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La Cycklette à Paris : un atelier antisexiste et participatif pour réparer son vélo

3 juin 2019 / Marion Esnault (Reporterre)



Pour que le vélo ne soit pas qu’une affaire d’hommes, la Cycklette – un atelier de réparation participatif parisien – veut atteindre la parité dans les équipes de salariés et de bénévoles. Favoriser le vélo au féminin passe aussi par la mise en place de sessions non mixtes.

Quand on pense "bicyclette", on pense souvent : jolie jeune femme sur son vélo. Peut-être la faute à l’image d’Épinal véhiculée par le roman de Régine Deforges : La Bicyclette bleue. Quand on pense "réparation de la bicyclette", on pense souvent : un homme fort les mains plein de cambouis qui manie parfaitement la clé à molette. Quand on pense "cyclistes", on pense souvent : coureurs du Tour de France. Et le fait est qu’il n’y pas (encore) de Tour de France à vélo pour les femmes. Non, pour l’heure, pendant la Grande boucle, les femmes sont sur le podium d’arrivée et remettent les médailles, à l’exception de quelques femmes cyclistes qui, grâce à leur ténacité, ont obtenu en 2015 le droit de s’élancer pour le Tour de France [1] mais... un jour avant le Tour officiel, dans la catégorie amateur et en passant complètement sous les radars médiatiques.

Qu’en est-il de ces catégorisations de genre dans l’usage du vélo et comment tordre le bras à ces représentations sociales dans la vie de tous les jours ? Reporterre s’est posé la question. Pour démarrer notre petite enquête, on a lu une étude de l’Insee, publiée en 2017 et intitulée Partir de bon matin, à bicyclette. On y a découvert que « les hommes utilisent plus fréquemment que les femmes les transports individuels, dont le vélo » et que « 2,4 % des hommes se rendent au travail à bicyclette contre 1,5 % des femmes ». Une différence qui s’amplifie quand on regarde du côté des « deux-roues motorisés : les hommes y recourent cinq fois plus que les femmes (3,2 % contre 0,6 %) ».

Une session d’auto-réparation une fois par mois en « mixité choisie »

Concrètement, on est allé passer un après-midi chaleureux à la Cycklette. Cet atelier vélo au cœur de Paris a accueilli pendant deux mois et demi la première formation au métier d’animateur et animatrice d’atelier d’auto-réparation de vélo, financée par Pôle Emploi et portée par ParisFabrik, un appel à projets lancé en 2017 par la Ville de Paris et destiné à promouvoir les formations aux métiers de la fabrication, du réemploi et de l’économie verte. Premier constat : cette formation est suivie par huit hommes et une femme.

La Cycklette est tout à fait consciente que l’usage quotidien et la réparation de vélo attirent davantage les hommes que les femmes. Et essayent de contrebalancer ce déséquilibre de différentes manières.

La Cycklette compte 800 membres dont environ 40 % de femmes.

La Cycklette, atelier vélo de La Petite Rockette – une des premières recycleries parisiennes – a ouvert en mai 2017. Deux ans plus tard, elle compte 800 membres dont environ 40 % de femmes et 60 % d’hommes. La répartition n’est pas si inégale mais quelques femmes ont tout de même exprimé le besoin d’être entre elles pour se sentir plus en confiance et légitimes de réparer elles-mêmes, sans l’aide d’un homme. L’atelier vélo a mis en place des sessions d’auto-réparation une fois par mois en « mixité choisie », c’est-à-dire réservées aux femmes. Pour aller plus loin, les différents ateliers d’auto-réparation de vélo parisiens se sont coordonnés pour qu’il y ait une session par semaine réservée aux femmes sur Paris. À la Cycklette, elles ont lieu les quatrièmes mardis du mois.

À la Cycklette, des sessions non mixtes sont organisées les quatrièmes mardis du mois.

