du problème. L’enjeu, c’est surtout de consommer moins et mieux, d’arrêter d’importer du soja brésilien destiné à nourrir du bétail français. Mais, ça nécessite de changer de logiciel. »

Changer de logiciel : telle est la volonté des activistes écologistes, qui tentent de faire pression sur les décideurs. Depuis le 21 février 2019, ANV-COP21 mène une campagne symbolique en décrochant des portraits officiels du président, dans des mairies, pour dénoncer l’(in)action d’Emmanuel Macron et du gouvernement d’Edouard Philippe en matière d’écologie. « Ainsi, nous laissons des murs vides pour symboliser le vide de la politique gouvernementale en matière d’écologie », explique Fanny Delahalle, « décrocheuse » de portrait lyonnaise.

« Nous souhaitons porter un coup à l’image de “champion du climat” d’Emmanuel Macron » 

« L’élément déclencheur a été la réponse indécente du gouvernement à la pétition L’Affaire du siècle, signée par plus de 2 millions de citoyens », se remémore Cécile Marchand, chargée de campagne aux Amis de la Terre et militante ANV-COP21. Depuis, en six mois, aux quatre coins du pays, des citoyens français ont réquisitionné 128 portraits d’Emmanuel Macron.

Une fois subtilisés et glissés dans une besace, les portraits ont été conduits dans des lieux tenus secrets. Ils ont été ressortis à plusieurs reprises, sur des terrains de lutte : durant le G7, où ils ont été dévoilés au cours d’une « marche des portraits », sur le chantier du controversé « grand contournement ouest » de Strasbourg (GCO), à la raffinerie de Total de La Mède (Bouches-du-Rhône), ou encore lors de la grande action de désobéissance civile « Bloquons la République des pollueurs » dans le quartier d’affaires de La Défense, près de Paris. Les portraits seront restitués quand les activistes jugeront l’action du gouvernement à la hauteur des enjeux écologiques.

« C’est encore loin d’être le cas, déplore Cécile Marchand, qui a participé à des décrochages de portrait en région parisienne [1]. Pour enrayer les dérèglements du climat, ce sont des efforts incommensurables qu’il faut mettre en œuvre, comparables à des efforts de guerre. Or, il n’y a aucun changement structurel dans les propositions qui sont faites. Pour l’Amazonie, ne pas signer l’accord de libre-échange entre l’Union européenne et le Mercosur serait un pas. Mais il faudrait également interdire l’extraction des minerais en Guyane française. »

« Réquisition » d’un portrait d’Emmanuel Macron à Lyon par des militants d’ANV-COP21.

Ces décrochages de portraits suffisent-ils à impulser un changement de cap présidentiel ? « On a bien conscience que ce n’est pas en décrochant son portrait que le président aura une illumination », concède Élodie Nace, porte-parole d’ANV-COP21. « Nous souhaitions surtout porter un coup à l’image verte, de “champion du climat”, qu’Emmanuel Macron essaye de se construire, » dit Txetx Etcheverry, membre de la coordination de Bizi ! et d’Alternatiba. « En six mois, grâce à la forte médiatisation des décrochages et de la répression subie par les militants, nous avons réussi à construire une équation dans la tête des gens : les grands discours de Macron ne sont pas suivis d’actes concrets, la France décroche des objectifs de l’Accord de Paris et les adversaires de la transition, tels que la FNSEA ou les lobbys automobiles, sont proches du pouvoir. Grâce à l’implication de plus de mille militants ayant participé à ces actions, l’opinion publique commence à comprendre et de plus en plus de citoyens nous rejoignent, malgré les risques juridiques qu’ils encourent. C’est un travail de fond, parce qu’on part de loin, mais ça porte ses fruits et ça change peu à peu le rapport de force. »


Carte des « réquisitions » et des « apparitions » des portraits présidentiels — actualisée au 30 août 2019

La carte en plein écran est DISPONIBLE ICI


Légende :

«Apparitions» des portraits sur des terrains de lutte.

