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Les autochtones brésiliens accusent les multinationales d’incendier l’Amazonie

19 novembre 2019 / Victor Chaix (Reporterre)



Des représentants de peuples autochtones brésiliens se sont rendus à Paris pour dénoncer les violences qu’ils subissent et la destruction de leur environnement. Ils accusent notamment les banques comme la BNP Paribas de jouer un rôle crucial dans les exactions.

 Paris, reportage

C’est une rencontre inespérée entre deux mondes que tout oppose. Elizeu Guarani représente l’un des peuples autochtones brésiliens qui a le plus souffert de la violence perpétrée par l’agrobusiness. Il a remis mardi 12 novembre une lettre à Bertrand Cizeau, directeur de la communication du groupe BNP Paribas et responsable adjoint de l’engagement d’entreprise, une direction créée en septembre 2017 pour une « prise en compte des enjeux sociétaux et environnementaux à toutes les étapes de ses décisions opérationnelles ». Cette rencontre a eu lieu dans le cadre d’une campagne européenne organisée par l’Articulation des peuples autochtones du Brésil (l’APIB) nommé « Sang Autochtone : pas une goutte de plus », avec une halte parisienne du 10 au 13 novembre.

L’objectif, comme le représentant autochtone le dit au haut-parleur avant de remettre la lettre à Bertrand Cizeau, est de dénoncer « les trois milliards d’euros investis par la banque dans le soja brésilien » et la complicité du groupe dans « notre génocide au Brésil ».

« La banque qui dit financer l’environnement détruit nos terres, nos vies, nos fleuves, nos forêts », déplore-t-il face à Bertrand Cizeau. « Avant de vous délivrer cette lettre, j’aimerais souligner que nous sommes ici en tant que représentants de tous les peuples du Brésil. Nous ne pouvons plus faire face au génocide, aux menaces qui sont financées par la banque. » Une accusation démentie par Bertrand Cizeau, qui estime que « ce n’est pas le cas aujourd’hui pour la BNP Paribas, qui a fait de la finance durable son projet de tous les jours. »

Bertrand Cizeau, de la BNP, écoute le discours de la délégation brésilienne.

Les invasions de territoires autochtones brésiliens auraient connu une augmentation dramatique en 2019. L’organisme de défense des indigènes Indigenous missionary council, dans ses conclusions préliminaires de septembre, a comptabilisé 160 invasions sur 153 territoires autochtones de janvier à septembre, contre 111 sur 76 territoires durant toute l’année 2018. Ils constatent aussi une augmentation de 44 % du nombre total d’attaques à l’encontre des territoires autochtones et une augmentation de 101 % de la superficie des terres concernées.

Les grosses banques privées joueraient un rôle-clé dans la déforestation

Les attaques auxquelles font face les communautés autochtones brésiliennes sont concomitantes au niveau de déforestation de leur milieu. Selon le nouveau rapport d’Amazon watch, celle-ci a augmentée de 54 % depuis la prise de fonction du président Jair Bolsonaro, en janvier 2019. Durant cette période, « des acteurs conservateurs au sein de l’influent agrobusiness brésilien ont joué un rôle central dans les aménagements politiques pour faciliter l’expansion de l’industrie dans des zones protégées ».

Cette expansion de l’agrobusiness brésilien trouve également son origine dans les institutions financières internationales et diverses banques privées. Selon Amazon watch, « les grosses banques et grandes compagnies d’investissements jouent un rôle critique en prêts, assurances et en investissements de capitaux aux compagnies de soja et de bovin », principaux moteurs de la déforestation au Brésil, « constituant à elles seules l’origine de 80% de la déforestation amazonienne ».

Angela Kaxuyana, d’une communauté autochtone dans l’État du Para, dénombre une véritable hécatombe au sein des communautés autochtones brésiliennes. « De la fin 2018 à aujourd’hui, le nombre d’assassinat de défenseurs de la nature est de 136. Malheureusement, le décès du jeune membre de la tribu des Guajajara a fait remonter ce nombre à 136. »

La prise de fonction de Bolsonaro aurait donné le feu vert à ces attaques : Angela raconte ainsi que « dans la semaine qui a suivi l’élection de Bolsonaro, il y a eu deux invasions très graves de nos territoires, notamment des territoires de peuples qui étaient en réclusion et qui n’avaient pas de contacts avec l’homme blanc ».

