Accueil > Info >

Incendies : en Australie, le « monstre » est hors de contrôle

3 janvier 2020 / Gaspard d’Allens (Reporterre)



Depuis quatre mois, l’Australie lutte contre les pires incendies de son histoire, accentués par le dérèglement climatique. Près de 55.000 kilomètres carrés de terres ont brûlé. Les dommages humains et écologiques sont colossaux. Pourtant, le Premier ministre n’envisage nullement de renoncer au charbon, dont le pays est un gros producteur.

À Sydney, en Australie, les autorités ont maintenu le célèbre feu d’artifice pour fêter la nouvelle année en dépit des incendies qui ravagent le pays. Une pétition qui avait recueilli près de 300.000 signatures demandait pourtant son annulation, jugeant que les 4 millions d’euros que coûte l’événement seraient mieux alloués à la lutte contre le brasier, qui dure depuis quatre mois maintenant.

Le spectacle pyrotechnique a donc eu lieu alors même que la ville étouffe sous les fumées toxiques. Un brouillard épais enveloppe les gratte-ciels et le feu lèche les abords de la ville. Il règne, à l’autre bout du monde, comme un air d’apocalypse.

Ce jeudi 2 janvier, 110 feux sont encore en activité dans le pays. La moitié reste hors de contrôle. Dans certaines régions, les reconnaissances aériennes et les interventions de Canadairs ont dû être suspendues tellement les feux sont intenses. Les médias locaux ont renommé l’incendie « le monstre ».

Ses fumées s’élèvent au-dessus des nuages. Dans le sud-est de l’Australie, le ciel a pris une couleur orange de jour comme de nuit. Le soleil a disparu. Après quatre mois de feux, depuis septembre, 5,5 millions d’hectares (55.000 kilomètres carrés) ont brûlé. Soit une surface supérieure à celle de la Belgique (30.500 kilomètres carrés).

« Même 10.000 pompiers sur le terrain ne pourraient pas éteindre ces feux »

Des milliers de personnes ont dû être évacuées dans les régions de la Nouvelle-Galles du Sud et du Victoria. Lundi 30 décembre, environ 100.000 personnes ont quitté la région de Melbourne — la deuxième ville du pays — en raison de l’avancée des incendies. 4.000 vacanciers se sont aussi retrouvés pris au piège dans la cité balnéaire de Mallacoota, dans l’État du Victoria. Ils ont dû se réfugier sur la plage alors que la ville se transformait en brasier. Certains ont fui vers le large à bord de leur bateau.

Les autorités comptent, depuis le début de la saison, 1.300 habitations détruites, 18 morts et 17 personnes portées disparues. Lundi et mardi dernier, huit Australiens sont morts, bloqués chez eux ou dans leur voiture. Aux abords de certains feux, les températures peuvent atteindre des centaines de degrés, tuant toute personne se trouvant à proximité avant même que les flammes ne l’atteignent.

Les incendies se sont intensifiés les derniers jours de décembre, du fait d’une météo propice. Mais le pire pourrait être à venir, a annoncé le gouvernement. Samedi 4 janvier, les températures devraient atteindre les quarante degrés avec de fortes rafales de vent.

Le 1er janvier 2020, dans le parc national Conjola (Nouvelle-Galles du Sud), à l’est de Canberra.

Interrogé par la chaîne australienne ABC, Rob Rogers, le commissionnaire adjoint au Rural Fire Service (RFS), a reconnu une forme d’impuissance : « Même 10.000 pompiers sur le terrain ne pourraient pas éteindre ces feux. Nous ne sommes plus capables de les contenir. Nous devons juste nous assurer qu’il n’y ait plus personne sur leur chemin. »

En Nouvelle-Galles du Sud, les autorités ont donc délimité une « leave zone » — une zone interdite — et demandé aux touristes de quitter les lieux dans les plus brefs délais. La zone s’étend sur 200 kilomètres de long depuis Batemans Bay vers l’État de Victoria. « Au moins un quart de la côte de la Nouvelle-Galles du Sud va être évacué », note sur Twitter le journaliste Declan Bowring. De longues files de voitures s’étendent déjà sur l’autoroute en direction de Sydney. Les stations-service et les magasins sont pris d’assaut. Les images diffusées sur internet évoquent celles d’un exode.

Près de Werombi, en Nouvelle-Galles du Sud, le 6 décembre 2019.

