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Extinction Rebellion : récit d’une semaine de blocages

14 octobre 2019 / Camille Martin (Reporterre)



Des activistes d’Extinction Rebellion venus de toute la France ont occupé la place du Châtelet et enchaîné les actions depuis le samedi 5, dans le cadre de la semaine de rébellion internationale d’octobre (RIO). Reporterre vous fait revivre cet événement.

Du 5 au 12 octobre, se tenait à Paris et dans d’autres grandes villes du monde la « Rébellion internationale d’octobre », une semaine d’actions de désobéissance civile orchestrée par le mouvement Extinction Rebellion (XR) en vue de « combattre la destruction du monde vivant par les gouvernements et les multinationales », selon leur communiqué.

ACTE 1 : À Italie 2, la convergence en acte

Lancé le 31 octobre 2018 à Londres, XR est désormais présent dans plusieurs dizaines de pays. En France, jusqu’au début de ce mois, le mouvement avait mené peu de mobilisations. Samedi 5 octobre, près d’un millier d’activistes ont envahi le centre commercial Italie 2, à Paris, qu’ils ont occupé pendant plus de 17 heures.

Outre Extinction Rebellion, des Gilets jaunes, des organisations écolos – Youth for Climate, Désobéissance écolo Paris, Radiaction, la revue Terrestres – des mouvements queer, le Collectif Justice pour Adama s’étaient joints à l’action. Les militants ont bloqué la moitié du centre commercial, dont les boutiques ont rapidement baissé leur rideau.

« Quelle que soit la couleur du maillot que l’on porte, on transpire pour la même chose : vivre mieux, ensemble, a dit Jérôme Rodrigues, qui se définit comme un témoin-acteur des Gilets jaunes. Nous sommes ici réunis dans un temple de la consommation. On nous endort en faisant de la société de consommation un idéal, quand nous voulons d’une justice fiscale et sociale. Nous sommes absolument en phase avec les luttes écologistes d’aujourd’hui. Fini les corporations. »

Toute la journée, des discussions, des prises de parole – dont celle d’activistes hong-kongais – des performances ou des concerts se sont succédé. Vers 20 h, les gendarmes et CRS ont tenté d’expulser les occupants, à grand renfort de gaz au poivre, en vain. L’occupation a tenu une partie de la nuit puis les activistes ont décidé par eux-mêmes de quitter le centre commercial, vers 3 h du matin dimanche 6 octobre.

Assa Traoré, du comité Justice et vérité pour Adama, est venue soutenir le blocage.

Sur France Inter, lundi 7 octobre, Ségolène Royal a vivement critiqué le mouvement Extinction Rebellion et l’action de blocage du centre commercial Italie 2. Il y a « une instrumentalisation de l’écologie par ces groupes violents. Il faut les réprimer très rapidement, parce que c’est une dégradation de l’image de l’écologie », a-t-elle assuré, omettant qu’un des principes de XR est la non violence.

ACTE 2 : Une « Zad » en plein Paris

Dans l’après-midi du lundi, près de 2.000 activistes ont bloqué le centre géographique de Paris : le pont au Change et la place du Châtelet. Munis de bottes de paille et de palettes, ils ont neutralisé la circulation et rapidement créé une « zone d’autonomie temporaire ».

« Bloquer le cœur de Paris, à deux pas de la Préfecture de police, c’est une manière d’établir un rapport de force, de montrer qu’on est nombreux et assez déterminés pour tenir tête au gouvernement », estimait Jeanne, l’une des bloqueuses.

Parmi les revendications affichées, le mouvement réclamait « la reconnaissance de la gravité et de l’urgence des crises écologiques actuelles », « la réduction immédiate des émissions de gaz à effet de serre pour atteindre la neutralité carbone en 2025 », « l’arrêt immédiat de la destruction des écosystèmes océaniques et terrestres », et « la constitution d’une assemblée citoyenne » garante de l’avancée vers ces objectifs.