« Historiquement, le mot progrès a eu comme base l’extermination des peuples autochtones et des peuples noirs »

Que ce soit en Amazonie ou au Cerrado (au sud de l’Amazonie), leurs « terres continuent à brûler, sans réponse de l’État Brésilien » — avec, en septembre, une augmentation de 44 % du taux d’incendie dans cette deuxième région. « L’accord avec le Mercosur va rendre ces chiffres encore plus importants », estime Angela, car « l’exportation de produits sans tarifs va stimuler l’invasion de nos terres ».

La délégation a manifesté avec des militants — Attac, Amnesty International... - devant des locaux de banque.

Pour Sonia Guajajara, de l’État du Maranhão et qui dirige la coordination de la délégation venue en Europe, la situation dans laquelle se trouvent les communautés autochtones brésiliennes ne date pas d’hier. « Historiquement, le mot progrès a eu comme base l’extermination des peuples autochtones et des peuples noirs. » Selon elle, « c’est comme si la guerre déclarée en 1808 par le Portugal n’était pas terminée aujourd’hui. les anciennes structures coloniales sont toujours très vives ».

Malgré cette responsabilité historique de l’Europe, la représentante autochtone « accueille à bras ouverts toutes les personnes qui ont envie de nous rejoindre – les dirigeants politiques, les leaders religieux, les artistes – qui ont envie de s’unir à notre lutte car nous n’arrivons plus à mener cette bataille seul », estime-t-elle. « L’Europe a une dette énorme envers les peuples autochtones du Brésil. On est là pour que les gens assument cette dette et entament des changements de comportements et de consommation, et également pour que vous fassiez pression sur les entreprises européennes qui exploitent les ressources au Brésil et dans nos terres. Et là il n’y a que deux choix, soit vous êtes du côté du capital, qui fait la promotion du génocide, ou bien vous êtes du côté de ceux qui préservent la vie et l’environnement. »

Kretã Kaygang – originaire de la terre indigène du Manguerinha, une zone de l’État du Paraná constamment menacée par les forestiers – dresse le même constat historique. « Auparavant nous étions cinq millions d’autochtones, il y avait plus de 2.000 langues sur ce territoire. 519 années plus tard, nous étions que 800.000 – actuellement, nous avons que 1.000 langues. Nous occupions ces territoires, désormais nous ne disposons que de 12-13 % de sa superficie. »

« Grâce aux jeunes et grâce aux femmes, ce vieux continent est en voie de mûrissement »

Un tournant majeur serait cependant à l’œuvre aujourd’hui, selon Kretã, au sein de la jeunesse Européenne. « Pendant ce voyage, nous avons beaucoup appris. En passant par la Belgique, nous avons appris que la jeunesse européenne est très inquiète pour le climat. Les jeunes, comme le mouvement de Greta, qui est encore une jeune fille, s’arrêtent tous les vendredis à l’heure du déjeuner pour manifester pour la planète. Ainsi nous pensons que la jeunesse a mûri dans ce vieux continent. Grâce aux enfants, grâce aux jeunes, grâce aux femmes, ce vieux continent est en voie de mûrissement ».

Sonia Guajajara : « Rejoignez notre lutte et combattons le fascisme qui s’est installé dans notre pays. »

L’appel de la délégation autochtone à rejoindre leur combat a été entendu par une vingtaine de citoyens et militants mardi 12 novembre dans l’après-midi, devant la Bourse de Paris et les locaux de la BNP Paribas. Pour Geneviève Garrigos, responsable Amériques d’Amnesty France, « combattre le réchauffement climatique, ce n’est pas uniquement protéger la forêt mais aussi, et avant tout, protéger ses défenseurs qui l’habitent depuis des siècles et des siècles. On ne peut qu’appeler toutes les entreprises au Brésil de respecter les droits des peuples indigènes et de la convention internationale ». Un soutien aux communautés autochtones brésiliennes que Béatrice Paul, d’Attac France, propose de traduire, pour commencer, par « des boycotts ou des dénonciations de ce que les multinationales font aux Brésil en ce moment ».


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Source et photos : Victor Chaix pour Reporterre

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