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« Le maintien de l’ordre vise à terroriser et décourager en infligeant des blessures graves »

15 novembre 2019 / Entretien avec Yves Monteil



Dans « Police, paysages et résistances », le photographe nantais Yves Monteil relate six années de maintien de l’ordre à Nantes et sur la Zad de Notre-Dame-des-Landes. Il livre à Reporterre son regard sur le durcissement de la répression, qui a connu son apogée lors du mouvement des Gilets jaunes.

Yves Monteil est un photographe nantais et auteur du livre Police, paysages et résistances (Ateliers Boh’m, 2019), consacré aux opérations de maintien de l’ordre à Nantes et sur la Zad de Notre-Dame-des-Landes de 2012 à fin 2018.

Yves Monteil.

Reporterre — Comment a germé l’idée de regrouper dans un livre ces années de travail photographique ?

Yves Monteil — C’est mon premier long projet, né en 2012. À l’époque, je faisais des photos sur la Zad de Notre-Dame-des-Landes pour le média citoyen nantais dont je m’occupais, Citizen Nantes. J’avais toujours fait de la photo documentaire et sociale et j’ai toujours été proche des milieux associatif et militant mais l’opération César d’expulsion de la Zad [en octobre 2012] m’a mis face à une réalité du maintien de l’ordre que j’ignorais. Quand Citizen Nantes s’est arrêté en 2015, j’ai continué à creuser le sujet en l’élargissant, jusque fin 2018.

Mon idée était de mêler maintien de l’ordre en milieu urbain et sur la Zad. Il s’agissait de montrer qu’à la campagne comme à la ville se produisait un changement de doctrine du maintien de l’ordre. Il a été découvert par le plus grand nombre — et la presse mainstream s’en est emparé — avec le mouvement des Gilets jaunes mais j’avais observé bien avant de graves problèmes, avec déjà des yeux crevés, des mains arrachées.

Un CRS vise avec un LBD40 un manifestant, au milieu de badauds nassés. Jour d’une manifestation en soutien aux cheminots, à la fonction publique et contre les expulsions en cours sur la Zad. Cours du commandant d’Estienne d’Orves, Nantes, 14 avril 2018.

À ce travail photo de six ans s’ajoutent deux, trois années consacrées à la sélection dans un corpus de milliers de photos et à la réalisation du livre avec mon amie éditrice Claire Leleu. C’est elle qui m’a mis le pied à l’étrier en rendant possible l’autoédition. En parallèle, j’ai mené pendant plus d’un an des recherches en sciences humaines parce que je voulais une véritable histoire photographique du maintien de l’ordre et pas un livre d’images d’émeutes et de riot porn.


Quelle évolution du maintien de l’ordre avez-vous observée entre 2012 et 2018 ?

Nantes et la Zad ont été des terrains expérimentaux, notamment par l’utilisation d’armes qui étaient auparavant cantonnées aux quartiers populaires sans que ça n’intéresse personne. Pendant la mobilisation des Gilets jaunes, le journaliste David Dufresne a fait un gros travail sur Twitter pour relever toutes les blessures causées par ces armes. Mais les quartiers, que j’ai pratiqués pendant ma jeunesse, n’ignoraient rien de ces yeux crevés et de ces blessures graves.

Membres d’une compagnie départementale d’intervention bloquant l’incursion en centre-ville du cortège de tête. Manifestation contre la présence d’Emmanuel Macron et de Marine Le Pen au deuxième tour de l’élection présidentielle. Rue de la Barillerie, Nantes, 27 avril 2017.

J’ai aussi assisté à une multiplication des unités de police impliquées dans le maintien de l’ordre. Aux traditionnels CRS sont venues s’ajouter les compagnies départementales puis, en ville, la brigade anti-criminalité (Bac). On a lâché les hommes de la Bac qui n’étaient pas formés au maintien de l’ordre et ont appliqué en manifestation exactement les mêmes méthodes que dans les quartiers, en visant les gens de manière indiscriminée. L’idée était de terroriser en infligeant à quelques-uns des blessures graves pour décourager les manifestants.


Dans votre livre, il y a aussi des photos de manifestants et de zadistes en train de courir, de s’asseoir sur une chaise face à une rangée de CRS, de reconstruire une cabane…

Au début, le livre s’appelait seulement Police et paysages, puis j’ai ajouté le mot « résistances ». Je ne voulais pas faire un livre uniquement sur la police. Les médias ont tendance à criminaliser et à dépolitiser les manifestants. J’ai rencontré au contraire des gens très politisés. Faire barrage, ériger des barricades, ce n’est pas seulement s’opposer à la police, c’est avoir des idées politiques plus larges et espérer un monde où la police n’aurait plus à exercer un tel maintien de l’ordre. J’ai aussi voulu montrer le courage qu’il faut, aujourd’hui, pour aller manifester. Quand on va dans la rue, on ne sait pas comment on va revenir.


Le troisième personnage de votre livre, c’est le paysage, à travers des photos de traces de char dans le bocage, de gaz lacrymogènes en suspension dans les bois... Pourquoi ce choix ?

