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La réforme Blanquer à l’assaut des langues régionales

16 septembre 2019 / Solenne Garrigues (Reporterre)



La réforme de M. Blanquer frappe de plein fouet les langues régionales. Des classes sont obligées de fermer — au grand dam de professeurs engagés — et toute une richesse culturelle est menacée. Reporterre s’est penché sur l’occitan et ses défenseurs, qui préparent de nouvelles mobilisations.

Alors que débute la rentrée des classes, la réforme du baccalauréat livre ses premiers effets. Les élèves de première découvrent la fin des filières S, ES et L, leurs cours se composant d’un enseignement commun complété par trois spécialités de leur choix. Un enjeu moins visible concerne les lycéens en périphérie de la capitale, qu’ils soient Occitans, Bretons, Corses, Alsaciens, Basques... Des classes de langues dites régionales ferment, et des enseignants, démunis, se retrouvent avec moitié moins d’élèves que l’an passé.

Reporterre a enquêté sur la langue d’Oc, répandue dans une quarantaine de départements au sud du pays, ce qui fait d’elle la langue « régionale » de France la plus parlée. À l’origine d’une littérature qui s’étend sur près de mille ans, cette langue romane est aujourd’hui classée en danger d’extinction par l’Unesco, et ses locuteurs seraient moins de 600.000. Il semble que la réforme du lycée soit un nouveau coup porté à sa vitalité.

Plusieurs centaines de lycéens se trouvent privés d’un enseignement de langue occitane

« Dans l’académie de Toulouse, 7 lycées viennent de supprimer les cours d’occitan, sur les 42 où il était enseigné avant l’été, ce qui représente une baisse de 16% », alerte Nicolas Rey Bèthbéder, président du Centre régional des enseignants d’Occitan (Creo) de l’académie. Pour cette rentrée 2019, plusieurs centaines de lycéens se trouvent privés d’un enseignement de langue occitane.

Comment l’expliquer ? Un petit détour dans les méandres de la réforme s’impose. Avec le nouveau baccalauréat, « une langue régionale prise en option facultative possède un coefficient minime, trois fois inférieur à celui des langues anciennes, ce qui représente 1 % environ de la note finale du bac », explique Nicolas Rey Bèthbéder. Les lycéens ne peuvent pas la prendre avec une deuxième option, ce que faisaient beaucoup d’élèves, et ce, contrairement aux latinistes et hellénistes qui peuvent cumuler deux enseignements facultatifs. Enfin, l’option langue régionale n’est pas proposée dans la majorité des filières technologiques.

« L’occitan ne va jamais disparaître. »

La réforme a cependant conduit à la création d’une spécialité « langue et culture régionale », conquise à force de mobilisations. Mais dans les faits, elle s’avère quasi inexistante. Mise en concurrence avec d’autres matières, comme les mathématiques ou les sciences économiques et sociales, qui ne sont pas dans le tronc commun, elle n’est pas ouverte dans la majorité des établissements. Sur les quinze lycées à qui elle était proposée dans l’académie, seulement trois ont fait ce choix. Peu d’élèves s’y inscrivent, par pragmatisme professionnel. Le président du Creo s’émeut :

« Comment rivaliser avec les mathématiques, cela n’a pas de sens ! On réclame un vrai statut de langue vivante, au moins équivalent à celui des langues anciennes. »

Mais pour le ministre Jean Michel Blanquer, l’école doit « valoriser des compétences pour réussir dans la vie professionnelle ». Quelle place pour les langues minoritaires quand la culture est réduite au rang d’un projet de carrière ?

« On méprise les minorités linguistiques. L’occitan est malade, et on le meurtrit encore plus »

Lui-même professeur, Nicolas Rey Bèthbéder enseignait à 80 lycéens l’an passé. Il n’en a plus que 40. C’est la première fois depuis 20 ans qu’il va devoir annuler l’échange prévu avec un lycée catalan, échange qui permettait à certains élèves d’aller étudier en Catalogne après le baccalauréat. « Où est-elle, l’ouverture sur l’Europe et le monde ? On met des drapeaux français dans toutes les salles de classe, mais on méprise les minorités linguistiques. Le gouvernement applique un programme du Rassemblement national. L’occitan est malade, et on le meurtrit encore plus », s’indigne-t-il.

Le ministère, contacté par Reporterre, avance l’argument du choix des familles : « Les élèves choisissent d’autres matières. » L’argument n’est pas entendable par les professeurs qui dénoncent l’hypocrisie de la situation. Si le ministre déclare qu’il est du devoir de l’État de « soutenir les langues de France », il réduit les moyens en leur faveur. C’est la première année depuis trente ans qu’une école bilingue français/occitan n’ouvre pas dans l’académie de Toulouse, faute des dotations nécessaires, alors que la demande sociale est présente. « On nous étrangle, et on nous dit : pourquoi vouloir plus d’heures, alors que vous êtes en train de mourir ? », dénonce Nicolas Rey Bèthbéder.

