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Entretien — Nature

Francis Hallé : « Se libérer du règne de la mesure et renouer avec la sensibilité »

« On ne défend bien que ce que l’on a appris à aimer », assure le botaniste Francis Hallé, qui vient de fêter ses 83 ans. À l’ombre d’un grand chêne, celui qui n’a cessé de se battre pour la défense des forêts nous a parlé de beauté et d’émerveillement. Au loin, on entendait le cri de la huppe fasciée, tout juste revenue d’Afrique.

Spécialiste des forêts tropicales, Francis Hallé est connu internationalement pour être le co-inventeur du Radeau des cimes, une ingénieuse nacelle qui permet d’étudier la canopée des forêts. Luc Jacquet lui a consacré un film en 2013 Il était une forêt. Il a reçu Reporterre à Montpellier (Hérault), où il habite.


Reporterre — Qu’est-ce qui vous fascine le plus dans les arbres ? 

Francis Hallé — Il y a dans leur rapport au temps quelque chose de fabuleux. Quand je regarde un arbre, aujourd’hui, je me dis que c’est un spectacle que j’aurais pu observer au Crétacé. Tout s’est métamorphosé autour. Les paysages se sont transformés, l’homme est apparu, des villes ont poussé, mais les arbres, eux, demeurent. Rien n’a changé depuis leurs origines, soit il y a plus de cent millions d’années. Ils sont immuables, quasi éternels. Grâce à eux, j’ai appris à voir le monde différemment. Quand je grimpe sur l’un d’entre eux et que je me perche à sa cime, l’horizon me semble plus vaste, je vois plus loin, je respire.

Je me souviens d’une rencontre avec un forestier aux États-Unis. Il m’avait montré un séquoia exceptionnel qu’il avait baptisé « le Parthénon ». L’arbre avait trois mille ans. Il était plus vieux que le berceau de notre démocratie. Il contenait dans sa durée de vie toute la civilisation gréco-romaine.

Comment est né votre attrait pour les arbres ?

Dès l’enfance. J’avais six ans pendant la Seconde Guerre mondiale et mes parents habitaient dans une petite maison en Seine-et-Marne. Ils possédaient un terrain d’un hectare avec une forêt. On se chauffait au bois. C’est à ce moment-là que j’ai commencé à fréquenter les arbres et que j’ai compris leur utilité. Ils étaient là sous mes yeux. Je passais ma journée à y grimper. Je débutais mon ascension par un jeune châtaignier. Il avait de grandes branches qui poussaient au ras-du-sol. C’était très pratique. Une fois arrivé en haut, je sautais sur un pin laricio pour monter encore plus haut jusqu’au sommet. Je me retrouvais à plus de vingt mètres du sol. C’est un souvenir inoubliable, j’avais le sentiment d’une grande liberté.

« Je crois que c’est le dessin qui m’a sauvé. Il exige une attention, un regard, de l’imagination. »

Quelle place donnez-vous à la beauté dans votre travail ?

Elle est essentielle. Et je constate que l’émerveillement, à mesure que les années passent, prend de plus en plus d’importance. J’en suis à prétendre que la beauté devrait faire partie intégrante de la biologie et de l’écologie ! Malheureusement, dans le milieu académique, on n’en tient absolument pas compte. Tout au long de nos années d’études, on nous a dissuadés de s’intéresser à la beauté. Nos professeurs à la Sorbonne nous disaient de nous méfier de « ces sentiments subjectifs » qui allaient entraîner « des raisonnements faussés ». Pour eux, la beauté c’était bon pour les enfants, les artistes, les poètes mais surtout pas pour les scientifiques.

Avec le recul, je leur en veux terriblement. Ces abrutis m’ont fait perdre un temps fou ! Il faut des années pour se débarrasser des schémas et des dogmes que l’on vous a enseignés. Les Anglais ont été plus malins que nous. Ils ont montré qu’en biologie la beauté avait un sens précis : elle prouve que l’évolution et la phylogenèse ont bien fonctionné.

Comment vous êtes-vous libéré de la vision de vos professeurs ?

J’ai souvent été en colère. Je me souviens particulièrement d’une altercation avec un autre chercheur qui me disait que la beauté n’était pas mesurable. Je lui avais répondu : « Et ton intelligence, tu crois qu’elle l’est ? » C’est quand même une vraie question : pourquoi la science se résumerait à ce qui est mesurable ? Qui a décidé de ça ? Quand j’ai découvert les forêts primaires, la beauté m’a sauté aux yeux. Là-bas, si tu as une empathie pour le monde végétal, l’émerveillement est permanent. Tu ne peux pas l’ignorer. Pour ma part, je crois que c’est le dessin qui m’a sauvé. Il exige une attention, un regard, de l’imagination. Ça a été une méthode très efficace pour me débarrasser de l’approche réductrice de certains scientifiques.