« Les feux ne prennent pas seulement des vies. Ils ne détruisent pas uniquement des infrastructures, des maisons ou des villes. Ils font partir les gens, ils vident la population d’un territoire », s’est ému Ketan Joshi, un internaute.

« Les fumées ont des effets dévastateurs sur la santé humaine »

Au-delà des incendies, la qualité de l’air inquiète aussi les médecins. Sydney est confrontée à « une urgence sanitaire ». Le 10 décembre, plus d’une vingtaine d’organisations professionnelles médicales, dont le Royal Australasian College of Physicians, ont publié un communiqué commun appelant le gouvernement à s’attaquer à la pollution atmosphérique. « La fumée provenant des incendies a entraîné une pollution de l’air jusqu’à onze fois supérieure à un niveau estimé “dangereux”, dans certaines parties de Sydney et de Nouvelle-Galles du Sud », alertent-ils.

Ces fumées contiennent de nombreuses particules fines et provoquent « des effets dévastateurs sur la santé humaine », avertissent les professionnels. Le 10 décembre, les services médicaux ont enregistré une hausse de 80 % du nombre de personnes se rendant aux urgences pour des problèmes respiratoires par rapport à la moyenne des dernières années.

Le 1er janvier 2020, dans le parc national Conjola, à l’est de Canberra.

L’économie australienne pourrait également prendre un coup. Le ministre des Finances australien, Josh Frydenberg, a affirmé à la presse lundi 30 décembre que les incendies et la vague de sécheresse sont responsables de la baisse d’un quart de point de pourcentage de la croissance du PIB. Ils ont aussi réduit la production agricole « dans des quantités importantes », a-t-il déclaré.

Mais c’est sûrement au niveau environnemental que la situation reste la plus préoccupante. Des forêts entières ont été détruites dont certaines classées au patrimoine de l’Unesco. Le bush [*] s’est enflammé. Un désastre écologique se profile avec près d’un tiers des zones forestières du pays détruites. 20 % du parc national Blue Mountain, non loin de Sydney, a été réduit en cendre, rapporte le Guardian.

En Nouvelle-Galles du Sud, un koala sur trois a péri dans les incendies, soit 8.000 sur 25.000. Plusieurs espèces endémiques sont menacées comme le Dunnart de l’île Kangourou, le perroquet vert de Western Ground ou les grenouilles vertes australiennes.

L’Australie est habituée aux feux de forêt lors de l’été austral mais la situation actuelle, par son ampleur, reste inédite. Cette année, les incendies ont été particulièrement violents et précoces en raison d’une période de sécheresse prolongée.

En 2019, l’Australie a aussi battu ses records de chaleurs. En décembre, dans l’État d’Australie occidentale, les températures ont atteint 47 °C à l’ombre. Mercredi 20 décembre, le pays a dépassé pour le second jour d’affilée le record de la journée la plus chaude depuis le début des relevés, avec une moyenne nationale des températures maximales mesurée à 41,9 °C. C’est un degré de plus que le précédent record (40,9 °C) établi mardi 19 décembre.

« Même des catastrophes comme celle-ci ne semblent pas déclencher d’action politique. Comment est-ce possible ? »

De nombreux scientifiques ont souligné les liens entre l’intensification des incendies et le réchauffement climatique. Andrew Watkins, chef des prévisions à long terme au Bureau de météorologie, une agence gouvernementale, estime que « sur l’ensemble du continent [australien], depuis 1910, les températures ont grimpé d’environ 1 °C et dans le Sud-Est, depuis les années 1990, les précipitations ont baissé d’environ 10 %. Ce climat plus chaud et plus sec est responsable d’une saison des incendies plus longue et plus virulente ».

Même le Premier ministre libéral, Scott Morisson, l’a admis. « La sécheresse [de la végétation] est le principal facteur » de ces feux sans précédent, a-t-il déclaré à la presse. « Et nous savons tous que le changement climatique, ainsi que d’autres facteurs, contribue à ce qui se passe aujourd’hui. »

Le 5 décembre 2019, à Oakdale, en Nouvelle-Galles du Sud.

La situation est délicate pour le parti libéral conservateur. Il s’est toujours opposé à réduire les émissions de gaz à effet de serre ou à limiter les exportations de charbon — l’Australie exporte un tiers du charbon mondial.