C’est un choix théâtral. Je voulais montrer la contradiction, l’anachronisme entre un paysage de campagne par essence apaisant et beau, ou même un milieu urbain qu’on pratique quotidiennement, et la présence policière qui y surgit. Je trouve très inquiétant que notre regard s’habitue à des paysages déformés par la présence policière.

Champ jouxtant la ferme Bellevue occupée par les opposants à la construction d’un aéroport sur la Zad. Notre-Dame-des-Landes, 2 février 2013.

De plus en plus, lors de mouvements sociaux, des photographes sont blessés par les forces de l’ordre et se font confisquer leur matériel. Par ailleurs, les habitants de la Zad ou le cortège de tête sont parfois méfiants à l’égard des photographes et des journalistes. Comment était-ce de travailler dans ces conditions ?

J’ai vécu en amont et dans l’anonymat la répression qu’ont subie des journalistes et des photographes puisque j’ai été touché par un tir de Flash-Ball en 2014. À l’époque, personne ne s’offusquait qu’un photographe soit visé par la police. C’est pendant le mouvement des Gilets jaunes que les violences ont vraiment été décuplées sur les manifestants et que le monde de l’image s’est trouvé menacé par les méthodes policières.

Pour ce qui est des rapports avec le cortège de tête et les zadistes, je pense qu’une des clés du photojournalisme est la durée. C’est revenir régulièrement sur la Zad et dans les manifestations qui a fait que j’ai pu travailler correctement. Ces six années de travail m’ont donné de la visibilité dans le milieu militant. D’ailleurs, parmi les nombreux lecteurs du livre, je pense qu’il y a une partie des gens que j’ai côtoyés.


Quel regard portez-vous sur les mobilisations des Gilets jaunes ?

J’ai bien sûr continué à faire des photos au début du mouvement des Gilets jaunes, sans les inclure dans le livre parce que nous en étions déjà à la phase de réalisation. J’ai quand même ajouté la photo d’Adrien, gravement blessé à l’œil au début du mouvement. Je ne voulais pas d’un livre sanguinolent, mais je voulais montrer la continuité entre les six ans de maintien de l’ordre sur lesquels j’ai travaillé et le mouvement des Gilets jaunes qui arrivait. Adrien a une attitude complètement démantibulée. Cette photo souligne les propos de médecins, notamment de spécialistes des yeux, qui alertent sur le fait qu’il ne s’agit pas de blessures anodines puisqu’il faut parfois reconstruire tout le visage, de la mâchoire à la boîte crânienne. Ils comparent les blessures infligées par le lanceur de balles de défense à des blessures de guerre. D’ailleurs, le lanceur de balles de défense est classé comme arme de guerre dans la législation.

Avec les Gilets jaunes, ce qui se passait plus ou moins en catimini sur la Zad et dans les rues nantaises a pris une nouvelle ampleur. Comme les Gilets jaunes ont été médiatisés, la répression l’a été aussi. Certaines méthodes se sont banalisées, comme l’envoi de la Bac et la réapparition des voltigeurs avec la création de la brigade de répression de l’action violente motorisée. Tout ça est dans la continuité d’un durcissement du maintien de l’ordre et d’une réduction des libertés individuelles.


Quelles sont les conséquences de ce durcissement ?

C’est un danger pour la démocratie. Même si on a l’impression que cet excès de sécurité a pour but de rassurer les citoyens, ce livre montre l’effet inverse. La réduction des libertés individuelles et la superposition de l’anti-terrorisme et du maintien de l’ordre – je pense aux militants écologistes assignés à résidence et perquisitionnés – est dangereuse.

La poupée... Lors de la dernière opération d’expulsions sur la Zad. Ferme des 100 noms, Notre-Dame-des-Landes, 10 avril 2018.

Ce livre veut aussi prévenir le monde de l’image que son travail est important. Certains journalistes ont réussi à mener un travail important sur les graves blessures infligées par les forces de l’ordre et à alerter sur le fait qu’il est très inquiétant, pour une démocratie, que des manifestants soient mutilés. Mais ça ne m’étonnerait pas que la police cherche bientôt à invisibiliser son travail, qu’il devienne interdit de la filmer ou de la photographier en action. Elle le fait déjà en visant certains photographes et journalistes. Peut-être n’aurais-je pas pu faire ce livre dans quelques années.


Allez-vous continuer à travailler sur ces questions de maintien de l’ordre et de résistance ?

De fait, j’y travaille toujours, en menant le travail de communication autour du livre. Ces sujets restent d’actualité. Je les garderai toujours en filigrane, même si je rêve de passer aux sujets suivants en les traitant avec la même rigueur, dans la durée et en menant en parallèle un gros travail de documentation sur le sujet traité.

Ce travail a surtout transformé mon parcours photographique. L’autoédition de ce livre, grâce au financement participatif et aux contributions de plus de 250 personnes, m’a définitivement inscrit dans le photojournalisme.


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Source : Émilie Massemin pour Reporterre

Photos : © Yves Monteil
chapô : Des gendarmes mobiles occupent la Chat-Teigne. Forêt de Rohanne, Notre-Dame-des-Landes, 23 novembre 2012.

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