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Luttes

La papeterie Chapelle-Darblay pourrait se recycler dans l’hydrogène

L’activité papetière de la Chapelle-Darblay pourrait disparaître au profit d’une unité de production d’hydrogène. C’est en tout cas la crainte des représentants du personnel, qui tentent de sauver leur outil de production depuis douze mois.

L’affaire était quasiment pliée. L’usine de la Chapelle-Darblay, située à Grand-Couronne (Seine-Maritime), dernière en France à produire du papier 100 % recyclé, devait être reprise par l’industriel belge VPK. Mais le spécialiste des emballages a finalement jeté son dévolu sur une autre papeterie, située dans la commune d’Alizay (Eure). « Nous étions un peu déçus, mais nous sommes satisfaits pour la filière, concède Arnaud Dauxerre, représentant sans étiquette du collège cadres au comité social et économique (CSE) de la Chapelle-Darblay. Nous sommes persuadés qu’il y a de la place pour tout le monde. »

Depuis juin 2020, il se bat avec ses collègues pour tenter de sauver leur outil industriel : une usine pionnière dans le recyclage des emballages. Avec le collectif Plus jamais ça !, ils ont manifesté le 28 avril dernier devant le ministère des Finances. Après plus de sept heures d’occupation, ils ont obtenu un engagement ferme de la ministre déléguée Agnès Pannier-Runacher à maintenir les activités de la papeterie.

Pourtant, près d’un mois plus tard, le discours a bien changé. Le retrait du Belge VPK laisse la place à un autre industriel : le groupe Samfi, une société d’investissement basée en Normandie, qui s’est diversifiée dans l’hydrogène. Via sa filiale H2V Product, Samfi souhaite faire de la Chapelle-Darblay un site de production d’hydrogène. Il serait associé au groupe Paprec, une entreprise de collecte et recyclage de déchets industriels et ménagers.

« L’hydrogène doit être une activité complémentaire, pas une fin en soi »

Une proposition qui ne satisfait pas les salariés. « Dans ce projet, on détruit nos deux machines à papier et nous le refusons, explique Cyril Briffault, délégué syndical CGT de l’usine. De plus, le groupe Paprec ne ferait que collecter le tri avant de l’envoyer en Allemagne ou ailleurs. C’est une aberration, il faut des industries françaises qui recyclent le tri des Français. Nous voulons garder nos machines et continuer de faire de la papeterie. L’hydrogène doit être une activité complémentaire, pas une fin en soi. » Le site possède en effet une chaudière à biomasse ainsi qu’une turbine électrique de 20 mégawatts qui permettraient de fabriquer de l’hydrogène. « Nous avons aussi un poste électrique de 225 kV, c’est assez rare et cela pourrait leur être utile », poursuit Cyril Briffault.

Loin de se laisser abattre, l’équipe a organisé une réunion vendredi 4 juin avec quatre autres porteurs de projet qui souhaitent pérenniser l’activité papetière. « Nous ne sommes pas des doux rêveurs ni dogmatiques, assure Julien Sénécal, secrétaire CGT au CSE. Les projets portés s’assoient sur des études techniques qui proviennent de spécialistes reconnus. Nous pensons que notre usine peut encore avoir des applications, le papier n’est pas mort. » Il cite l’exemple du commerce électronique, notamment un entrepôt Amazon tout proche, qui a besoin de cartons. Ainsi que la filière de recyclage dans laquelle l’usine a été l’une des pionnières. « Nous avons une capacité de transformer et recycler les déchets de 25 millions d’habitants trieurs. Il faudrait se poser les bonnes questions avant de tout détruire : demain, où se fera ce tri ? », interroge Arnaud Dauxerre.

Les trois représentants du personnel en veulent à Bercy, qui abandonnerait un peu trop vite leur activité papetière au profil de l’hydrogène. « Le ministère dit que c’est la seule offre ferme aujourd’hui, que c’est le futur, poursuit Julien Sénécal. Je pense qu’il veut clore le débat Chapelle-Darblay et passer à autre chose, surtout avant les élections régionales. Mais, derrière, il y a une volonté politique et gouvernementale de pousser à marche forcée le projet hydrogène. »

Julien Sénécal, secrétaire CGT, au rassemblement du 28 avril 2021.

L’hydrogène, une énergie pas si verte

Il faut dire que ces derniers mois, le gouvernement met les bouchées doubles pour soutenir la filière, avec un plan d’investissements de 7 milliards d’euros sur dix ans. Il a également créé un Conseil national de l’hydrogène, rassemblant une palette d’entreprises, dont Air Liquide. Le groupe a d’ailleurs investi au capital de H2V Normandy (filiale de H2V Product), qui veut reprendre la Chapelle-Darblay. Selon Capital, « ce projet s’inscrit dans un programme ambitieux de développement des nouvelles énergies pour décarboner les activités industrielles (raffinage et chimie) sur l’axe de la vallée de la Seine en Normandie, l’un des bassins industriels historiques d’Air Liquide en France ».

Au niveau local, la région Normandie espère devenir une plateforme française et européenne en matière d’hydrogène. « Le port de Rouen veut verdir son énergie et la Ville espère développer un réseau de bus à hydrogène. Mais cette nouvelle énergie sera-t-elle vraiment verte ? », se demande Arnaud Dauxerre. Si l’hydrogène est souvent présenté comme une alternative décarbonée, il n’est pas exempt de défauts, comme l’a montré une enquête de Reporterre. Sa production nécessite entre autres beaucoup d’électricité et la construction de gigantesques électrolyseurs, eux-mêmes grands consommateurs de métaux ou de produits toxiques.

« Nous ne sommes pas contre l’hydrogène, nous aimerions simplement un peu de cohérence, insiste Arnaud Dauxerre. L’État parle sans cesse d’économie circulaire et c’est exactement ce que nous faisons à la Chapelle-Darblay. Il ne faudrait pas tout détruire pour imposer à marche forcée une énergie dont le coût environnemental n’est pas encore bien connu. »

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