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Les bistrots, cibles trop faciles du gouvernement

16 octobre 2020 / Pierrick Bourgault



Les bistrots sont de véritables écosystèmes humains : lieux de conversations inattendues, voire révolutionnaires, de manifestations alternatives, artisanales et artistiques… Alors, pourquoi mettre en danger leur avenir avec un couvre-feu à 21 heures quand d’autres lieux mériteraient une attention prioritaire, demande l’auteur de cette tribune.

Pierrick Bourgault a écrit une quinzaine d’ouvrages sur le thème des bistrots, dont La Mère Lapipe dans son bistrot, Bistroscope, l’histoire de France racontée de cafés en bistrots, les Guides Paris 200 bars-concerts, Paris bars déco, L’Écho des bistrots. Sa pétition « Comment sauver les bars-concerts » est disponible ici.


Après deux mois de confinement printanier, la réouverture des bars et cafés fut un ravissement. Presque cinq mois d’été pour bavarder, assis et sans masque, aux terrasses improvisées sur des places de parking ! Le « lien social », le « vivre-ensemble » des cafés et bistrots semblait avoir retrouvé bonne presse, et leurs représentants l’oreille du pouvoir.

Cafés et bistrots sont en effet des lieux de rencontre pour des amis qui se retrouvent, pour des personnes qui ne se connaissaient pas, ou de loin, et ne s’inviteraient pas dans leurs domiciles respectifs, mais conversent volontiers au coin du bar. Au Mans, le comptoir de la Mère Lapipe est le lieu où se croisent étudiants et retraités, célibataires solitaires et familles nombreuses, cuisiniers, ouvriers du bâtiment, brocanteurs et même un ministre : Stéphane le Foll, devenu maire de la ville. Les militants Sud-Rail et les policiers du syndicat Unsa y discutent autour d’un verre. Arrière-grand-mère de caractère et fan de Johnny Hallyday, la patronne veille à ce que les échanges restent bienveillants, à ce que la tendance politique, l’origine, la profession ne soient pas discriminantes. Les discussions y sont nettement plus imprévues, drôles, intelligentes et respectueuses que sur un « mur » Facebook.

Hôtel du Nord, Cornus, Grands Causses, novembre 2012. Photo prise dans le cadre d’une enquête photographique pour les parcs naturels du Massif central.

Balzac, dans Les Paysans, affirme que « le comptoir est le parlement du peuple », car notables et ouvriers s’y retrouvent à la même hauteur. En effet, c’est debout ou accoudé au zinc que les conversations naissent, plus aisément qu’entre deux tables où l’on n’ose déranger les couples, les groupes. Hélas, les premiers décrets contre le Covid ont condamné ce comptoir-parlement, afin de provoquer une « distanciation sociale ».

Lieux d’écologie politique

Les lieux de relation ont souffert de l’épidémie, tandis que les acteurs virtuels, Netflix, Amazon, Facebook renforcent leur emprise. Le bistrot est un espace physique, réel, unique et habité par une personne humaine, dont les murs affichent les photos des amis et leurs cartes postales. L’an dernier, les Gilets jaunes, en occupant les ronds-points, voulaient aussi recréer des lieux de dialogue, ces bistrots dont leurs villages étaient privés.

Le bistrot est une porte ouverte que l’on pousse sans y être invité, un espace privé ouvert au public où l’on peut passer du temps, écouter, parler, chanter, exposer… C’est un lieu d’expression pour des artistes, peintres ou photographes, des artisans vignerons, des brasseurs locaux dont on déguste la production absente de la grande distribution. Bref, un canal alternatif, un endroit qui rend possible, simplement si votre proposition plaît au patron ou à la patronne.

Bistrots et cafés offrent une petite scène précieuse aux artistes qui n’ont pas une notoriété suffisante pour remplir un Zénith. Ils révèlent des talents différents, absents des médias. Brassens, Barbara, la Grande Sophie, Gauvain Sers et tant d’autres y ont débuté. Les bars-concerts offrent le chaînon indispensable entre l’école de musique et les grandes salles, ils permettent aux artistes de rassembler leur premier public, d’apprendre à intéresser des spectateurs, mieux que chacun seul devant son écran. Ils sont moins traumatisants pour le débutant qu’une émission compétitive qui sacre un gagnant et ridiculise et sacrifie les autres. Ne laissons pas Instagram et TikTok formater l’imaginaire, les histoires, les formes artistiques.

