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Karima Delli : « Le plan de relance européen n’est pas à la hauteur des enjeux climatiques et sociaux »

21 juillet 2020 / Entretien avec Karima Delli



Les négociations pour un plan de relance européen post-crise du Covid-19 se sont achevées mardi 21 au petit matin. Les discussions achoppaient notamment sur la question de la modalité de financement (aides directes ou prêts), sans que la transition écologique soit prise en compte. Analyse par la députée européenne écologiste Karima Delli.

Alors que le sommet était officiellement prévu pour durer deux jours, vendredi 17 et samedi 18, les discussions sur le plan de relance européen se sont poursuivies à Bruxelles, jusqu’à un accord trouvé mardi 21 juillet à cinq heures du matin.

 Télécharger le texte de l’accord :

Accord européen du 21 juillet 2020.

« Les États négocient actuellement sur deux dossiers essentiels, indique Karima Delli, eurodéputée écologiste. D’une part, il y a le budget de l’Union européenne — ce qu’on appelle le cadre financier pluriannuel —, autrement dit l’argent de l’Europe pour les sept prochaines années, de 2021 à 2027. D’autre part, les dirigeants planchent sur le plan de relance de l’Union européenne. » Ce plan s’élèvera, selon l’accord de mardi, à 750 milliards d’euros, dont 390 milliards sous forme d’aides directes aux pays et 350 milliards de prêts. Il serait financé par des contributions nationales ainsi que par un emprunt.

Karima Delli, députée européenne écologiste Europe Écologie-Les Verts et présidente de la commission Transports, nous livre son analyse des négociations en cours, « cruciales » pour l’avenir de l’Union européenne.

La députée européenne Karima Delli en mars 2019, à Paris.

Reporterre — D’après le Réseau Action Climat, la copie proposée initialement par la Commission est « lacunaire sur le climat » : rien ne garantit que les centaines de milliards d’euros du plan seront injectées dans la transition écologique ou n’iront pas financer les énergies fossiles. D’après vous, ce plan de relance européen est-il suffisamment ambitieux pour la transition écologique ?

Karima Delli — C’est un premier pas, mais il n’est pas à la hauteur des enjeux climatiques et sociaux. Les Verts européens demandaient 3.000 milliards d’euros pour le plan de relance, le Parlement européen s’était prononcé pour une enveloppe de 2.000 milliards. On est donc loin du compte ! Nous devons nous battre pour rehausser les ambitions climatiques et sociales, pour qu’aucun pays — comme la Grèce et l’Italie qui ont déjà beaucoup souffert — ne soit laissé au bord du chemin.

Sur le montant, on peut aller chercher de nouvelles ressources pour le budget européen à travers une taxe kérosène, une taxe carbone aux frontières de l’Union, une taxe sur les transactions financières.

Quant à la destination de ces aides — à qui elles vont profiter —, il est certes important de ne pas laisser de secteurs sur le carreau, par exemple l’aéronautique, mais il faut poser des conditions. Les écologistes à Bruxelles poussent pour des conditionnalités écologiques et sociales. Cette question commence vraiment à émerger : concernant le tourisme, par exemple, de plus en plus de personnes demandent que le plan de relance ne favorise pas le tourisme de masse, mais plutôt des formes de voyage durables.



Les négociations se sont notamment heurtés à l’opposition des pays dits « frugaux » — Pays-Bas, Autriche, Suède, Danemark, Finlande —, qui refusent de trop importantes subventions aux États pour faire face à la crise. Or trois de ces pays sont gouvernés par une coalition comprenant des Verts. Des observateurs se sont émus de ce que des écologistes soutiendraient des politiques d’austérité, antisociales. Qu’en pensez-vous ?

Les écologistes, en Suède, en Autriche, en Finlande, poussent pour plus de solidarité, mais ils ne sont pas majoritaires ! Au Parlement européen, le groupe des Verts est sur la même ligne : nous sommes tous et toutes en faveur d’un plan plus ambitieux. Il faut enclencher la dynamique de transition écologique et de justice sociale. Or, la vraie négociation n’est pas celle qui se passe maintenant entre États : elle aura lieu ensuite, entre le Conseil et le Parlement européens. Et les parlementaires ont un vrai rôle à jouer : si les eurodéputés disent non pour le budget et le plan de relance, il faudra revoir la copie !




Le porte-parole d’Attac Maxime Combes a pour sa part souligné l’hypocrisie de la critique envers les « frugaux ». Pour lui, « on paie aujourd’hui l’absence de puissants mécanismes de solidarité » au sein de l’Union européenne.

C’est vrai, et c’est aussi le résultat d’un manque de courage politique sur les questions de fiscalité. C’est dingue qu’on ait encore des paradis fiscaux, qu’on ait encore des pays comme les Pays-Bas, où la fiscalité n’est pas à sa juste mesure. Or les Pays-Bas sont à la tête de ces « frugaux », qui réclament de moins contribuer au budget européen, et qui considèrent que les pays « du sud de l’Europe », gèrent mal leurs économies ! Si nous avions une harmonisation fiscale, la question de la solidarité se poserait différemment.




En tant que présidente de la commission des transports, le plan de relance vous satisfait-il ? Va-t-il assez loin sur la question du ferroviaire notamment ?

Pour l’instant, les arbitrages thématiques n’ont pas été pris, impossible de dire ce qui reviendra au ferroviaire. Mais, on se bat pour que ce soit une enveloppe importante : j’ai réussi à impulser une coalition du fret ferroviaire en Europe. On essaye aussi de monter un réseau européen du train de nuit. C’est bon pour l’emploi, et pour le climat : 1 euro investi sur le ferroviaire, ce sont 2 euros de bénéfices sur la pollution, le climat. Le plan de relance est une occasion à ne pas manquer !


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Lire aussi : Les sociétés civiles française et allemande proposent un plan de relance européen écologique

Source : Lorène Lavocat pour Reporterre

Photos :
. chapô : réunion des chefs d’État du Conseil de l’Union européenne, le 17 juillet, à Bruxelles (© François Lenoir/pool/AFP)
. portrait : © Mathieu Génon/Reporterre

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