Sur le pont au Change, une trentaine de militants ont amené un requin en papier mâché, un bateau et de faux déchets afin de dénoncer la pollution plastique.

Campement, toilettes sèches, cantine : le lundi soir, tout était en place pour une occupation durable. Et les forces de l’ordre, discrètes, se tenaient à distance.

ACTE 3 : Mais où est passé la justice sociale ?

Le mardi 8 octobre, sous la pluie, les activistes ont poursuivi leur occupation. Venus des quatre coins de la France, ils étaient plusieurs centaines à faire vivre le camp né la veille. Outre les tâches quotidiennes – ravitaillement, cuisine, entretien des toilettes – les occupants pouvaient participer aux ateliers proposés : témoignage d’un zadiste de Notre-Dame-des-Landes, cours d’aïkido, débats.

En parallèle, certaines voix se sont élevées, s’interrogeant sur l’efficacité politique de l’occupation ou critiquant l’absence de revendications sur la justice sociale. L’historienne Mathilde Larrère regrettait ainsi que « la question sociale ait été absente » des premières assemblées générales. « Je n’ai pas vu non plus de discours anticapitalistes, plutôt des messages décroissants ou anti-consuméristes. Or le problème climatique doit être pensé avec le social, et dans une perspective anticapitaliste », indiquait l’historienne, qui s’était rendue lundi soir place du Châtelet.

Lors de l’occupation de la place du Châtelet et du pont y menant, à Paris.

Face aux critiques montantes sur leur manque d’ouverture, l’opacité des prises de décision ou leur négociation avec la police, Reporterre a tenté de clarifier le fonctionnement de XR, en interrogeant des activistes.

D’après Anton, la non violence constitue un principe intangible : « On n’empêche pas les différentes stratégies de vivre, mais on a créé cet espace dans lequel il faut respecter nos règles. Les personnes qui ont d’autres modalités d’action peuvent mener leurs actions ailleurs. »

Concernant la prise de décision, « tout marche à la prise d’initiative, précisait Tothoreau, de l’équipe médias. Si quelqu’un souhaite être référent, il peut prendre le poste, sachant que les référents ne sont pas décisionnaires – on essaie de prendre les décisions collectivement, en équipe – et que les rôles sont amenés à tourner. »

Quant au contact avec la police, Martine le justifiait par « une volonté du mouvement d’être inclusif » : « Il peut y avoir des enfants, des personnes en situation irrégulière, ou juste des gens qui ne souhaitent pas être présents en cas d’intervention. C’est pour leur sécurité qu’on essaye d’établir ce contact, pour minimiser les risques. »

La relative discrétion des forces de l’ordre s’expliquait, selon Damien, par une ruse du gouvernement : « J’y vois plusieurs raisons : ils cherchent à redorer leur image après les gazages au pont de Sully, ils cherchent à nous diviser avec les autres luttes en nous traitant différemment — comme une colonie de vacances —, et il y a peut être aussi un petit calcul électoraliste. »

ACTE 4 : Extension Rebellion

Jeudi 10 octobre au matin, des dizaines de militants d’Extinction Rebellion ont coupé la circulation sur deux importantes artères de Paris : la rue de Rivoli et le boulevard Sébastopol‬. Ils ont également bloqué un McDonald’s et un Starbucks. Martin a expliqué ces actions par une volonté de hausser le ton devant l’indifférence du gouvernement : « Le blocage de la place du Châtelet se passe trop bien : il n’y a pas de réaction des pouvoirs publics. Nous ne pouvons pas nous y résoudre, notre but n’est pas de partir sans une réaction de l’État. Nous allons muscler le bras de fer, et tant qu’il n’y aura pas de réponse, on va paralyser Paris. »

Une cabane des Gilets jaunes a été construite dans la nuit place du Châtelet une « manière de marquer la convergence entre les différents mouvements sociaux », dit l’un de ses occupants. Au fil des heures, des Gilets jaunes ont rejoint l’occupation.