« La beauté devrait faire partie intégrante de la biologie et de l’écologie ! »

En écologie, on a aussi tendance à tout mesurer : la fonte des glaces, la hausse des températures, le nombre d’hectares de forêt détruite...

Oui, on énumère en permanence des chiffres, on calcule, on fait des courbes. Je n’ai rien contre, mais cela ne dit pas tout du monde. Je crois qu’il faut se libérer du règne de la mesure. D’ailleurs, je suis très heureux de voir que de plus en plus de scientifiques expriment, maintenant, leur sensibilité. C’est un des côtés enthousiasmants de notre époque. La science et l’art tentent de se rapprocher. On cherche nos points de rencontres plutôt que nos différences. Ce n’était pas le cas il y a vingt ans.

Diriez-vous que la crise écologique est également une crise de la sensibilité ?

Tout à fait. On ne peut pas être écologiste en restant enfermé dans son bureau ! Cultiver une relation intime avec le milieu naturel est essentiel. On ne défend bien que ce que l’on a appris à aimer. L’attention aux êtres vivants se pratique, l’émerveillement est un art qui s’aiguise.

Moi, c’est au chevet des forêts tropicales que je l’ai exercé, dans ce dédale de vies, dans ce monde foisonnant où tous mes sens sont en éveil. J’avance toujours très lentement dans une forêt primaire. Je marche à la vitesse de trois mètres à l’heure ! Pour reconnaître un arbre, j’ai besoin de flairer son odeur, je dois goûter sa sève. Parfois, les arbres montent tellement haut que leurs feuillages se perdent dans la canopée et il est impossible de les identifier visuellement. On doit alors percer un petit bout d’écorce pour voir ce qui en coule. On met nos oreilles dessus. Certains arbres font du bruit, d’autres pas. En Guyane, un arbre nous fait beaucoup rire. Il sent la voiture neuve. Un autre, encore, a l’odeur de l’urine lorsque l’on a mangé des asperges. Il y a aussi les feuilles qui grattent, les feuilles qui piquent, les feuilles qui pèguent. La sensibilité s’épanouit sous différentes formes.

Quel est votre sentiment devant l’engouement actuel pour les arbres ?

J’en suis très heureux. Cela faisait longtemps que j’attendais ce mouvement. Par contre, je n’arrive toujours pas à savoir d’où il vient et comment il est apparu. C’est très mystérieux. Le livre de Peter Wohlleben, La vie secrète des arbres (les Arènes, 2017), avec ses grandes affiches dans le métro parisien, a sûrement joué un rôle. Mais il n’explique pas tout. Aujourd’hui, les journaux font tous des hors-séries sur les arbres. Les éditeurs n’arrêtent pas de publier des livres. On croule littéralement sous les publications. Il y a trente ans quand je faisais une conférence sur les arbres, ça n’intéressait pas grand monde. Maintenant, les salles sont pleines, le public est très intéressé et me pose énormément de questions.

« L’attention aux êtres vivants se pratique, l’émerveillement est un art qui s’aiguise. »

Qu’est-ce qui a changé ?

Les gens ont pris conscience qu’ils avaient besoin des forêts. Ça a été particulièrement visible cette année pendant le confinement. Ce sursaut est bienvenu. Si les gens s’intéressent aux arbres, il y a une petite chance pour qu’on les respecte un peu plus. J’ai un jugement très sévère sur le rapport de l’être humain aux arbres. On a tout détruit. Il n’y a presque plus de forêts primaires sur la planète. Toute ma vie, j’en ai été le témoin malheureux. Je l’ai vu en Afrique, en Asie, en Amérique. Des zones entières où j’allais faire des recherches, il y a dix ou vingt ans, n’existent plus. Des forêts magnifiques ont été rasées, remplacées par des parkings, des supermarchés ou des plantations. Quand j’étais jeune chercheur en Côte d’Ivoire, on trouvait encore de très belles forêts dans la banlieue d’Abidjan, maintenant il n’y a plus rien, juste du béton. Les arbres n’ont pas d’autre ennemi que l’être humain. Mes collègues forestiers disent que j’exagère, qu’il existe aussi des catastrophes naturelles ou des parasites mais je ne suis pas d’accord. L’intensification des feux de forêts et des tempêtes est causée en grande partie par le dérèglement climatique. L’explosion des pathogènes est liée aussi aux développements des plantations. Tout ça, c’est de notre faute.

Qui est réellement responsable, l’humain ou le système économique actuel, à savoir le capitalisme ?

