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Interdire l’école à la maison, « un pas de plus vers la normalisation de la société »

26 octobre 2020 / Marie Astier (Reporterre)



Limiter drastiquement l’instruction à la maison ? Les parents concernés sont abasourdis et rappellent que « beaucoup d’enfants ne vont plus à l’école parce qu’ils y étaient en souffrance ». Surtout, ils fustigent une « attaque de la liberté pédagogique des familles » et la volonté de « standardiser et normaliser les individus ».

L’annonce a provoqué un choc dans un petit monde. Le 2 octobre, Emmanuel Macron a déclaré dans son discours sur le « séparatisme » vouloir limiter l’instruction à la maison aux « impératifs de santé ». « Chaque jour des recteurs découvrent des enfants totalement hors système. Chaque semaine des préfets ferment des écoles illégales, souvent administrées par des extrémistes religieux », a-t-il affirmé.

C’est un fait peu connu : en France, ce n’est pas l’école qui est obligatoire, mais l’instruction. Les parents peuvent, en le déclarant, faire le choix d’instruire leur(s) enfant(s) en famille. Ils sont alors soumis à un contrôle de la mairie tous les deux ans (pour vérifier que les conditions de vie de la famille sont favorables à l’instruction) et de l’Éducation nationale tous les ans (pour vérifier que les enfants progressent dans leurs apprentissages).

Ces enfants représentent une goutte d’eau dans l’océan de la scolarisation : 12,4 millions d’élèves vont à l’école, alors que seulement 50.000 sont instruits en famille, soit 0,4 % des enfants en âge d’être scolarisés. Parmi eux, d’après les données recueillies par le sociologue Philippe Bongrand auprès de l’Éducation nationale, la moitié sont reconnus comme ne pouvant être scolarisés. Handicapés, malades, itinérants… Ils sont inscrits au Cned (Centre national d’enseignement à distance) et ne sont pas concernés par les annonces de M. Macron. Restent donc environ 25.000 enfants et adolescents pour lesquels l’instruction en famille est un choix, désormais menacé.

Ces familles semblent être une minorité qui dérange. Le président de la République et le ministre de l’Éducation nationale estiment que l’instruction en famille permet à certains parents d’extraire leurs enfants de « l’école de la République », et de les placer dans des écoles islamistes radicales clandestines. Emmanuel Macron décrivait le 2 octobre une pratique qui exclut « des milliers d’enfants de l’éducation à la citoyenneté, de l’accès à la culture, à notre Histoire, à nos valeurs, à l’expérience de l’altérité qui est le cœur de l’école républicaine ».

Une instruction radicalisée « très minoritaire »

Les données, pourtant, contredisent l’exécutif. Le sociologue Philippe Bongrand, qui mène depuis plusieurs années des recherches sur l’instruction en famille, l’expliquait dans une tribune dans Le Monde : le « dénombrement précis » de ces enfants instruits dans des familles radicalisées est « impossible car les agents chargés du contrôle de l’instruction n’interrogent pas explicitement les parents sur leurs croyances religieuses ». Cependant, il soutient que la pratique est très marginale : « Des indices ou témoignages montrent que des familles à la pratique religieuse stricte et perçue comme contraire aux valeurs de la République instruisent à domicile. De confession chrétienne, juive ou musulmane, elles semblent cependant, pour autant que l’on puisse en juger, très minoritaires. »

Par ailleurs, école à la maison ne signifie pas forcément éloignement durable de l’enfant de l’école. Il signalait, dans Libération cette fois-ci, l’ampleur des « déscolarisations ponctuelles », avec des départements où jusqu’à 50 % des jeunes en instruction en famille le restent un an ou moins. « Souvent les familles retirent un enfant de l’école un an ou deux, pour échapper à un enseignant qui crie, pour qu’il reprenne confiance en lui », confirme Claudia Renaud de l’association Les enfants d’abord, qui regroupe des parents pratiquant l’instruction en famille. Philippe Bongrand soulignait aussi que seulement 7 % des contrôles étaient jugés suffisamment insatisfaisants pour justifier un deuxième contrôle, « ce qui suggère qu’il y a peu de situations jugées sérieusement inquiétantes ».

Dans le salon de Coralie et Joan, en Lozère, qui instruisent leurs quatre enfants, de trois à treize ans, à domicile. Octobre 2020.

« On se demande quelle est la vraie raison de cette annonce »

« Un amalgame est donc fait, proteste Alix Fourest, coprésidente de l’association Libres d’apprendre et d’instruire autrement. Ce n’est d’ailleurs pas nouveau. Il y a vingt ans, l’instruction en famille était accusée d’être liée à des mouvements sectaires. Maintenant, c’est l’islamisme radical. Mais on attend toujours les preuves de ce lien ! » « On est en colère, on a l’impression que le gouvernement utilise un bazooka pour écraser une fourmi. Il existe déjà des possibilités de contrôle strict de l’instruction en famille », signale de son côté Claudia Renaud. « D’ailleurs, s’ils détectent des enfants "hors système", c’est bien que les contrôles fonctionnent, non ? ». « Et si le ministère n’a pas les moyens de contrôler toutes les familles, on ne voit pas pourquoi ce serait à nous d’en payer les conséquences. Au lieu de s’organiser, ils préfèrent supprimer un droit ! », renchérit Alix Fourest. « On se demande quelle est la vraie raison de cette annonce. »

Pour les parents pratiquant l’instruction en famille, sa forte restriction est perçue comme la volonté de détruire une niche de liberté. « C’est un pas de plus vers la normalisation de la société, regrette Élisabeth Lefeuvre, mère d’un garçon de six ans et reconvertie dans l’accompagnement à la parentalité.