«Réquisitions» des portraits d'Emmanuel Macron dans des mairies.


La campagne « Décrochons Macron » n’a pas été au goût des autorités, qui sont allées jusqu’à saisir le Bureau de lutte antiterroriste (BLAT). Elles ont mené 74 perquisitions et placé 94 personnes en garde à vue. 57 activistes ont été convoqués pour 16 procès. Accusés de « vol en réunion et par ruse », ils risquent cinq ans de prison et 75.000 euros d’amende. « Ces procès représentent des moments de mobilisation populaire et autant de tribunes pour marteler notre message », se réjouit Txetx Etcheverry.

« J’ai plus peur du changement climatique que de la prison »

La première audience s’est tenue le 28 mai à Bourg-en-Bresse. Anne-Sophie Trujillo-Gauchez et quatre de ses camarades ont été condamnés à une amende de 500 € avec sursis pour avoir décroché le portrait de la mairie de Jassans-Riottier (Ain). Un sixième acolyte a écopé de 250 € ferme. Ce jour-là, chaque fois que le président du tribunal leur a laissé la parole, les prévenus se sont attelés à mettre en exergue l’urgence climatique et sociale.

Le prochain procès se tiendra ce lundi 2 septembre, à Lyon. Fanny Delahalle va s’asseoir sur le banc des accusés. Le 21 février dernier, avec 12 autres activistes, elle a décroché un portrait dans la mairie du 2e arrondissement de Lyon. « Cette action ne dérange aucunement la vie quotidienne de la mairie, ne trouble pas l’ordre public et, en plus, les portraits présidentiels ne sont pas obligatoires dans les hôtels de ville, explique cette activiste ANV-COP 21. Mais on a visiblement touché une corde sensible en s’attaquant à l’image du Président. Je suis allée en garde à vue le jour de mes 35 ans. Mon appartement et l’Alternatibar ont été perquisitionnés. Et j’ai été la première à recevoir une convocation pour un procès. »

Malgré la peine encourue, Fanny Delahalle dit « assumer pleinement » : « Je savais ce que je risquais, y compris la prison — même si c’est peu probable —, mais j’ai plus peur du changement climatique. Et quand je vois le décalage entre l’énergie folle dépensée contre nous, tandis que les multinationales polluent en toute impunité et les États ne respectent pas leurs engagements, ça me donne la rage de continuer. »

En mai dernier, des personnes engagées pour la justice sociale et climatique appelaient, dans Reporterre, à réquisitionner 125 portraits [2] jusqu’au G7. « Cet objectif chiffré est atteint, mais il n’y a toujours pas d’action concrète de la part du gouvernement, alors, nous n’allons pas lâcher, dit Élodie Nace, porte-parole d’ANV-COP 21. Emmanuel Macron est fort pour dire de belles choses, mais dans les faits il a ratifié le Ceta [l’accord de libre-échange avec le Canada]. Il est à la fois pompier et pyromane. Nous n’allons pas le laisser faire. »

Les réquisitions de portraits présidentiels vont donc se poursuivre. « La République en marche va tenter d’aller puiser dans l’électorat sensible à l’écologie, alors nous allons continuer au moins jusqu’aux municipales », assure Txetx Etcheverry.


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[1Cécile Marchand est poursuivie pour cela. Son procès et celui de sept autres militants se tiendra le 11 septembre à Paris.

[2Soit le nombre de jours qu’il a fallu à la France en 2019 pour dépasser son empreinte écologique.


Lire aussi : Le gouvernement mobilise la lutte anti-terroriste contre les activistes du climat

Source : Alexandre-Reza Kokabi et Émilie Massemin pour Reporterre

Photos :
. chapô : « marche des portraits », le 25 août, à Bayonne (Pyrénées-Atlantiques). @anaiz_aguirre sur Twitter
. décrochage : © Charly Corne

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