À droite, Carola Rackete.

Une action sur les migrations environnementales a dû être annulée en raison de la présence des forces de l’ordre. Malgré tout, Carola Rackete, capitaine du Sea-Watch 3, le scientifique Serge Janicot et le chercheur spécialiste des migrations François Gemenne ont pris la parole près de la place du Châtelet. Il a remercié les activistes « du temps et de l’énergie » qu’ils consacrent « à mettre les dirigeants et les industriels devant leurs responsabilités ».

Toute la journée, des peace keepers ont cherché à apaiser les tensions avec les automobiliste suscitées par le blocage de la circulation, tel Thomas : « Avec les blocages rue de Rivoli, on a démultiplié notre capacité à déranger. On pousse le pouvoir à réagir alors qu’il feint de nous ignorer. Mais nous voulons des actes ! L’occupation de Châtelet est une victoire à double tranchant : d’un côté, on peut continuer notre activité politique dans la rue, mais l’absence des forces de l’ordre est étonnante. On voit qu’ils tentent de diviser les mouvements sociaux. Séparer les Gilets jaunes — que l’on fait passer pour violents — d’Extinction Rebellion — qu’on dit gentils —, ça ne va pas fonctionner. »

À l’issue d’une assemblée générale sur le Rojava, des activistes d’Extinction Rebellion ont décidé de rejoindre le rassemblement de soutien aux kurdes syriens place de la République. Les CRS ont aspergé le cortège « sauvage », non déclaré, de gaz lacrymogène et l’ont empêché de retrouver les soutiens au Rojava.

Jeudi soir, les activistes ont levé le blocage rue de Rivoli, puis vendredi matin, iels ont décidé d’abandonner l’occupation du pont au Change pour se concentrer place du Châtelet.

« Nous avons conclu que, comme les forces de l’ordre n’étaient pas intervenues, on pouvait libérer un peu les militants fatigués et se concentrer sur un lieu d’échanges et de convergence », a expliqué Heloïse.

Vendredi après-midi, partis de la place du Châtelet en enfourchant 200 vélos, les activistes d’Extinction Rebellion ont rallié la place de l’Étoile, en haut des Champs Élysées, dont ils ont perturbé la circulation.

Dans la nuit du vendredi au samedi, le camp de la place du Châtelet a été levé, « pour que davantage de personnes se mobilisent ce week-end ».

ACTE 5 : Nassés pont de la Concorde

La journée du samedi 12 octobre était pensée comme un point culminant de la semaine d’actions. Les activistes de XR ont investi les alentours de l’Assemblée nationale, un lieu où rassemblements et manifestations sont très difficiles.

Mais ils n’ont pas réussi à s’installer devant l’Assemblée nationale, des CRS ayant réagi très vivement aux premiers blocages. A la mi-journée, environ 400 personnes se trouvaient nassées sur le pont de la Concorde, face au palais Bourbon. Ils sont restés ainsi bloqués par les forces de l’ordre pendant plus de 6 h.

Pendant ce temps-là, sur la place du palais Bourbon, de l’autre côté de l’Assemblée nationale, des activistes ont mené une courte action contre la pollution plastique, en déversant des déchets devant les bâtiments officiels.

En France, la « Rébellion internationale d’octobre » s’est ainsi achevée vers 18 h ce samedi 12 octobre, les activistes de XR ayant quitté peu à peu les alentours de l’Assemblée nationale, sous haute surveillance policière.


A l’international

Toute la semaine, Extinction Rebellion a mené des actions dans d’autres pays. Vous pouvez retrouver des récits de nos reporters :


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Lire aussi : Une journée d’action devant l’Assemblée nationale avec Extinction Rebellion

Source : Lorène Lavocat pour Reporterre.

Photos : © NnoMan/Reporterre et © Alexandre-Reza Kokabi/Reporterre
chapô : Samedi 12 octobre, 400 personnes ont été nassées sur le pont de la Concorde

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