On nous parle de l’école comme d’un lieu de sociabilisation et de mixité sociale. Mais l’instruction en famille l’est également. Il y a des familles de tous les milieux sociaux qui se rencontrent. On se sent dépossédés de notre liberté, alors que l’on s’inscrit dans la diversité de la société française sans nuire à personne. »

« Quand on nous dit que nos enfants sont hors des valeurs de la République, cela nous choque, complète Claudia Renaud. Car les parents font aussi de l’éducation civique, emmènent leurs enfants quand ils vont voter. » « Après les attentats à Charlie Hebdo, on est allé manifester. Et après l’horrible assassinat du professeur Samuel Paty à Conflans-Sainte-Honorine, on va dire à nos enfants qu’on ne va pas se laisser censurer, et qu’on continuera de leur montrer des journaux et des caricatures », insiste Alix Fourest.

Bien loin d’un repli sur soi, l’instruction en famille est plutôt une ouverture sur la diversité, défendent les parents. « Il y a autant d’instructions en famille que de familles, dit Aurélie Leduc, qui a fait le choix de sortir ses deux garçons dyslexiques de l’école après une mauvaise expérience. Chacun concocte [son enseignement] en fonction de ses contraintes, de ses ressources, de ses valeurs. Là, on ressent une espèce d’entonnoir qui vise à ce que tout le monde apprenne la même chose au même moment. » Elle a dû rescolariser ses deux fils en septembre, car l’inspecteur a jugé qu’ils n’avaient pas acquis les savoirs attendus pour leur âge. « Un enfant en perdition totale dans une classe, on s’en fiche. Mais un gamin qui n’y arrive pas en instruction en famille, il est considéré en danger », commente-t-elle.

Dans le salon de cette famille qui pratique l’instruction à la maison, les ouvrages ludiques côtoient foule de jeux de société.

Par ailleurs, beaucoup d’enfants malades, handicapés, ayant subi un harcèlement ou tout simplement un peu « différents » trouvent dans l’instruction en famille une alternative, apportant dans cette petite communauté une grande diversité. « D’ailleurs, à l’école, on nous dit que l’on apprend la diversité mais les enfants sont regroupés par tranches d’âge et les matières sont cloisonnées... », estime Élisabeth Lefeuvre.

À l’inverse, ces parents revendiquent une éducation libertaire. Pas de programme, pas de travail scolaire ou de temps pouvant être assimilés à des cours, mais une instruction qui part des centres d’intérêts de l’enfant, de sa curiosité, supposée naturelle et insatiable. « La plupart des apprentissages de mes enfants ont eu lieu de manière absolument pas scolaire, par la transmission orale, dans les discussions, les réponses à leurs questions, les recherches personnelles, l’expérimentation, la vraie vie », témoigne ainsi Yaël, dont les enfants ne sont quasiment jamais allés à l’école. Sa fille aînée, âgée de dix-neuf ans, n’a fait en lycée que la terminale, a obtenu son bac puis a réussi le concours d’entrée dans la prestigieuse école de bande-dessinée bruxelloise qu’elle visait. Les parents aiment décrire un apprentissage spontané, qui ne brusque pas l’enfant et donne des individus dont la belle confiance en eux leur permet au contraire une intégration réussie dans la société.

« Peu à peu, on impose aux familles les pratiques de l’Éducation nationale »

Ce rejet des cadres, de la hiérarchie, teinté d’élans anarchistes, est-il perçu comme un danger ? Cela fait plusieurs années que la pratique de l’instruction en famille est de plus en plus surveillée. Les contrôles ont été rendus plus systématiques à la fin des années 1990. Les enseignements dispensés ont été, eux, encadrés en 2016, avec un décret prévoyant que les enfants devront avoir acquis le même « socle commun » de connaissances et compétences que celui demandé aux enfants scolarisés. En 2019, la loi pour une école de la confiance a élargi la tranche d’âge surveillée en rendant l’instruction obligatoire dès trois ans, et en prolongeant l’obligation de formation jusqu’à seize ans. Un décret prévoit par ailleurs que désormais les connaissances devront être acquises quasiment au même rythme que celle des enfants scolarisés et renforce le pouvoir des inspecteurs lors des contrôles. « Peu à peu, on impose aux familles les pratiques de l’Éducation nationale alors que le but est justement d’y échapper », regrette Marina Soulagnet, membre du collectif Libre apprenants du monde, qui instruit à la maison ses enfants de sept et dix ans. « Ce qui est stupéfiant, c’est qu’en même temps que l’on attaque la liberté pédagogique des familles, celle des enseignants est limitée. »

Les enfants instruits en famille pratiquent de nombreuses activités, comme cette fillette à Florac (Lozère).

