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Enquête — Eau, rivières, océans

Hauts-de-France, Lacanau, Camargue… la montée des eaux devient critique

Comme partout dans le monde, les littoraux français sont déjà affectés par la montée du niveau de la mer due au réchauffement climatique. À quoi faut-il s’attendre, et comment notre pays s’y prépare-t-il, notamment dans les Hauts-de-France, au Havre, en Camargue et à Lacanau ? Enquête en quatre volets et avec une carte exclusive.

[1/4 Une montée des eaux critique] Déjà affectés par l’élévation du niveau de la mer, les littoraux français vont devoir s’attendre à pire. Quelles sont les zones les plus à risque ? Que projettent les scientifiques ? Comment la France s’y prépare-t-elle ?

Volet 2 : Montée des eaux en France : les prévisions alarmantes des scientifiques
Volet 3 : Montée des eaux : un repli inévitable mais des outils juridiques introuvables
• Volet 4 : Face à la montée des eaux, s’adapter plutôt que bétonner


Le niveau de la mer a augmenté de 25 centimètres en moyenne dans le monde par rapport à 1890. Si les conséquences de cette élévation sont encore peu perceptibles en France, la question risque de devenir de plus en plus prégnante. Car quoi que l’on fasse, le phénomène va se poursuivre. Mais dans quelles proportions ? Cela dépendra de l’évolution des émissions de gaz à effet de serre. Compte tenu du manque d’ambition actuel pour les réduire, il est très probable que le niveau de la mer s’élèvera d’environ 1 mètre d’ici à 2100, selon les scientifiques. Cela signifie que les hauteurs d’eau atteintes lors d’événements considérés comme exceptionnels aujourd’hui le seront de plus en plus souvent. Et que de nouveaux records seront atteints lors de tempêtes. Le risque de submersion, c’est-à-dire lorsque la mer franchit les protections naturelles ou érigées par les humains, va donc s’accentuer. Dans le même temps, des falaises et des plages perdent chaque jour du terrain, sur l’ensemble du littoral. C’est ce qu’on appelle l’érosion. Ce phénomène naturel, accentué par les installations humaines, risque de s’aggraver avec la montée du niveau de la mer.

Il est difficile de déterminer quelles seront les localités littorales françaises les plus affectées dans les prochaines décennies par la hausse du niveau de la mer. Tout dépend des paramètres pris en compte. Les espaces les plus bas, sous le niveau de la mer, sont les plus exposés au risque de submersion. L’érosion, elle, s’observe sur l’ensemble du littoral français, avec de fortes disparités d’une plage à l’autre dans toutes les régions. La présence d’habitations, d’activités industrielles, portuaires, touristiques, mais aussi d’agriculture et d’espaces naturels varient d’un territoire à l’autre. Les zones rétrolittorales (s’étendant en arrière du trait de côte) seront également touchées par les remontées d’eau de mer, notamment dans les estuaires.

Comment préparer la délocalisation inéluctable de certaines installations ? Faut-il ériger de nouvelles digues, en dépit de leur coût faramineux et de leurs conséquences sur l’environnement ? Les réponses à ces questions reposent sur des choix politiques qui nous concernent tous. D’un côté, l’État encourage les communes à limiter leur urbanisation en bord de mer, pour éviter de nouveaux drames comme celui qui s’est produit lors de la tempête Xynthia, en 2010. D’un autre, il rechigne à donner aux maires les moyens de déplacer les installations à risque. Des situations similaires à celle du Signal, immeuble de Soulac-sur-Mer (Gironde) évacué dans l’urgence en 2014, car situé sur une dune qui s’érodait, risquent de se multiplier.

Sur cette carte, nous avons représenté l’érosion passée et les zones de basse altitude en France métropolitaine. Nous avons également mis en avant quelques exemples illustrant la multiplicité des problématiques liées à la montée des eaux. Dans le Nord, le réseau d’évacuation des eaux du vaste polder qui relie Calais, Dunkerque et Saint-Omer, sous le niveau de la mer, appelé le territoire des Wateringues, risque de coûter de plus en plus cher. Au port du Havre, la concentration d’activités polluantes rend le risque d’inondation encore plus préoccupant, mais les autorités locales tardent à approuver le plan de prévention des risques littoraux prescrit par l’État il y a plus de cinq ans. À Lacanau, comme dans de nombreuses stations balnéaires de Gironde, la disparition de la plage est source d’interrogation. La délocalisation des habitations et activités n’est plus taboue depuis plusieurs années. Et en Camargue, l’eau menace de tout submerger.