La Cycklette emploie trois salariés dont la dernière recrue est Mathilde. Joël, un des deux hommes salariés, explique que « dès l’ouverture de l’atelier, la préoccupation de laisser une place aux femmes, d’être paritaire et attentif aux comportements était présente. » Selon lui, « un atelier de réparation, quel qu’il soit, est étiqueté mécanique et masculin. Le cheminement pour déconstruire cet étiquetage est long ». Pierre, l’autre homme salarié de l’atelier ajoute que « viser la parité parmi l’équipe de salariés est un objectif du projet ». Avant de rejoindre l’équipe de l’atelier parisien, Mathilde travaillait dans un atelier vélo à Clichy-sous-bois :

Clairement, la configuration est très différente. À Clichy, les principaux publics que nous avions étaient des enfants, et surtout des garçons. Ce sont les seuls à pratiquer le vélo, pour s’amuser. Le contexte social et l’aménagement urbain pour les vélos jouent énormément sur la mixité des publics. »

« On travaille beaucoup en binôme », explique un bénéficiaire de la formation au métier d’animateur d’atelier d’auto-réparation.

« On travaille beaucoup en binôme », explique Thomas, un des bénéficiaires de la formation. « À deux, on trouve plus facilement des solutions. On constitue aussi bien des binômes homme-femme que homme-homme ou femme-femme. » Sur la roue de répartition des temps bénévoles (ci-dessous), on constate effectivement que pour les permanences mécaniques, il y autant de binômes mixtes que de binômes non-mixtes.

L’atelier s’appuie sur un roulement d’équipes bénévoles.

Thomas, un des hommes qui suit la formation d’animation à l’auto-réparation de vélo, souligne que « la première matinée de formation était consacrée à la question du genre appliquée aux lieux plutôt fréquentés par les hommes, comme les ressourceries et les ateliers vélo. »

« Je n’ai entendu aucun propos déplacés, vu aucun comportement d’ordre sexiste »

Pierre, un des salariés, regrette que cette première formation n’ait accueilli qu’une seule femme : « Si on avait pu avoir un groupe mixte, on aurait évidemment préféré. La répartition homme-femme est très clairement déséquilibré dans la formation mais elle reflète aussi le grand déséquilibre dans les candidatures. Nous avons reçu trois candidatures de femmes pour quinze candidatures d’hommes. Pour la deuxième session de formation, on espère réduire ce déséquilibre. »

Mariane (que l’on peut voir sur la photo principale), a trouvé sa place en tant que femme dans l’atelier : « La première semaine de formation y a beaucoup contribué. L’Engrenage, une Scop spécialisée dans l’éducation populaire, a dispensé la première partie qui était théorique et consacrée à la posture pédagogique et à la participation des publics. On a été sensibilisée d’entrée de jeu sur les discriminations. » Pendant les deux mois de formation, elle affirme n’avoir entendu « aucun propos déplacés, aucun comportement d’ordre sexiste. Je n’ai pas senti que j’étais une fille », dit-elle. Elle ajoute : « Il faut aussi souligner que dans mon parcours – j’ai fait une école d’ingénieurs – j’ai toujours été immergée dans des milieux plutôt masculins. Donc je suis assez à l’aise. » Enfin, elle s’enthousiasme du fait que « chez les formateurs, il y avait autant de femmes que d’hommes et que la parité était clairement atteinte ! »

Pierre, quant à lui, soulève également l’importance des comportements des hommes vis-à-vis des femmes dans l’atelier : « Nous prêtons une attention particulière aux hommes qui peuvent entrer dans un rapport de drague avec une femme. C’est arrivé très rarement mais on a parfois dû intervenir quand des membres, souvent occasionnels, prenaient les outils des mains d’une femme et l’empêchaient de pratiquer par elle-même. »

Morale de notre petite enquête : la place des femmes dans des activités étiquetées masculines comme les ateliers de réparation de vélo, c’est aussi – et peut-être parfois, surtout – l’affaire des hommes.


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[1ll a bien existé la Grande Boucle féminine internationale, aussi appelé Tour de France féminin, une course cycliste sur route par étapes, disputée chaque année en France par les femmes entre 1984 et 2009.


Lire aussi : À Montpellier, le vélo revendique sa place

Source : Marion Esnault pour Reporterre

Photos : © Marion Esnault/Reporterre

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