Franc Bardou, écrivain engagé et professeur de langue d’Oc, n’a pas pu faire sa rentrée dans son lycée habituel de Muret. « Je suis la preuve vivante qui contredit Blanquer : le lycée Aragon, qui accueillait des élèves issus d’une section bilingue depuis la maternelle, supprime aujourd’hui ses heures d’occitan. » Et dans son collège d’Auterive, la suppression est elle aussi planifiée. « Cette année, je peux encore enseigner aux 4e et aux 3e. L’année prochaine j’enseignerai seulement aux 3e. Et après, je ne ne sais pas ce qui m’attend. » Il assiste à la liquidation de l’option qu’il avait lui-même ouverte, et qui connaissait le succès auprès des élèves. Aujourd’hui en sous-service, il vit sa situation comme humiliante et anxiogène. Il pourrait être obligé de devenir professeur d’une autre matière. « La pire des injures serait qu’on me demande d’enseigner aux Occitans la langue qui a tué la leur, à savoir le français. » Une option plus que probable.

« C’est la politique de l’État français qui nous accule au séparatisme »

La réforme est vécue comme une accélération des politiques culturelles successives, le coup de grâce qui traduit un mépris pour les minorités, les plus petits, ceux ignorés par un pouvoir centralisateur. « C’est la politique de l’État français qui nous accule au séparatisme, pas autre chose, analyse Franc Bardou. Ce même État qui n’a ratifié ni la charte européenne des langues régionales, ni l’article 30 de la convention internationale des droits de l’enfant de 1989, protégeant le droit humain à pouvoir vivre dans sa langue. »

Défendre ce droit humain, « donner aux élèves les moyens d’être ce qu’ils veulent être », voilà d’abord ce qui le motive quand il enseigne. Il l’a lui-même apprise pour se redresser face aux humiliations et aux insultes subies durant son service militaire dans l’armée française. « Je m’opposais à toute forme d’autoritarisme. L’occitan, c’était fondamentalement un caractère. Quand je transmets cette langue, je transmets aussi cet esprit. »

Des manifestations ont été menées un peu partout en France pour s’opposer à la place faite aux langues régionales dans le nouveau baccalauréat.

Le chanteur d’expression occitane Éric Fraj, auteur de Quel occitan pour demain ?, (aux éditions Reclams, 2014) rappelle que la langue d’Oc est historiquement la langue de vie et de cœur d’un peuple qui a su la brandir comme un symbole de dignité, pour mettre fin aux temps de la « vergonha » (de la honte) et de la vassalité, à l’exemple des opposants au Larzac ou des mineurs de Decazeville. « Bibo la soulidaritat, nous daïssaren pas torssé » (vive la solidarité, nous ne nous laisserons pas tordre), clamaient ces derniers contre la fermeture arbitraire de leur site minier.

Ce refus du mépris vibre aujourd’hui chez les Occitanistes. « On ne va pas mourir comme ça. Cette rentrée scolaire est celle d’une préparation aux nouvelles mobilisations », annonce Nicolas Rey Bèthbéder. En février dernier, des manifestations et des actions de blocage avaient été menées un peu partout en France pour s’opposer à la place faite aux langues dites régionales dans le nouveau baccalauréat, en particulier à Ajaccio et à Toulouse. Parallèlement, des fronts communs s’organisaient pour unir les voix basques, bretonnes, corses et occitanes contre la réforme, tandis que les stylos rouges, des syndicats et des parents d’élèves gonflaient le mouvement.

« Renoncer à une langue, c’est renoncer à une perception du monde »

Mais une autre politique culturelle n’adviendra pas sans un « profond changement des mentalités », soutient Éric Fraj. Notamment à la tête de l’État, où persiste une vision hiérarchique des langues. Le 16 mai 2019, Jean Michel Blanquer déclarait a propos des écoles pratiquant l’enseignement immersif, comme le réseau Diwan en Bretagne : « Cognitivement [l’immersif] n’est pas si bon que ça. » Des propos sur lesquels il est revenu, tant leur caractère daté et infondé avait créé la polémique.

Chaque langue représente une « école de pensée », une culture, fait valoir l’écrivain engagé et professeur Franc Bardou. « Renoncer à une langue, c’est donc renoncer à une façon de vivre, de percevoir et de transmettre le monde. » La structure traditionnelle de la vie occitane, son tissu vital hérité du Moyen Âge, est celui des commerces de proximité, d’une agriculture vivrière et de petites propriétés, rappelle-t-il. Autrement dit, derrière les langues non officielles, se logent d’autres économies et d’autres présences aux autres et au vivant. « Par exemple, l’occitan utilise bien moins que le français le cas possessif. Ne pas insister sur la propriété marque la psychologie. » Dès lors, « plus il y aura d’écoles de pensée, plus on pourra s’adapter aux situations nouvelles et au péril écologique. »

En défendant la langue de son grand-père, le poète Franc Bardou ne sauvegarde donc pas qu’un héritage, un objet fixé dans sa vie passée, mais, avec toutes les personnes minorisées, les conditions d’un renouveau. Si les langues non-étatiques doivent être sauvées, ce n’est pas en raison « d’un pragmatisme à courte vue, qui ne connaît qu’une question : "à quoi ça sert ?" ou "combien ça rapporte ?" », comme le dit Éric Fraj. C’est au nom de leur richesse culturelle, qui charrie d’autres rêves que la mobilité des gens au service des entreprises. Féconde d’un imaginaire étranger à celui des compétences professionnelles, la langue des troubadours nourrit des horizons différents.


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Lire aussi : Pourquoi faut-il sauver la langue occitane ?

Source : Solenne Garrigue pour Reporterre

Dessin : © Tommy/Reporterre

Photos :
. Femme tenant une pancarte lors d’une manifestation : issue de la page Facebook de Creo Tolosa
. Manifestation en février : issue de la page Facebook de Creo Tolosa

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