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Le « Jardin sans pétrole » ou le désordre fécond du vivant

29 mai 2019 / Vincent Tardieu (Colibris)



Quels intérêts à cultiver son jardin ? Christine Laurent, dans « Mon jardin sans pétrole » (coédité par Reporterre), raconte cette « aventure » à la fois familiale et personnelle qui a transformé sa manière de voir la vie.

Chaque année, au printemps, des dizaines de guides de jardinage fleurissent sur les rayons des librairies. Le livre de Christine Laurent n’en est pas un de plus — même si l’auteure prend soin de nous décrire en annexe, ses outils, ses méthodes de lutte biologique, son calendrier d’intervention et les architectures végétales réalisées. Il n’est pas davantage la compilation de ses chroniques qu’elle écrit depuis six ans sur Reporterre, le quotidien de l’écologie (et que nous reprenons sur Colibris le Mag), pour relater son aventure du « jardin sans pétrole ». Un jardin potager créé à Chamarande, dans l’Essonne, en 2013, sans usage — ou presque — de matières issues du pétrole : engrais et pesticides de synthèse, plastiques, etc. Non, son ouvrage est plus singulier que cela.

Christine Laurent trace pour nous un chemin. Celui qui conduit à l’émerveillement devant les mystères de la vie, que l’auteure explore au ras de ses 400 m2 de potager et au fil des saisons. Son récit, fluide et parfois poétique, décrit comment cette friche confuse et pauvre en zone périurbaine devient peu à peu une terre d’accueil pour des centaines de plantes potagères et sauvages, d’insectes bénéfiques ou pernicieux, de microhabitants du sol. Une oasis précieuse aussi pour sa petite tribu familiale : « Ce jardin est devenu en quelque sorte un double de nous-mêmes, confie-t-elle. Je n’avais pas imaginé à quel point jardiner ensemble est essentiel pour nos vies, pour nos liens, pour communiquer entre nous. Autrement. Quelle aventure… Je me dis que cela peut vraiment sauver des vies ! »

« Rien n’est vraiment prévisible ni maîtrisable » 

Davantage qu’une jardinière amatrice, au fil des semaines Christine Laurent se fait une expérimentatrice du vivant. Et pas qu’à moitié… Fine observatrice, elle effectue des relevés méthodiques sur ses actions et sur ce qu’elle observe afin d’améliorer sa pratique, réalise des prélèvements de sols qu’elle fait analyser, consulte des livres savants sur les sols et les plantes, apprivoise quelques formules de biochimie et savoure chaque rencontre avec des praticiens inspirés du jardin — Perrine Hervé-Gruyer, au Bec Hellouin, où elle suit une formation en permaculture, mais aussi Robert Hart, pionnier en Europe d’une forêt comestible jardinée au pays de Galles au début des années 1980. Sans oublier Gilbert et Josine Cardon et leur jungle de Mouscron, en Belgique, dont la visite de leur « jardin des fraternités ouvrières » (plus de 2.000 arbres et plusieurs milliers d’espèces comestibles entremêlés sur 1.800 m2) « réchauffe le cœur et ouvre l’esprit ».

Mais ce qui est sans doute le plus touchant dans cette aventure du « jardin sans pétrole », c’est son parcours vers l’acceptation de ce que j’appellerai un désordre fécond : la dynamique du vivant. « J’ai fini par me rendre compte que toute cette recherche à maîtriser la croissance des légumes, des herbes aromatiques ou des fruits, à protéger ces végétaux contre divers bioagresseurs était un peu vaine. Car rien n’est vraiment prévisible ni maîtrisable… Les aléas de la météo bouleversent la croissance des plants, les oiseaux interfèrent sur les semis et les insectes, les limaces laissent juste une bave mousseuse en lieu et place des plants de courges, de concombres ou de haricots, et les rats taupiers détruisent l’organisation minutieuse de cet espace jardiné. La vie, quoi ! » 

Christine Laurent et sa fille.