Cette liste d’exemples n’est pas exhaustive, mais vise à montrer la diversité des situations. En tout cas, partout sur les littoraux, afin d’éviter d’avoir à s’adapter dans la précipitation, il faudrait dès aujourd’hui commencer à se préparer. Ce sujet ne concerne pas uniquement les personnes habitant immédiatement en front de mer, mais des territoires entiers. D’où la nécessité de permettre à chacun de mieux comprendre ces enjeux, comme nous tentons de le faire dans cette enquête.


• En Hauts-de-France, le polder des Wateringues va devoir s’adapter

Dans les Wateringues, un canal près de Calais. © Héloïse Leussier/Reporterre

La région Hauts-de-France ne porte pas bien son nom. Elle est en partie sous le niveau de la mer et on y trouve même le village le plus bas de France, Les Moëres, à la frontière avec la Belgique. Un polder de 100 000 hectares gagné progressivement sur l’eau à partir du Xe siècle relie les villes de Calais, Saint-Omer et Dunkerque. C’est ce qu’on appelle le territoire des Wateringues, un vaste réseau de fossés, aussi appelés watergangs, et de canaux non navigables, couvrant 1 500 kilomètres, utilisés pour drainer les terres. Ce « petit chevelu » est entretenu par des associations, financées via une « redevance Wateringues », payée par tous les habitants des territoires concernés. L’eau des watergangs est évacuée dans des canaux, qui eux-mêmes se déversent dans la mer via un système semi-automatisé de capteurs, portes et pompes. Ces installations sont gérées par l’Institution intercommunale des Wateringues (IIW), un syndicat mixte groupant les six intercommunalités du territoire et employant sept salariés.

Le directeur de l’Institution, Philippe Parent, nous reçoit dans son bureau à Saint-Omer, à une quarantaine de kilomètres du littoral. Via une plateforme informatique, il nous montre les données hydrauliques mesurées sur l’ensemble du réseau des Wateringues et le fonctionnement du système. « La plupart des habitants d’ici n’ont pas connaissance de notre existence et ne se rendent pas compte que nous sommes constamment en train de gérer les niveaux d’eau », explique-t-il. Quand la mer est haute, des portes à flot, dans les ports de Calais, Dunkerque et Gravelines, sont fermées. Quand la mer est basse, l’Institution les fait ouvrir. Ainsi, l’eau des canaux s’écoule par fonctionnement gravitaire. Sauf quand il y en a trop et que la marée est haute. Dans ce cas, des stations de pompage évacuent le surplus dans la mer, afin d’éviter les inondations. Cette solution risque d’être utilisée de plus en plus souvent à mesure que le niveau de la mer va monter, car la durée durant laquelle la mer sera assez basse pour permettre l’évacuation par fonctionnement gravitaire va s’écourter.

Philippe Parent, directeur de l’Institution intercommunale des Wateringues (Hauts-de-France). © Héloïse Leussier/Reporterre

330 000 personnes vivent sur le polder

À la demande des collectivités et de l’État, l’Institution vient de commander une étude sur la résilience de son système selon différents scénarios de changement climatique. Elle souhaite également travailler sur la sensibilisation de sa population. « Nous devons entreprendre un gros travail pour faire connaître ces enjeux », dit Philippe Parent. Selon les chiffres que nous a communiqués la Direction régionale de l’environnement, de l’aménagement et du logement (Dreal) Hauts-de-France, sur les 450 000 habitants de la région concernés par des risques littoraux, 330 000 vivent sur le polder. Compte tenu des enjeux, la dépoldérisation ne fait pas partie des options envisagées aujourd’hui.

