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La révolte à l’ère du numérique : nouvelle efficacité, nouvelles faiblesses

18 janvier 2020 / Gustave Massiah



Dans « Twitter et les gaz lacrymogènes », Zeynep Tufekci analyse de manière remarquable la nouvelle génération de mouvements sociaux marqués par l’ère numérique. Si les réseaux sociaux accélèrent les mobilisations, l’espace public numérique dépend des monopoles de l’économie du web.

Gustave Massiah, l’auteur de cette recension, est économiste altermondialiste et membre du Conseil international du Forum social mondial.


Voici un livre remarquable : Twitter et les gaz lacrymogènes de Zeynep Tufekci. Edité par C&F Éditions, c’est une enquête percutante et passionnante sur une nouvelle génération de mouvements — les mouvements sociaux connectés — marqués par l’ère du numérique. Elle permet de comprendre les capacités et les cultures de ces mouvements, l’interaction avec les technologies numériques, ainsi que les contre-attaques des autorités face à ces mobilisations sur le terrain même de l’information numérique. Elle s’intéresse surtout aux mouvements anti-autoritaires, horizontalistes et ancrés à gauche. Elle les situe dans l’histoire des mobilisations pour la transformation sociale. Elle n’oublie cependant pas que cette évolution est plus large, comme l’a montré par exemple le mouvement du Tea Party qui a renouvelé la droite états-unienne la plus conservatrice.

L’autrice — sociologue, informaticienne et qui a travaillé comme développeuse — se définit comme « technosociologue ». Activiste, elle a largement participé aux « mouvements des places » de la dernière décennie : elle était présente à Tunis lors de la révolution du Jasmin, à Hong-Kong pour le mouvement des parapluies, sur la Place El Tahrir au Caire, au Parc Gezi à Istanbul, au Parc Zucotti à New-York...

L’idée de fonctionner sans organisation formelle et sans leader remonte aux années 1960

Pour Zeynep Tufekci, l’espace public connecté modifie la sociabilité des mouvements sociaux et leurs formes de mobilisation. La connectivité numérique permet de partager des liens faibles contrairement à la culture politique qui organisait des liens forts, souvent exclusifs — ce qui est nouveau et considérable. Internet connecte presque toutes les régions de la planète, des ordinateurs sont dans toutes les poches, les algorithmes influencent les décisions dans toutes les sphères de la vie.

L’idée de fonctionner sans organisation formelle, sans leader, sans infrastructures importantes, remonte aux années 1960. Les mouvements sans leader n’ont pas de porte-parole désigné, pas de leader élu ou institutionnel. Ils courent moins le risque d’être décapités par l’arrestation, la cooptation ou la corruption d’une poignée de chefs. L’absence de structures décisionnelles conduit cependant à ce que Zeynep Tufekci nomme « une paralysie tactique ». Elle cite ainsi « La tyrannie de l’absence de structure », un article de la militante féministe Jo Freeman, écrit en 1970. Cette absence rend difficile le règlement des désaccords et la capacité de négocier.

Un Gilet jaune, pianotant sur son portable lors d’une manifestation en décembre 2018.

Zeynep Tufekci s’interroge sur les interactions complexes entre la technologie et la société, sur la manière dont l’écologie sociétale évolue en fonction de l’infrastructure technologique. La construction sociale de la technologie montre qu’il n’y a pas d’issue unique à un processus de conception, il y a des choix. Les technologies de l’information numérique ouvrent ainsi une nouvelle situation par rapport aux techniques précédentes de communication. Elles modifient le langage et ses agencements symboliques. La connectivité de l’information est stratifiée parce qu’elle est rythmée par des algorithmes. Vers 2005, l’espace civique d’internet est passé à des plateformes centralisées massives, pilotées par des algorithmes que contrôle une entreprise dont le modèle économique repose, à travers la publicité, sur le nombre de pages vues. C’est la privatisation d’une nouvelle forme d’espace public.

À toutes les formes de contestation, les autorités opposent une supposée légitimité de la violence policière

D’où provient le pouvoir des mouvements sociaux ? Comment dépasser le statut de simple groupe de pression ? Comment provoquer le changement ? Comment vaincre un État moderne, de surcroit répressif ? À toutes les formes de contestation, les autorités opposent une supposée légitimité de la violence policière. C’est l’heure des gaz lacrymogènes. Plutôt que le refus total d’accès à l’information, difficile à assurer avec le numérique, les autorités utilisent un nouveau mode de censure par la surabondance d’informations et le harcèlement ciblé. Elles diffusent des « fake news » et des informations frauduleuses virales. Elles ciblent les réseaux et les activistes par la surveillance de leur vie privée et de leurs données personnelles. Interdire un message peut le mettre en valeur, mieux vaut tirer sur les messagers et diaboliser les médias qui les transmettent.

Il faut tout faire pour éviter de voir se transformer ce qui a commencé comme un espace de liberté d’expression et de force de rassemblement en un danger de dispersion et de répression. Pour cela, il faut faire évoluer les outils numériques pour contrer les formes de tyrannie algorithmique des plateformes hégémoniques.







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Source : Gustave Massiah (Reporterre)

Photos :
. Gilets jaunes. A Paris le 8 décembre 2018. © Nnoman Cadoret/ Reporterre

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