Soirée musicale au Café associatif de Flayat, Creuse, juillet 2012.

C’est pourquoi de nombreux maires s’ingénient à faire revivre le bar fermé de leur village. La fédération des Bistrots de pays rassemble les cafés de petites communes rurales, le collectif Culture Bar-Bars des cafés-concerts et l’association présidée par le maître restaurateur Alain Fontaine milite pour le classement des cafés et bistrots de France au patrimoine immatériel de l’Unesco, au titre de l’art de vivre.

Autre qualité rarement évoquée par la profession, l’excellent bilan carbone et le peu de déchets générés comparé aux chaînes de street food à la mode ou aux repas livrés à domicile. Cuisine préparée sur place, vaisselle et couverts durables, fûts de bière et bouteilles consignées, grains de cafés broyés et rarement des capsules : le café-restaurant est un écosystème vertueux. Et une boisson chaude servie dans une tasse en porcelaine est sans doute plus saine que dans un gobelet en plastique ou cartonné.

Un couvre-feu dévastateur

Cafés et bistrots pensaient échapper à la rigueur des mesures anti-Covid. La profession a eu beau détailler les précautions, masque, tables écartées et tournées générales de gel hydroalcoolique, octobre a vu arriver des fermetures, des restrictions, puis le couvre-feu à 21 heures et la limitation à six personnes par table. Pourtant, cafés et bistrots ne constituent pas un foyer majeur de contamination : les lieux de souffrance tels les abattoirs, les foyers surpeuplés, les salons de massage, les abris des personnes vivant dans la rue concentrent une détresse sanitaire qui mériterait une considération prioritaire. D’autre part, renvoyer les fêtards de tous âges vers les soirées organisées dans des lieux aléatoires, nettement moins sécurisés qu’un café, est une mauvaise idée. La nuit ne doit pas devenir solitaire ou clandestine.

Ces décrets remettent au goût du jour la mauvaise réputation des tavernes et auberges depuis les chroniqueurs de l’Antiquité, en passant par le Moyen Âge, Zola et son Assommoir. Cette zone grise de jeux d’argent, de bagarres, de prostitution et de rébellion politique a toujours été surveillée. Louis XVI, qui n’avait pas saisi l’émergence des idées nouvelles dans les cafés, tel le Procope, fut arrêté à Varennes, entre deux auberges. Le 24 septembre 1941, Pétain imposa la licence IV pour contrôler 500.000 cafés à l’époque.

Le Café du citoyen, bistrot coopératif lillois. Samedi 10 octobre, veille de la fermeture des bars par arrêté préfectoral, on pouvait lire sur la porte d’entrée vitrée : « Ça y est, on referme ! Mais rassurez-vous, il y a MacDonald’s à 20 mètres, Euralille près de la gare, et surtout Lillenium, tout beau, tout neuf »…

Le couvre-feu et la fermeture à 21 heures vont précipiter les dépôts de bilan des cafés, bistrots et restaurants. Emmanuel Macron reconnaît lui-même que, « dans certains endroits, ils devront fermer parce que leurs charges fixes sont trop importantes ». Aujourd’hui, de nombreux villages n’ont plus aucun café et le marcheur, le visiteur, le touriste ne savent plus où s’abriter de la pluie, du soleil. Il reste moins de 30.000 établissements en France, contre un demi-million au début du XXe siècle et environ 200.000 dans les années 1960. Les lois anti-alcool, antitabac, les mises aux normes, la complexité administrative et le coût de l’immobilier, ainsi que la diminution des revenus des clients et le changement des habitudes ont entamé leur viabilité. Le confinement suivi du couvre-feu font craindre à la profession 30 % de faillites. C’est la crise la plus grave rencontrée par les cafés et bistrots, ces lieux de tous les possibles, dont la disparition progressive constitue une régression de l’espace public et de la qualité de la vie.






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Lire aussi : Le Bocal a fermé, vive le Bocal ! Et non au désert rural

Source : Courriel à Reporterre

Photos : © Pierrick Bourgault sauf Café du citoyen : © Catherine Marin
. chapô : Concert à La Liberté, bar parisien du 12e arrondissement, août 2012.

- Dans les tribunes, les auteurs expriment un point de vue propre, qui n’est pas nécessairement celui de la rédaction.
- Titre, chapô et intertitres sont de la rédaction.

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