« On va continuer à se protéger des inondations, c’est sûr. Mais quelles seront les solutions les plus acceptables socialement, techniquement et financièrement ? », se demande Philippe Parent. En effet, s’il faut pomper de plus en plus souvent, il faudra investir dans du matériel et de l’énergie. « Certaines années, nous avons une consommation de 200 000 euros d’électricité. Mais en janvier 2021, lors de fortes inondations, nous avons eu une facture EDF de 300 000 euros, rien que pour quelques jours de pompage. » Selon lui, une des solutions pour éviter d’avoir à évacuer toute l’eau douce à la mer serait de la stocker, afin de l’utiliser en période de sécheresse.

La rénovation de la digue, dans le Pas-de-Calais, a coûté près de 22 millions d’euros. © Héloïse Leussier/Reporterre

Les Wateringues ne sont pas les seuls ouvrages du territoire impactés par la montée des eaux. Des digues en front de mer à Sangatte et à Dunkerque ont ces dernières années fait l’objet d’importants et coûteux travaux, respectivement pour près de 22 millions d’euros et 13 millions d’euros. Le Plan de prévention des risques littoraux (PPRL) de Dunkerque à Bray-Dunes, qui doit permettre d’établir de nouvelles règles d’urbanisation en lien avec l’aléa submersion, fait toujours l’objet de discussions entre l’État et les communes.

Le territoire est aussi protégé par des cordons dunaires très surveillés. Les communautés de communes sont chargées de la Gestion des milieux aquatiques et prévention des inondations (Gemapi), et donc de l’entretien de ces ouvrages de protection. Certains élus, de même que l’État, verraient d’un bon œil le regroupement de ces responsabilités au sein d’un même organisme, l’Institution intercommunale des Wateringues. Mais les élus ne parviennent visiblement pas à s’accorder sur ce projet. Cette multiplicité des acteurs ne facilite pas la compréhension des enjeux dans la population.


• Au Havre, on verra plus tard...

Ruines en haut de falaise à Dieppe, en Seine-Maritime (Normandie). © Héloïse Leussier/Reporterre

En Normandie, 1 000 km² de territoires, soit 3,5 % de la superficie régionale, sont exposés au risque de submersion marine. Il s’agit en grande partie d’espaces agricoles, mais les espaces artificialisés, en particulier dans l’estuaire de la Seine et l’agglomération du Havre, concentrent de forts enjeux économiques. Selon les chiffres d’une étude de l’Insee pour la Dreal Normandie, publiés en décembre 2020, dans l’estuaire de la Seine-Aval, 54 000 emplois sont situés en « zones potentiellement sous le niveau marin » (ZPNM), en prenant en compte le niveau de la mer actuel et jusqu’à une élévation de 1,1 mètre. Le grand port maritime du Havre, la raffinerie Total, le site de l’équipementier aéronautique Safran Nacelles, à Gonfreville l’Orcher, ainsi que l’usine Renault de Sandouville, sont concernés.

Sur la zone industrielle du port du Havre, seize entreprises Seveso seuil haut stockent ou produisent des produits chimiques dangereux, tels que le fabricant Lubrizol, Total Petrochemicals ou Yara. Comment ces industries se préparent-elles à la montée du niveau de la mer ? Le réseau d’entreprises Synerzip-LH, dédié aux risques technologiques, n’a pas répondu aux questions de Reporterre. De son côté, Haropa, la nouvelle entité qui réunit les ports du Havre, Rouen et Paris, nous a indiqué que ce sujet ne relevait pas de ses compétences. Quant à la Métropole du Havre, elle a dit ne pas vouloir s’exprimer compte tenu de ses discussions en cours avec l’État. En effet, un Plan de prévention des risques littoraux a été prescrit par l’État, en 2015, pour douze communes de la plaine nord de l’embouchure de la Seine. Il était censé permettre d’établir, en trois ans, de nouvelles règles d’urbanisme intégrant le risque d’inondation sur le territoire. Plus de cinq ans après le lancement de l’étude sur les aléas, le zonage réglementaire n’a toujours pas été publié.