C’est l’être humain avant tout. Les racines de la destruction sont profondes. Elles remontent à Aristote. Le philosophe grec considérait les arbres comme des organismes vivants passifs. Il leur attribuait une « âme végétative », bien inférieure à celle de l’homme ou des animaux. En réalité, on nous a toujours fait croire que l’homme devait mettre en valeur la nature, qu’il était là pour la diriger, la contrôler, réparer ses bêtises ou même augmenter ses performances. Quand on remet en cause cette vision, certains ont l’impression de perdre quelque chose. C’est dommage. Abandonner l’anthropocentrisme, ce n’est pas diminuer l’être humain, au contraire, c’est l’augmenter considérablement, parce que si cet être humain trouvait sa juste place dans la nature, nous serions tous gagnants.

Pour y arriver, que faudrait-il faire alors ?

Je crois qu’il faudrait justement apprendre à ne rien faire ! Comme le disait François Terrasson : « Si vous aimez la nature, foutez-lui la paix ! » Pour les arbres je ne suis pas loin de penser la même chose. Dans nos villes, et notamment à Montpellier, les responsables des espaces verts sont incapables de laisser les arbres tranquilles. Pour eux, ce serait une démission, voire une lâcheté. Pareil pour les forestiers. Ils pensent que la forêt doit toujours être « propre » et bien entretenue. Cette logique nous conduit parfois à des absurdités. Dans les forêts, certains professionnels enlèvent le bois mort alors même qu’il est indispensable au cycle de la vie...

Récemment, vous avez signé plusieurs tribunes sur les plantations d’arbres. Pourquoi ?

Je n’ai rien contre les plantations d’arbres — nous avons besoin de ressources en bois — mais je ne supporte plus la propagande des industriels qui tentent de les faire passer pour des forêts alors que cela n’a strictement rien à voir. Les plantations sont un système artificiel, dépendant des humains, sous perfusion d’engrais et de produits phytosanitaires. Elles ont une vocation purement économique et leur biodiversité est très faible. Partout dans le monde, ces plantations progressent aux dépens des forêts naturelles. Elles sont même l’une des principales causes de la déforestation. Elles ne freinent pas non plus le réchauffement climatique puisque le carbone des forêts détruites retourne dans l’atmosphère, tandis que les plantations, exploitées selon des rotations rapides, deviennent des sources de CO2 et non plus des puits de carbone.

Une tourterelle turque rend visite à la famille Hallé, elle sera remerciée d’une poignée de graines.

À l’inverse, vous proposez la création d’une grande forêt primaire en Europe, d’où vient ce projet ?

En visitant la forêt de Bialowieza en Pologne, j’ai été littéralement ébloui par la richesse de son écosystème, sa grande faune, ses bisons. C’est la dernière forêt primaire d’Europe mais elle est grandement menacée. Le gouvernement polonais vient d’autoriser la reprise des coupes forestières.
Face aux risques de la voir disparaître, nous voulons, avec mon association, en recréer une autre. Nous cherchons un terrain de 70 000 hectares dans une zone transfrontalière avec la France. Dans cet espace, nous souhaitons laisser une forêt intacte évoluer de façon autonome, en renouvelant et en développant sa faune et sa flore sans aucune intervention humaine pendant plusieurs siècles. Rien ne sera planté ni prélevé. Nous ferons aussi très attention à ce que ce projet soit bien accepté par la population vivant à proximité.

« Nous souhaitons laisser une forêt de 70 000 hectares intacte évoluer de façon autonome. »

Nous avons reçu de nombreux soutiens. Nous sommes également en contact avec la Commission européenne. On me dit parfois que 70 000 hectares, c’est énorme. J’invite à relativiser. Cela équivaut à un territoire de 26 kilomètres sur 26, soit la taille de la petite île de Minorque en Méditerranée. Cette superficie est d’ailleurs indispensable d’après les zoologistes pour espérer voir revenir un jour la grande faune sauvage comme les aurochs ou les bisons.

Plusieurs événements internationaux sur la biodiversité sont prévus cette année : le Congrès mondial pour la nature à Marseille et la COP15 en Chine. Qu’attendez-vous de ces rencontres ?

Pas grand-chose... Les COP sont souvent des échecs monumentaux qui coûtent très cher. Avec cet argent, je me dis parfois qu’on ferait mieux d’investir dans les classes primaires pour expliquer aux enfants la qualité et la richesse d’un arbre ! Selon une étude récente, les enfants aux États-Unis connaissent des centaines logos de marques mais pas un seul nom d’arbres. Enseigner dès le plus jeune âge l’amour des arbres est une priorité bien plus importante que tous ces grands raouts internationaux...

  • Propos recueillis par Gaspard d’Allens

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