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La forêt landaise, une monoculture de pins... à préserver malgré tout

20 juin 2019 / Jean-Pierre Tuquoi (Reporterre)



Dans « La lande, le pin, le feu », l’universitaire José Cubéro raconte l’histoire du massif landais : sa lente transformation en un manteau uniforme de pins, les incendies qui l’ont ravagé, les luttes du prolétariat agricole... Et appelle à la préservation de ce gigantesque piège à carbone.

« Les Landes sont ma nature ». Sous ce vocable un peu abscons une pétition-manifeste circule actuellement sur les réseaux sociaux landais (et au-delà) pour rapprocher les défenseurs de l’environnement de ce département de Nouvelle-Aquitaine. Plusieurs centaines de personnes l’ont d’ores et déjà signé. Il s’agit d’un « premier pas vers une organisation citoyenne indépendante capable de favoriser et de concilier la défense de la nature et celle des pratiques nouvelles », écrivent les promoteurs du manifeste – le collectif citoyen nouTous – qui éditent par ailleurs un journal, Landemains, dont le dernier numéro est téléchargeable gratuitement sur internet.

Contre la mécanisation à outrance de la culture du pin, il faut maintenir une forêt diversifiée

Le tissu associatif qui gravite dans la mouvance de Landemains peut se targuer de jolis succès. À coup de saisine des tribunaux, de courriers véhéments à l’administration, elle a réussi à faire capoter divers projets absurdes. Ici, c’est l’installation d’un golf qui a été annulée, là, un centre commercial qui ne verra jamais le jour, ailleurs la création pour les surfeurs d’une vague artificielle au milieu des terres qui a du plomb dans l’aile… La liste n’est pas close tant il est vrai que ce département, abusivement qualifié de « Californie de la France », suscite la convoitise des bétonneurs. Parmi les huit objectifs de Les Landes sont ma nature figure en bonne place « le maintien partout où c’est possible d’une forêt diversifiée, aujourd’hui en proie à la mécanisation à outrance de la culture du pin ».

Les gemmeurs devaient entailler le tronc des pins pour recueillir la résine.

En lisant ces lignes accusatrices, comment ne pas songer au dernier livre de José Cubéro : La lande, le pin, le feu. Le grand incendie de 1949, aux éditions Cairn. En 200 pages solidement documentées, l’universitaire y raconte l’histoire mouvementée du massif landais jusqu’à nos jours. L’ouvrage est passionnant. On y découvre comment une région restée à l’écart des soubresauts de l’histoire, une région faite de landes, de zones humides, de forêts de chênes et de pins mélangés, une zone dévolue à l’agropastoralisme — avec les mythiques bergers landais juchés sur des échasses — s’est peu à peu couverte au XIXe siècle d’un manteau uniforme de pins maritimes. Encouragée par Napoléon III (propriétaire d’une ferme de plusieurs dizaines de milliers d’hectares dans le département), la transformation a été lente mais inexorable. Elle a abouti à la naissance d’une forêt industrielle, en grande partie détenue par des propriétaires privés, et à la disparition des sociétés traditionnelles. Sur fond de baisse de la population locale, les gemmeurs ont succédé aux bergers avec leur drôle de métier : entailler le tronc des pins, le faire pleurer pour en recueillir la précieuse résine, matière première d’une industrie chimique balbutiante. De ce prolétariat agricole, José Cubero nous raconte en détail les âpres luttes syndicales pour obtenir des propriétaires une rémunération décente de leur travail.

Le début du XXe siècle est marqué par de grands incendies dans le massif landais

L’histoire en est aussi captivante que celle des mineurs du nord de la France. Les gemmeurs finiront par avoir gain de cause mais pour peu de temps : la résine des pins landais se vend de plus en plus mal au début du XXe siècle, concurrencée par celle venue du Portugal ou d’ailleurs. L’époque est également celle des grands incendies dans le massif landais. L’été 1949, particulièrement sec, la forêt landaise s’embrase comme jamais et vient lécher l’agglomération bordelaise. Plus de 80 personnes meurent qui tentaient d’arrêter les flammes.

En définitive, près de la moitié de la forêt est partie en flammes. Elle sera ensuite replantée avec les mêmes variétés d’arbres. La diversité des essences n’est pas une priorité. Et elle ne le sera pas davantage au lendemain des deux formidables tempêtes qui, en 1999 et 2009, ont à nouveau saigné la forêt landaise. La monoculture du pin triomphe encore alors que les débouchés économiques se rétrécissent. Malgré tout, il faut sauvegarder le massif forestier pour deux raisons, plaide José Cubero : il constitue un gigantesque piège à carbone, incontournable à l’heure du changement climatique, et il offre à chacun des espaces infinis, apaisants et suaves qui ne demandent qu’à être parcourus à pied ou à vélo. Les barrières n’existent pas dans la forêt landaise. Le plaidoyer de l’auteur rejoint ici le combat toujours recommencé des militants de nouTous.







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Source : Jean-Pierre Tuquoi pour Reporterre

Photos :
. chapô : Des pins dans la forêt landaise. Crédit Flickr / David (CC BY-NC-ND 2.0)

. résine de pin : Wikipedia (Jibi44/CC BY 3.0)

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