En effet, l’article 1er de la loi pour une école de la confiance, qui prévoit pour les enseignants un devoir « d’exemplarité  », a été perçu par les syndicats comme une volonté de museler les profs et d’empêcher toute critique de l’institution. « Les écoles hors contrat qui proposent une éducation libertaire sont aussi dans le collimateur de l’Éducation nationale », ajoute Alix Fourest, qui cite le cas de l’école démocratique de Quimper. Un contrôle de l’inspection académique a jugé que l’établissement « ne permet pas d’acquérir à seize ans les compétences du socle commun de connaissances, de compétences et de culture. » Il a été demandé aux familles de scolariser leurs enfants dans d’autres établissements pour la rentrée 2020.

Même au sein de l’Éducation nationale, la poignée d’établissements publics proposant des pédagogies alternatives est menacée. Le collège polytechnique d’Aubervilliers, qui visait à faire participer les élèves aux décisions au sein de l’établissement, et mélangeait apprentissages scolaires et activités pratiques, a été fermé après seulement deux ans d’existence. Quant au lycée autogéré de Paris, sa dotation en heures d’enseignement a baissé, et la venue d’un professeur de sciences physiques coopté par l’équipe a été refusée. Le lycée expérimental de Saint-Nazaire a dû encaisser la suppression de deux postes, et doit maintenant trouver des locaux provisoires en attendant la réhabilitation du bâtiment où il se trouve. Le 8 octobre dernier, les personnels et élèves de ces établissements ont organisé une journée commune pour « rappeler le droit à l’expérimentation dans l’Éducation nationale », et leur utilité : ils accueillent bien souvent des élèves en grande difficulté, qui n’ont pas réussi à s’adapter à l’école classique.

« Calibrer les individus selon une logique de gestion industrielle du vivant »

« Apparemment, apprendre autrement est subversif », regrette Alix Fourest. « On a l’impression d’une volonté d’encadrement de la jeunesse de trois à dix-huit ans, l’impression que les enfants appartiennent à l’État. » Une vision défendue par le ministre de l’Intérieur Gérald Darmanin, auprès de la Dépêche du Midi : « L’éducation n’appartient pas qu’aux cultes et aux parents, l’éducation appartient aussi à l’État. L’école doit élever des citoyens et ouvrir les enfants au monde », assurait-il au lendemain du discours présidentiel sur le séparatisme.

Plusieurs défenseurs des pédagogies alternatives, qui ont publié une tribune dans Libération, voient dans ce mouvement « un appauvrissement culturel du même ordre que celui qui consiste à uniformiser, standardiser, normaliser, calibrer les individus selon une logique de gestion mécanique industrielle du vivant. »

Chez les associations de parents pratiquant l’instruction en famille, la mobilisation pour défendre cette liberté pédagogique est forte. « Toutes les associations ont été inondées d’adhésions et de dons », rapporte Claudia Renaud. Elles encouragent les parents à multiplier les lettres aux députés, les interpellation des élus, et une pétition a déjà recueilli près de 100.000 signatures. Une action en justice est envisagée, afin de contester la légalité de la mesure.

Face à la possibilité que la mesure passe d’ici la rentrée 2021, les familles s’inquiètent. « Je ne me vois pas amener de force mes enfants à l’école », témoigne Marina Soulagnet. « Beaucoup d’enfants ne vont plus à l’école parce qu’ils y étaient en souffrance », rappelle Alix Fourest. « Pour nous, les obliger à y aller, c’est une atteinte au droit de l’enfant à être instruit autrement. » Plus concrètement, des parents réfléchissent à se regrouper pour fonder des écoles hors contrat, d’autres envisagent de déménager à l’étranger. « Le positionnement politique est assumé : l’école est bonne pour tous les enfants », leur a répondu Jean-Michel Blanquer, tout en assurant que sa porte était ouverte. Les associations ont donc demandé à être reçues au ministère de l’Éducation nationale, sans réponse pour l’instant.

Les spécialistes de l’éducation, eux, sans prendre position, invitent à prendre le temps de la décision. Le sociologue Philippe Bongrand, ainsi que plusieurs de ses collègues, estime que la décision, qui revient à un « changement de paradigme », vaudrait un débat public. Le spécialiste de sciences de l’éducation Philippe Meirieu, inspirateur de réformes éducatives menées par la gauche, rappelait également récemment que « l’école ne pourra réellement accueillir tous les enfants que si elle se transforme elle aussi pour être plus accueillante pour toutes et tous, y compris les enfants un peu différents, qui aujourd’hui ont du mal à trouver leurs marques dans l’école telle qu’elle est. »


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Source et photos : © Marie Astier pour Reporterre

. chapô : Dans le salon de Coralie et Joan, en Lozère, qui instruisent leurs quatre enfants, de trois à treize ans, à domicile. Octobre 2020.

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