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Reportage — Libertés

Le code QR s’invite dans les calanques surfréquentées de Marseille

Un système de réservation va être mis en place pour accéder à la calanque de Sugiton. Ce site naturel est dégradé par la surfréquentation, et il faut en limiter l’accès pour préserver ses richesses.

Calanque de Sugiton (Bouches-du-Rhône), reportage

Après une courte randonnée sous un soleil assommant, elle apparaît, splendide, au détour d’un énième virage : la calanque de Sugiton. De là, le tableau est éblouissant. En contrebas, une crique à l’eau translucide s’engouffre dans la terre ; lame turquoise scindant la rocaille cernée par une forêt de pins. Le paysage est majestueux, mis en musique par un concert de cigales.

C’est pour s’offrir ce spectacle que des milliers de touristes débarquent ici tous les jours. À seulement 45 minutes de marche du parking de la faculté d’architecture de Luminy, Sugiton est la calanque la plus accessible de Marseille. La plus étroite aussi : la plage ne tient que sur une vingtaine de mètres et seuls quelques rochers plats sont au cœur d’une colline verdoyante. Alors, quand la saison estivale déverse ses flots de touristes sur la ville, la calanque est littéralement prise d’assaut. « Ce n’est plus tenable. On ne parle même plus de surfréquentation, mais d’hyperfréquentation, dit Didier Réault, vice-président de la métropole Aix-Marseille-Provence et président du conseil d’administration du parc national des Calanques. On a eu des journées avec plus de 2 000 personnes sur le site, soit quasiment six par mètre carré ! »

En 2019, le parc a recensé 2 millions de visiteurs, puis 3 millions en 2020. Les températures hors saison étant de plus en plus douces, les calanques sont désormais visitées toute l’année. « La crise sanitaire a accentué le phénomène, précise Didier Réault. Après le premier confinement, les gens se sont rués dans les calanques, avec des pics de fréquentation en mars qu’on ne connaissait jusqu’ici qu’en plein été. »

Mardi 13 juillet 2021, le conseil d’administration du parc a donc décidé de mettre en place un système de réservation avec permis de visite nominatif qui entrera en vigueur en mars 2022. « La mesure peut paraître contraignante, c’est un vrai changement de philosophie, admet François Bland, le directeur du parc. On n’est pas trop habitués à cela en France, contrairement au Royaume-Uni ou aux États-Unis où l’accès aux parcs naturels est bien plus limité. »

Un site naturel en péril

Sur l’unique route menant à la calanque, les pierres qui composent le sentier se sont lissées sous le piétinement répété des visiteurs et les racines des pins sont parfois à l’air libre. Sur la plage, une vingtaine de personnes sont déjà installées en ce début de matinée de jour de semaine. Dans l’eau, des kayaks se faufilent au milieu des baigneurs, tandis que d’autres vacanciers grimpent sur les rochers à pic et plongent dans l’eau en poussant de grands cris.

Une hyperfréquentation dont les conséquences sont nombreuses : « Érosion accélérée, ruissellement accentué, pins d’Alep en situation de survie, lumière manquante pour la flore, posidonies [plantes sous-marines] arrachées, milieu marin impacté par les crèmes solaires, l’agitation et les rejets des visiteurs, etc. », énumère François Bland, le directeur du parc.

Combien de visiteurs seront donc autorisés quotidiennement avec ce nouveau système ? « On table sur 400 à 600 personnes maximum », avance Didier Réault. « Plutôt 150 à 200 », estime de son côté François Bland. Le quota exact sera décidé à l’automne lors d’un prochain conseil d’administration. « Une chose est sûre : la réduction doit être drastique », dit le directeur du parc, avant de préciser : « Ces limitations ne s’appliqueront que durant les périodes de forte affluence. »

Les réservations se feront en ligne ou sur l’application Mes Calanques via un système de QR code à présenter sur place. Un contrôle sera effectué au col de Sugiton en amont de la calanque par une société privée de sécurité. Il sera possible de réserver trente jours à l’avance et de nouveaux créneaux seront ouverts quelques jours avant. Une première étape avant un accès payant au site ? « Il en est hors de question, on conservera la gratuité absolue de l’accès au site, c’est fondamental pour nous », assure le directeur.

Confronté depuis de nombreuses années à des records d’affluence, le parc national a bien tenté d’expérimenter une stratégie de « démarketing » en communiquant sur les difficultés d’accès du site afin de dissuader les visiteurs de s’y rendre en masse. Une démarche qui montre aujourd’hui ses limites.

D’autres sites bientôt concernés

Sur place, les réactions sont contrastées. « Bien sûr qu’il faut préserver l’endroit, mieux vaut ne pas attendre que le site soit défoncé pour agir, constate Ludovic, venu profiter d’une matinée à Sugiton avec sa femme Nathalie. Il faut trouver un équilibre entre ceux qui voudraient que personne n’y vienne et ceux qui ne veulent aucune limite. Un lieu pareil, il faut le partager. » « L’endroit est tellement beau et facile d’accès, c’est obligé qu’il y ait du monde. Qu’ils limitent le nombre de visiteurs, ça va dans le bon sens », disent Marine et Lorinde, en vacances à Marseille, venues respectivement de Paris et de Belgique.

« Maintenant, il faut voir qui on exclut avec ce système, il ne faudrait pas que les locaux soient pénalisés au profit des touristes », précise Marine. « Moi je me décide à venir du jour au lendemain, j’ai pas envie de planifier ma venue six mois à l’avance ! Et beaucoup n’ont pas d’ordinateur », dit Gérard, un retraité habitué des lieux, croisé à l’ombre d’un pin au creux de la calanque.

Les visiteurs moins à l’aise avec les outils numériques, souvent les plus âgés, auront-ils une autre solution pour se rendre sur place ? Un système de réservation par téléphone « n’est pas prévu pour le moment, mais effectivement c’est à prendre en compte », rétorque François Bland. Et le système qui s’appliquera demain à Sugiton pourrait se généraliser rapidement à d’autres calanques. « On est sur une expérimentation, mais c’est sûr qu’on devra probablement limiter l’accès à d’autres sites », admet François Bland, avant de lâcher : « La calanque En-Vau sera probablement la prochaine sur la liste. »

Le cliquetis d’une ancre jetée à l’eau se fait entendre. Un zodiac mouille à quelques dizaines de mètres de la plage. La zone est pourtant réservée à la baignade. La voix nasillarde d’un guide touristique résonne à travers un haut-parleur installé sur le pont d’un gros navire qui fait la navette depuis le Vieux-Port. Car la mer est l’autre voie d’accès aux calanques. Et ils sont nombreux à s’y rendre chaque jour en navette ou en bateaux de location, transformant rapidement ces criques immaculées en ports improvisés. Les ancres des bateaux causent des dégâts terribles aux posidonies, ces plantes sous-marines sanctuaires de nombreux animaux marins. Depuis cette année, le mouillage, le fait d’immobiliser un bateau au moyen d’une ancre, est désormais interdit dans les calanques d’En-Vau et de Port-Pin. Et à Sugiton ? « On souhaite dans un second temps interdire le mouillage à l’ancre et installer un nombre limité de bouées de mouillage pour diminuer le nombre de bateaux sur site », dit François Bland, et ce « avant les Jeux olympiques de 2024 ».

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