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Face au changement climatique, des jardiniers et maraîchers cultivent les semences paysannes

13 décembre 2019 / Lorène Lavocat (Reporterre)



En un siècle, les trois quarts des variétés de fruits et légumes ont disparu du fait de l’industrialisation agricole. Heureusement, un nombre croissant de personnes en France participent à la préservation et à la diffusion de cette « biodiversité cultivée », un bien commun de premier ordre à l’heure du changement climatique.

Yves Giraud se rappelle encore avec émotion sa découverte de l’oignon de Tarassac. « Je cultivais depuis quelques années un fabuleux oignon, qu’un voisin qui le tenait de son père m’avait donné, sans savoir d’où il venait ni comment il se nommait », raconte cet ancien maraîcher, habitant dans le Lodévois héraultais. À force d’enquête, il parvint à retrouver la trace de ce bulbe ancestral dans le petit village de Mons-la-Trivalle, dans le Haut-Languedoc, auprès d’une vieille jardinière du nom de Henriette. Et là, bingo ! « C’étaient bien les mêmes oignons que les miens, les “derniers” oignons de Tarassac, se remémore-t-il. Avant, tout le monde en faisait, ils étaient appréciés pour leur goût doux et leur bonne conservation. Puis, ils ont quasiment disparu, en même temps que les villages ont perdu leurs habitants. »

Nos campagnes sont truffées de ces histoires de graines oubliées. En un siècle, les trois quarts des variétés de fruits et légumes ont disparu, sacrifiées sur l’autel de l’industrialisation agricole. Mais en France, depuis une dizaine d’années, un nombre croissant de citoyens comme Yves Giraud s’activent à la préservation et à la diffusion de cette « biodiversité cultivée ». Collectifs de jardiniers et autres maisons de la semence se diffusent partout sur le territoire. « Il y a une vraie dynamique, constate Valérie Abatzian, ancienne technicienne dans une entreprise semencière, qui accompagne désormais ces groupes de semeurs. Les gens viennent avec une conscience politique forte, contre le monopole des firmes semencières, mais aussi parce qu’ils veulent manger des bonnes choses. Les légumes en supermarché sont sans goût, on ne sait pas d’où ils viennent. C’est une démarche de réappropriation collective. » Pas question cependant pour ces jardiniers de jouer les collectionneurs, précise Yves Giraud : « Nous n’avons pas un but conservatoire dans un sens muséographique, ce qui nous intéresse, c’est que ces variétés soient cultivées. »

« Quand il y a une sécheresse, tous nos plants de tomates ne vont pas mourir, certains vont mieux résister que d’autres » 

Et pour cause, ces variétés présentent de sérieux atouts pour assurer l’avenir de notre alimentation. Mais pourquoi un vieil oignon serait-il mieux adapté aux remous climatiques qu’un bel hybride F1 ? La réponse tient dans les qualificatifs que l’on adjoint à ces semences non issues de laboratoires : elles sont « paysannes » et « population ». Paysanne, car elles « trouvent leur origine dans le travail séculaire des paysans, qui les ont d’abord domestiquées, puis adaptées, améliorées et mises en circulation à travers l’échange des graines », expliquent Christophe Bonneuil, Olivier Petitjean et Frédéric Thomas, dans leur ouvrage Semences : une histoire politique (éditions Charles Léopold Mayer, 2012). « Population » car contrairement à nombre de variétés industrielles, elles ne sont pas homogènes, mais au contraire diverses, tel un peuple humain. Ce qui les rend ardues à classifier dans un catalogue officiel, mais extrêmement adaptables. « Quand il y a une sécheresse, tous nos plants de tomates ne vont pas mourir, certains vont mieux résister que d’autres, on va donc garder leurs graines pour les ressemer », explique Marie, maraîchère dans l’Hérault. Une sélection paysanne qu’elle ne pourrait pas faire avec des hybrides F1.

Dès son installation près de Lodève, en 2016, Marie s’est donc mise à faire ses semences plutôt qu’à les acheter. Sauf qu’« il est très difficile pour des maraîchers de produire toutes les graines de légumes qu’on cultive, explique Antoine, son compagnon. Les courges par exemple se croisent entre elles, on ne peut pas produire des graines de potimarron et de courgettes en même temps ». C’est pourquoi Antoine et Marie ont très vite rejoint le collectif des Semeurs du Lodévois Larzac, où ils ont rencontré Yves Giraud, l’oignon de Tarassac, et des dizaines de producteurs et de jardiniers amoureux des semences paysannes. « En groupe, on se répartit le travail, mais on partage aussi nos expériences, nos savoir-faire », explique Marie. Chaque fin d’année, le collectif se réunit afin de décider quelles seront les variétés multipliées les mois suivants. Les stocks de graines de laitue mouchetée de Salasc s’amenuisent ? Trois personnes vont s’atteler à démultiplier la semence. Le haricot nain quarantoune rencontre un franc succès dans les assiettes ? Un petit groupe se constitue pour en produire plus…