Entrée du port du Havre. © Héloïse Leussier/Reporterre

Incertitude sur la mesure du risque

En mars 2019, la Direction départementale des territoires et de la mer (DDTM) de Seine-Maritime a présenté les enjeux de ce PPRL lors d’un conseil de l’estuaire réunissant les élus des territoires, les services de l’État, le port et l’association environnementale France Nature Environnement (FNE), ainsi que le Groupement régional des associations de protection de l’environnement (Grape). Selon le calendrier présenté alors, le dossier aurait dû être bouclé et soumis à enquête publique à la rentrée 2019. Tout cela aurait dû permettre de fixer de nouvelles règles d’inconstructibilité et de réduction des risques. On en est loin. Visiblement, les services de l’État et les collectivités ne sont pas d’accord sur la mesure du risque. Selon nos confrères du magazine indépendant Le Poulpe, Édouard Philippe, ancien Premier ministre et président de la Métropole du Havre, a récemment écrit à la ministre de la Transition écologique, Barbara Pompili, pour lui indiquer que le PPRL « se devait de concilier protection des populations et développement territorial ». La DDTM, de même que la Dreal, n’ont pas répondu à nos demandes d’entretien.

Pour les associations environnementales, déjà bien occupées avec de nombreux dossiers sur les risques, les pollutions industrielles et l’état de la biodiversité, la montée des eaux n’est pas facile à appréhender. « C’est un dossier que nous suivrons, mais à moins d’avoir une veille internet, nous sommes toujours les derniers mis au courant, regrette Arnaud Labat, président de l’association SOS Estuaire, qui milita pour la création de la réserve naturelle nationale de l’estuaire de la Seine. Le risque semble être pris en compte de manière récente. Il est possible qu’il y ait des zones où les aménageurs décideront de ne plus rien mettre, voire de se retirer pour pouvoir limiter la casse en cas de débordement. » Mais selon lui, malgré la volonté affichée du port d’implanter de nouvelles installations en priorité sur des sites déjà artificialisés, cela ne se vérifie pas toujours dans la réalité : « Les zones humides qui peuvent servir de tampon en cas de problème sont en réduction constante, en particulier à l’embouchure de la Seine, en raison des parcs logistiques qui se succèdent sous la pression d’Haropa et des promoteurs privés. »

« Quand je pose des questions sur l’impact de la montée des eaux sur nos grandes industries, on n’a aucune réponse à me donner. On me dit que ce n’est pas pour tout de suite, rapporte de son côté Laurent Colasse, président de l’association SOS Mal de Seine. Mais déménager les industries, cela ne va pas se faire du jour au lendemain ! » Le cheval de bataille de cette association est avant tout la lutte contre la pollution des déchets plastiques et des granulés plastiques industriels (GPI) fabriqués par Total et Exxon. Mais cet adhérent à l’association écologiste Robin des Bois s’interroge aussi sur le devenir des raffineries. Laurent Colasse cite l’exemple de l’ancien site de Shell-Petroplus, près de Rouen, fermé aux débuts des années 2010, et qui est toujours « en cours de dépollution ». En effet, il ne suffirait pas simplement de déménager, mais aussi de veiller à ne pas répandre des polluants dans l’océan. Et pour cela, il faut penser sur le long terme.


• À Lacanau, un repli envisagé puis écarté

Un enrochement, rénové en 2014, pour ralentir l’érosion de la plage de Lacanau-Océan. © Héloïse Leussier/Reporterre

À la station balnéaire Lacanau-Océan, la bande de sable qui sépare les bars et hôtels de la mer s’est rétrécie à vue d’œil. Cette problématique fait l’objet d’une forte attention des pouvoirs publics depuis plus d’une dizaine d’années. Mais les fortes tempêtes qui ont frappé le littoral aquitain durant l’hiver 2013-2014 ont agi comme un déclencheur : le trait de côte, c’est-à-dire l’interface entre la terre et la mer, a reculé parfois de 25 mètres, alors qu’on ne s’attendait pas à ce stade d’avancement avant 2040. Dans l’urgence, la ville a renforcé les rangées de roches installées depuis une quarantaine d’années, sous une autre forme, sur plus de 1 kilomètre, le long du front de mer, pour freiner l’érosion. Mais elle a aussi commencé à se pencher sérieusement sur l’opportunité d’un repli des habitations et activités les plus exposées. Dans le cadre d’un appel à projets du ministère de l’Écologie et d’une stratégie locale réalisée en collaboration avec le GIP Aquitaine, institution rassemblant État et collectivités autour des problématiques liées au littoral, un comité de concertation avec des habitants a élaboré différents scénarios aux horizons 2050 et 2100. Certains d’entre eux prévoyaient d’organiser la démolition des bâtiments du front de mer et la renaturation de la dune.