Alors que le mécontentement grandit dans l’opinion publique, Scott Morisson a dû écourter ses vacances de Noël à Honolulu, à Hawaï. Son inaction climatique est vilipendée. Le 19 décembre, à Sydney, des milliers de manifestants ont défilé sous les nuages de l’incendie pour réclamer l’arrêt de l’utilisation du charbon. En septembre, dans tout le pays, ils étaient plus de 250.000 à manifester.

La fronde monte mais Scott Morisson ne bouge pas d’un iota. Si cet évangéliste bénit l’action des pompiers, à majorité volontaires, il continue de favoriser l’implantation d’industries minières, très polluantes et émettrices de CO2, près de la barrière de corail. « Nous n’allons pas nous engager dans des objectifs irresponsables, destructeurs d’emploi et nuisibles pour l’économie », a-t-il répété sur les chaînes d’info nationales. « Je ne vais pas rayer de la carte l’emploi de milliers d’Australiens en m’éloignant des secteurs traditionnels. »

Une position qui a fait éclater de colère Greta Thunberg. « Même les catastrophes comme celle-ci ne semblent pas déclencher d’action politique. Comment est-ce possible ? » a-t-elle posté sur Twitter.

En décembre dernier, Reporterre avait interrogé le philosophe australien Clive Hamilton, qui jugeait la situation « terrible » : « Nous avons un gouvernement qui, dans les coulisses, est contrôlé par des climatosceptiques et les gaz à effets de serre continuent d’augmenter alors que la vaste majorité des Australiens veulent désormais de l’action sur le changement climatique. »


Puisque vous êtes ici…

... nous avons une faveur à vous demander. La catastrophe environnementale s’accélère et s’aggrave, les citoyens sont de plus en plus concernés, et pourtant, le sujet reste secondaire dans le paysage médiatique. Ce bouleversement étant le problème fondamental de ce siècle, nous estimons qu’il doit occuper une place centrale dans l’information.
Contrairement à de nombreux autres médias, nous avons fait des choix drastiques :

  • celui de l’indépendance éditoriale, ne laissant aucune prise aux influences de pouvoirs. Le journal n’appartient à aucun milliardaire ou entreprise Reporterre est géré par une association à but non lucratif. Nous pensons que l’information ne doit pas être un levier d’influence de l’opinion au profit d’intérêts particuliers.
  • celui de l’ouverture : tous nos articles sont en libre consultation, sans aucune restriction. Nous considérons que l’accès à information est essentiel à la compréhension du monde et de ses enjeux, et ne doit pas être dépendant des ressources financières de chacun.
  • celui de la cohérence : Reporterre traite des bouleversements environnementaux, causés entre autres par la surconsommation. C’est pourquoi le journal n’affiche strictement aucune publicité. De même, sans publicité, nous ne nous soucions pas de l’opinion que pourrait avoir un annonceur de la teneur des informations publiées.

Pour ces raisons, Reporterre est un modèle rare dans le paysage médiatique. Des dizaines de milliers de personnes viennent chaque jour s’informer sur Reporterre. Le journal est composé d’une équipe de journalistes professionnels, qui produisent quotidiennement des articles, enquêtes et reportages sur les enjeux environnementaux et sociaux. Tout cela, nous le faisons car nous pensons qu’une information fiable, indépendante et transparente sur ces enjeux est une partie de la solution.

Vous comprenez donc pourquoi nous sollicitons votre soutien. Il n’y a jamais eu autant de monde à lire Reporterre, et de plus en plus de lecteurs soutiennent le journal, mais nos revenus ne sont toutefois pas assurés. Si toutes les personnes qui lisent et apprécient nos articles contribuent financièrement, le journal sera renforcé. Même pour 1 €, vous pouvez soutenir Reporterre — et cela ne prend qu’une minute. Merci.

Soutenir Reporterre




Vous avez aimé cet article ? Soutenez Reporterre.


[*Arrière-pays peu habité de savane ou de forêts, bois et broussailles méditerranéens en Australie ou en Nouvelle-Zélande.


Lire aussi : Mégafeux : « Nous ne vivons pas seulement dans l’Anthropocène mais dans le Pyrocène »

Source : Gaspard d’Allens pour Reporterre

Photos :
. chapô : le 31 décembre, sur une plage de la baie de Malua (Nouvelle-Galles du Sud). © Alex Coppel via Twitter
. parc national Conjola : @Selby_Cameron sur Twitter
. Werombi : @raejonhston sur Twitter
. Oakdale : @Selby_Cameron sur Twitter

Dans les mêmes dossiers       Forêts Mégafeux



Sur les mêmes thèmes       Climat International