Les maraîchers accèdent ainsi à une plus grande autonomie vis-à-vis des industries semencières, et à des semences « adaptées à nos terres et à nos pratiques », ajoute Marie. Pour les jardiniers amateurs et passionnés, comme Marie-Claude Courbon, membre d’un collectif dans la Loire, « c’est le plaisir de découvrir et d’entretenir une grande diversité de variétés ». « On récupère et on conserve des variétés cultivées par nos ancêtres, comme le poivron d’Ampuis, un petit poivron adapté au climat froid de nos régions », détaille-t-elle. Ce travail de sauvegarde s’incarne dans les grainothèques ou banques de graines mises en place par tous les collectifs. À la Maison de la semence de la Loire, cette collection vivante se trouve pour le moment dans la cave de Marie-Claude Courbon, « en attendant de trouver un local frais et bien situé », souligne-t-elle.

Une fois les graines multipliées, elles ne sont néanmoins pas destinées à demeurer dans un sous-sol… mais bien à être partagées ! Les trocs de graines sont ainsi le temps fort de tous les collectifs de semeurs. En effet, si les échanges sont autorisés, la commercialisation de semences paysannes, non inscrites au catalogue officiel des espèces et variétés de plantes cultivées, est, elle, fortement restreinte (pour en savoir plus, rendez-vous sur le site du réseau Semences paysannes).

« Si demain Monsanto retire ses semences, on n’aura plus de nourriture pour le bétail, ce sera la crise » 

Dans le Lot, la Maison des semences, hébergée par l’association de développement rural Adear, organise la distribution des semences chaque mois de février. Isabelle, maraîchère installée près de Figeac depuis deux ans, a tout de suite adhéré au projet. « On travaille ensemble, jardiniers et maraîchers, on apprend les uns des autres, dit-elle. On a de très bons jardiniers, qui ont de l’expérience, ils connaissent leurs variétés, leur terroir. La graine ne va pas sans le savoir-faire. » L’enjeu est de taille pour les producteurs qui recourent à des variétés paysannes : la semence doit être de qualité, avec un taux de germination important, afin de garantir une bonne récolte et donc un revenu.

Une serre de la Maison de la semence de la Loire.

Car si le principe est simple — il s’agit de récupérer la semence quand la plante monte en graines —, ne devient pas semencier qui veut, explique Valérie Abatzian : « Ça peut devenir plus compliqué si on veut faire des semences de qualité, dit-elle. Il existe un minimum de bonnes pratiques à connaître, et une bonne dose d’instinct et d’expérience. Il faut bien isoler les variétés pour qu’elles ne se croisent pas, et connaître les bons stades de récolte pour chaque légume. »

Parmi les espèces difficiles à multiplier, le chou-fleur se place en bonne position sur le podium. C’est justement une des « spécialités » de l’association Kaol Kozh « vieux chou » en breton, « bien commun » en russe, aime à rappeler Marc Sire, salarié de l’association. « La semence de chou-fleur demande un œil particulier, c’est long, il y a des risques de maladies », décrit-il. D’où les stages de formation proposés régulièrement aux adhérents. Depuis 2007, le collectif s’est étendu en Bretagne, jusqu’à réunir aujourd’hui plus de 160 membres — particuliers, associations, maraîchers bio.

Une présentation de l’association Kaol Kozh.

Pour Marc Sire, le lien entre producteurs et jardiniers-consommateurs est essentiel : « La graine, c’est notre bouffe, affirme-t-il. Demain, s’il n’y a plus de graines, c’est la guerre civile. Aujourd’hui, la majorité des variétés de maïs appartiennent à Bayer-Monsanto, si demain Monsanto retire ses semences, on n’aura plus de nourriture pour le bétail, ce sera la crise. C’est tous ensemble que nous devons protéger ce patrimoine commun contre ces voleurs. »

À Kaol Kozh, on essaime donc à tout vent. Création de maisons de la semence, formation dans des jardins partagés — en ville comme à la campagne —, partenariats avec des chercheurs de l’Institut national de la recherche agronomique (Inra)… Non contents de conserver la biodiversité cultivée, les adhérents ont créé une nouvelle variété paysanne de brocolis, le « bricolis », qui arrive à maturité tardivement, aux mois de novembre et décembre. L’association a également créé un label afin d’identifier les « légumes issus de semences paysannes » sur les marchés, dans les magasins bio, mais également à Carrefour. L’opération a fait débat il y a deux ans, mais Marc Sire assume : « On veut populariser les semences paysannes. »






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Source : Lorène Lavocat pour Reporterre

Photos :
. chapô : Le « bricolis », de l’association Kaol Kozh. © Kaol Kozh
. oignons, « ruz », choux, formation : © Kaol Kozh
. serre : © Maison des semences du Lot

Cet article est rédigé en partenariat avec la Fondation Ekibio.

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