Ce projet, innovant pour l’époque, reposait sur le rachat des biens et leur réimplantation en zone rétrolittorale (s’étendant après le trait de côte) à Lacanau, une commune qui s’étend sur plus de 20 000 hectares, mêlant zones urbaines, forêt, lac et océan. Mais pour envisager le rachat, il aurait fallu des mécanismes juridiques et des fonds. Rien que les 1 200 logements situés dans la zone à risque, principalement des résidences secondaires en immeuble, sont estimés à 400 millions d’euros. « Je pensais pouvoir vous dire, comme je le pensais il y a trois ans, qu’une loi allait nous permettre de prendre des décisions, mais aujourd’hui rien n’a été décidé, dit le maire de Lacanau, Laurent Peyrondet. Le législateur et le ministère ont peur d’ouvrir la boîte de Pandore, donc on est au pied du mur. »

En effet, comme nous l’expliquerons dans le deuxième volet de cette enquête, la loi Climat n’apporte pas grand-chose pour encadrer et financer le repli des habitants exposés au risque d’érosion. Dans la région, tout le monde a en tête le cas de l’immeuble Le Signal, évacué dans l’urgence car situé sur une dune qui s’érodait, et dont les propriétaires n’ont pu être indemnisés que via un dispositif législatif exceptionnel. « Cinq-cents bâtiments sur le littoral de la Nouvelle-Aquitaine sont en grand danger d’ici dix ans, donc les décisions, il faut les prendre maintenant », s’agace l’édile.

Panneau pédagogique sur les phénomènes érosion et submersion à Lacanau. © Héloïse Leussier/Reporterre

Les affaires continuent

Sans attendre une loi qui ne vient pas, Lacanau a élaboré une stratégie pour protéger la zone urbaine de son front de mer jusqu’en 2050. Un nouveau dispositif d’enrochement est prévu pour 2025. Il pourrait coûter une trentaine de millions d’euros, soit dix fois plus cher que les travaux de protection de 2014. « Il n’y aura plus de plage centrale, il n’y aura plus que des cailloux », expose Laurent Peyrondet. De plus, les installations publiques, c’est-à-dire des parkings, un poste de secours et une maison de la glisse, vont être déplacées. Mais la collectivité prévoit toujours d’accueillir des baigneurs devant les 5 kilomètres de dunes qui entourent la zone urbanisée. Pour après 2050, la municipalité présente deux scénarios : soit continuer à lutter avec un nouvel enrochement encore plus conséquent, soit organiser un repli. Dans ce cas, il faudra avoir réinventé l’identité de Lacanau, qui repose aujourd’hui en grande partie sur son attractivité balnéaire.

Ces projections ne semblent, pour l’instant, pas effrayer le monde des affaires. Les prix de l’immobilier continuent de croître. Un hôtel du front de mer est en train d’être transformé en résidence de vingt-deux appartements. En effet, le PLU interdit de nouvelles constructions dans la zone urbanisée, mais pas le changement de destination. Des installations réversibles peuvent également s’installer derrière l’enrochement, sur une bande de plage qui tient grâce à celui-ci, et est réensablée régulièrement. Un restaurant a ainsi déployé des conteneurs. Ces opérations commerciales suscitent des questions chez une partie de la population locale. « Il y a beaucoup de contradiction à mettre en avant un discours sur l’adaptation souple, tout en augmentant la vulnérabilité. Ces nouveaux appartements, ce sera autant de nouveaux propriétaires à indemniser s’il y a un repli », observe Patrick Point, de l’association Vive la forêt, qui avait participé à la concertation sur la relocalisation. De plus, la mise en place d’un nouvel enrochement risque d’accentuer l’érosion autour. La réinvention, ce n’est pas pour tout de suite.