Ah ! le rat taupier… encore appelé campagnol terrestre — « en soi, une déclaration de haine ». Christine raconte non sans humour cette confrontation avec ce boulotteur hors pair de racines de pois gourmand et autres betteraves. Que faire ? L’empoisonner avec des graines-appâts bien toxiques ? Sûrement pas. Tenter de l’éliminer par des pièges-guillotine ? Inefficace… Le tuer à coup de machette ? Aléatoire, même si Jean-Marie, le compagnon de Christine, montre un certain talent dans le maniement de cet outil forestier. « À la fin de l’année, après une saison de jardinage perturbé, nous avons finalement décidé d’installer un abri configuré pour accueillir une belette. Ses courtes pattes, son corps svelte et sa tête étroite lui permettraient de se faufiler dans les galeries des campagnols. » L’implantation de ce prédateur, conjuguée à la destruction répétée des galeries des campagnols et surtout à l’accumulation d’humus et de matière organique dans le sol, semble avoir eu raison de sa présence. À moins qu’avec le temps notre jardinière écolo s’y soit juste habituée…

« Livrées à elle-même, les graines potagères ont des expressions diverses et poétiques » 

Dans le jardin, souvent, la solution la plus lente s’avère aussi la plus efficace sur le long terme. Le jardin invite à cultiver la patience. À prendre soin de cet espace vivant comme de soi. À apprendre à vivre en paix, à « faire le plus possible avec, le moins possible contre », comme le dit Gilles Clément. L’histoire de ce petit pêcher qui présentait des feuilles boursoufflées à cause de la cloque (une maladie due à un champignon), en atteste. « On a testé mille choses, qui ont plus ou moins fonctionné : on a accroché des coquilles d’œuf cru, planté de l’ail à son pied, pulvérisé des décoctions d’ail ou de prêle avant le débourrage, badigeonné son tronc avec de l’argile ou de la bouse de vache, etc. Et chaque année la cloque est revenue, avec plus ou moins d’intensité. Cela n’a pas empêché cet arbre de bien grandir et de nous offrir des pêches délicieuses, en quantité très variable il est vrai. »

Qu’importe les surprises, voire les déconvenues : chez cette ancienne journaliste scientifique, l’appétit de la découverte le dispute au bonheur à se laisser guider et surprendre par les jeux du vivant. Sacrément communicatif ! Tout devient dans son potager une source de jeu et d’émerveillement. « Nous regardons les évolutions, nous nous amusons des hybridations non contrôlées qui donnent des plantes aux formes les plus aléatoires. Livrées à elle-même, les graines potagères ont des expressions diverses et poétiques ! » C’est clair, plus que de produire ses carottes, ses pois, ses épinards ou ses salades (qui complètent ses achats de l’Amap à laquelle elle est adhérente), ce qui la fait courir chaque dimanche au jardin de Chamarande, c’est d’abord la gourmandise de voir, de toucher, de sentir, de découvrir puis de comprendre — parfois. Et c’est la belle réussite de cet ouvrage : au fil des pages, nous devenons les compagnons de sa savoureuse, mais exigeante, aventure de vie. 

Au Jardin sans pétrole.

Le témoin aussi de la transformation de son mode de consommation. Autre vertu du jardinage, et non des moindres. « Ce lieu est devenu le moyen, un jour par semaine, d’esquiver l’ultimatum de la consommation, de quitter la posture de l’usager, d’être nous-même la proposition de faire ensemble et de nous retrouver. » Mieux encore : « Mettre en œuvre et suivre semaine après semaine le processus d’humification [*] a été l’acte fondateur de notre nouvelle économie ménagère, écrit-elle, inscrivant nos gestes et notre pensée dans la boucle du vivant. Composter nous a permis de mieux comprendre les cycles naturels. Cette circularité de la matière est une source inépuisable de réflexion sur la consommation. (…) Le jardin sans pétrole nous a orientés vers un mode de vie qui permet de se rapprocher des limites de ce que la Terre peut nous offrir. » En définitive, son livre est le récit d’une vivante parmi les vivants, de toutes tailles, sur 400 m2.








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[*L’humification est un processus biochimique qui permet de former des humus, indispensable pour la croissance végétale, en transformant la matière organique morte.


Lire aussi : Les chroniques du « Jardin sans pétrole »

Source : Article transmis amicalement à Reporterre par Colibris le mag.

Photos : © Christine Laurent

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