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Expulsée, la Zad de l’Amassada n’abandonne pas la bataille contre le mégatransformateur

9 octobre 2019 / Grégoire Souchay (Reporterre)



Pressentie depuis plusieurs jours, l’opération d’expulsion du hameau de l’Amassada s’est déroulée dans la matinée du mardi 8 octobre. Maintenant que les cabanes sont détruites, le chantier, déjà retardé de deux ans, pourrait bientôt commencer. Pour les opposants, c’est surtout le début d’une nouvelle bataille.

Le jour n’était pas encore levé qu’ils étaient déjà là. Dès 5 heures du matin, mardi 8 octobre, une dizaine de fourgonnettes de gendarmerie mobile prenait position aux abords du lieu-dit La Plaine, sur la commune de Saint-Victor-et Melvieu. C’est là que depuis cinq ans s’est installé un lieu collectif d’occupation, d’abord temporaire puis, depuis plus d’un an, permanent, contre un projet de transformateur électrique géant, sur une emprise de cinq hectares de terres agricoles. Un projet porté par RTE, une filiale à 51 % d’EDF, qui souhaite désengorger ses grands axes de distribution d’électricité, selon elle saturés par la mise en service de nombreux parcs éoliens et photovoltaïques dans le sud du Massif central [1]

6 h : le moment des premiers feux de barricades et des premiers gaz lacrymogènes, donnant à la nuit étoilée des couleurs étonnantes. Déjà, on pouvait se douter que l’équilibre des forces allait rapidement se rompre entre la soixantaine de manifestants ayant dormi sur place ou à proximité et près de quatre-vingts pandores en tenue et casqués, soutenus par deux blindés. Des véhicules autrefois exceptionnels qui deviennent de plus en plus banals dans le contexte sécuritaire actuel.

Mais, ce qui s’annonçait comme une journée sous haute tension s’est avéré finalement plus calme que prévu. Une quinzaine de manifestants ayant gagnés les toits des habitations du hameau de l’Amassada (l’« assemblée », en occitan), impossible de les déloger de nuit. Pendant deux heures, c’était dans une relative bonne humeur que les soixante résistants ont attendu et chanté avec chœur leur répertoire habituel, du plus traditionnel « RTE, dégage de notre paysage », au patrimonial « pas res nos arresta » (« rien ne nous arrête ») en utilisant souvent beaucoup d’humour : « N’oubliez pas, c’est nous les gentils ! »

Une par une, chaque habitation a été démolie, en gardant néanmoins le soin d’un « tri » entre bois, métaux et compostables 

Vers 8 h, un huissier est venu briser la relative joie ambiante en notifiant aux occupants le démarrage de l’expulsion. Rejoints par un autre escadron de gendarmerie mobile, près de 150 militaires étaient prêts à prendre possession des lieux. Au terme d’une bousculade musclée avec les premières lignes, donnant lieu à deux arrestations, la plupart des manifestants ont rapidement été écartés sauf la quinzaine d’occupants perchés sur les toits. Parmi eux, des militants de la Confédération paysanne, syndicat agricole qui appelle à soutenir les paysans dont les terres agricoles sont menacées, ainsi que les habitants de Saint-Victor-et-Melvieu opposés au projet.

Vers 9 h 30, les machines de chantier sont arrivées sur place. Pas moins de quatre pelles mécaniques et une broyeuse se sont mises en action autour des bâtiments principaux tandis que d’autres machines ont remorqué les caravanes des occupants. Un à un, les irréductibles perchés ont été délogés par une équipe de gendarmes spécialisés et ont été conduits fermement en dehors du périmètre pour y être finalement relâchés. Les autres manifestants, après quelques rapides tentatives de revenir sur les lieux en contournant le dispositif policier, sont vite arrivés au terme de leurs moyens et se sont repliés dans un vallon voisin. La suite n’a été qu’un ballet peu gracieux, celui des machines de chantier. Une par une, chaque habitation a été démolie, en gardant néanmoins le soin d’un « tri » entre bois, métaux et compostables. Jusqu’au moment presque absurde de l’abattage de l’éolienne artisanale, bâtie par ces occupants « contre l’éolien industriel ». Un an plus tôt, des actions contre des projets éoliens voisins avaient déjà fait dire aux opposants que, « désormais, cette transition [écologique] a besoin de l’ordre policier pour avancer ».

Les faits du jour n’ont fait que renforcer cette impression amère chez eux, même s’il faut noter que les gendarmes, arrivés des régions voisines, ont gardé un comportement plutôt calme et peu agressif.

 « Ils ont gagné la première manche, mais la partie est loin d’être finie »

Il était midi quand les machines ont mis à terre la cabane emblématique de la lutte, inaugurée en janvier 2015 autour de laquelle tout le hameau s’était construit. Mais seuls les gendarmes et les ouvriers du chantier déjà à pied d’œuvre pour poser des clôtures étaient encore là pour observer le spectacle de la destruction. Car les opposants, fatigués de leur trop courte nuit et de leur intense matinée s’étaient rassemblés au village, le temps de souffler un peu. Aucun blessé majeur n’a été à déplorer. Les deux interpellés, après une garde à vue à Rodez, ont été libérés dans la soirée. Les plus énervés se sont révélés finalement être les propriétaires des parcelles voisines, ulcérés d’avoir attendu toute la matinée sans pouvoir demander aux officiels pourquoi les gendarmes « n’ont pas été fichus de se garer sur les parcelles de RTE ». Ils auraient ainsi évité de détruire une partie des semis tout frais de ray-grass. Ces voisins ont été indemnisés 6.000 euros l’hectare, bien que l’argent soit pour l’instant entre les mains de la Caisse des dépôts et consignations, sachant que des hectares supplémentaires sont temporairement occupés par RTE pendant quatre ans, le temps (estimé) de la mise en place du transformateur.

Au soir, alors qu’il ne restait plus rien du hameau de l’Amassada, la préfète de l’Aveyron, Catherine Sarlandie de La Robertie, s’est félicitée « qu’aucun blessé ne soit à déplorer, tant du côté des forces de l’ordre que des occupants ». Venue au cours de la journée sur place suivre les opérations, elle a estimé que « l’objectif du retour à l’état de droit est pleinement atteint ». Elle est restée ainsi parfaitement dans son rôle, dans cette tragédie si commune des opérations policières pour le compte d’intérêts privés sous couvert d’un « intérêt public » de plus en plus largement contesté.

« Ils ont gagné la première manche, mais la partie est loin d’être finie », ont répondu pourtant avec un peu de défi les opposants. Le soir même, face à des gendarmes plus fatigués et en équipe plus réduite, les « anti-transfo » sont partis à l’assaut pour jouer à « touche grillage » aux abords du site, histoire de bien montrer que rien n’est terminé. Et tant pis pour les risques juridiques « d’occupation illégale avec destruction délictuelle du bien d’autrui en réunion ». Ils ont été renforcés par l’arrivée de nouveaux militants, malgré le blocage persistant des routes, et un appel a été lancé pour un rassemblement vendredi matin dans la ville voisine de Saint-Affrique. Un premier pas avant une plus franche réoccupation déjà envisagée d’ici à quatre semaines. Et les militants de rappeler dans un communiqué : « L’Amassada est une idée, elle ne peut pas disparaître. Elle trouvera d’autres cabanes où s’incarner. »


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Lire aussi : Les juges de Rodez assomment les opposants à l’éolien industriel

Source : Grégoire Souchay pour Reporterre

Photos : © Grégoire Souchay/Reporterre
. chapô : à l’Amassada, mardi 7 octobre.

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