• La Camargue bientôt sous les eaux

Camargue. © Jean Jalbert/Tour du Valat

À l’ouest de Marseille, l’immense estuaire du Rhône s’étend sur quelque 150 000 hectares de lagunes et de bandes de terres entremêlées de canaux : la Camargue constitue une zone humide paralique — située entre terre et mer — unique. « Comme tous les deltas, il s’agit d’un écosystème dynamique, qui vit au gré des échanges entre l’eau douce fluviale et l’eau de mer, explique Jean Jalbert, directeur général de la Tour du Valat, un institut de recherche privé situé à Arles. C’est une usine à produire de la vie. » Selon le chercheur, on compte ainsi en Camargue trois fois plus de matières vivantes au mètre carré que dans une forêt équatoriale.

Outre ses étangs saumâtres peuplés de flamants roses, la région est connue pour ses rizières et ses salins. Autant d’activités qui se retrouvent directement menacées par la montée des eaux. « 70 % du delta se situe à moins de 1 mètre d’altitude, résume Jean Jalbert. Et on perd chaque année en altitude un peu moins de 1 millimètre par an, à cause des sédiments, qui continuent de se tasser. » À cela s’ajoutent des tempêtes méditerranéennes de plus en plus fréquentes et intenses et une élévation globale du niveau de la mer de l’ordre de 4,8 millimètres par an. Résultat, « une grande partie de la Camargue sera sous les eaux d’ici la fin du siècle ».

Sans attendre cent ans, les effets du changement climatique se font déjà sentir : aux Saintes-Maries-de-la-Mer, chef-lieu camarguais, les digues construites en bords de plages dans les années 1980 sont aujourd’hui submergées à 100, voire 150 mètres au large. Surtout, la région se salinise, rendant l’agriculture, mais également la pêche, de plus en plus difficile. « Il n’y a plus qu’une dizaine de jours par an où les étangs sont à un niveau supérieur à la mer, c’est-à-dire où leur eau peut s’évacuer vers la Méditerranée, précise M. Jalbert. Si l’eau des étangs n’est plus suffisamment renouvelée, certains poissons comme l’anguille ne pourront plus vivre dans ces conditions. »

Simulation de la Nasa montrant la montée des eaux en Méditerranée, ici la Camargue. Capture d’écran/Nasa

Les marais salins sont aussi menacés par l’érosion côtière, qui atteint jusqu’à 15 mètres par an dans certains endroits. Dès sa création en 1856, la compagnie des Salins du Midi a eu pour obligation de lutter contre l’avancée de la mer : digues et blocs de roches ont été installés pour casser les vagues. En vain ? Chaque année, des sommes faramineuses — la compagnie ne souhaite pas communiquer le montant des investissements, raconte le journal National Geographic — sont investies pour entretenir ces installations. En difficulté économique, la compagnie a été contrainte de vendre une partie de ses salins dans les années 2000, devenus propriété du Conservatoire du littoral.

« Tout au long du XXe siècle, des aménagements successifs ont permis d’endiguer le fleuve, de créer des canaux d’irrigation, de casser les vagues… et, de là, de développer les activités agricoles et les salins, explique M. Jalbert. Il y a eu une période faste, qui a fait la fierté des Camarguais, mais elle était fondée sur une illusion de maîtrise et de stabilité. Aujourd’hui, le changement climatique nous montre que rien n’est figé, et qu’il va falloir nous adapter. » Un sujet hautement sensible dans la région, où les termes de « déplacement des populations » et de « reconversion » paraissent tabous. « La Camargue peut devenir un laboratoire de l’adaptation et de la résilience, veut cependant croire M. Jalbert. Il nous faut imaginer un réaménagement du territoire : investir aujourd’hui là où il y a des enjeux humains et économiques, pour préserver tant que faire se peut les activités, mais également en prévoyant dès à présent le coup d’après. » Car les digues, brise-lames et autres solutions contre la submersion ne dureront qu’un temps : « À un moment, conclut M. Jalbert, la relocalisation sera inévitable. »


C’est maintenant que tout se joue…

La communauté scientifique ne cesse d’alerter sur le désastre environnemental qui s’accélère et s’aggrave, la population est de plus en plus préoccupée, et pourtant, le sujet reste secondaire dans le paysage médiatique. Ce bouleversement étant le problème fondamental de ce siècle, nous estimons qu’il doit occuper une place centrale et quotidienne dans le traitement de l’actualité.
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