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Je tente la vie sans plastique

4 juin 2019 / Alexandre-Reza Kokabi (Reporterre)



REPORTERRE A 30 ANS - Notre journaliste côtoie le plastique depuis sa naissance. Passé le choc de cette prise de conscience, il a décidé de prendre les choses en main et de s’éloigner autant que possible de cette matière aux multiples avantages mais sous laquelle nous étouffons.

En avril 1989, Reporterre publiait dans sa revue papier [1] un article intitulé « Le plastique a la vie dure ». À cette époque, constatait le journaliste, le succès du plastique, matière « légère, commode, hygiénique et économique » posait déjà problème : les déchets s’accumulaient dangereusement. Trente ans après, le plastique, dérivé du pétrole, est partout. Chaque année, 396 millions de tonnes de plastique sont produites selon le rapport de WWF, et cent millions se retrouvent dans la nature.

« Le plastique a la vie dure »

Depuis ma plus tendre enfance et mon premier biberon, le plastique est omniprésent dans ma vie. Protéiforme, de toutes les couleurs, et en abondance.

Je me souviens de l’école maternelle. Nous batifolions sur des tapis ludiques étendus sur le sol, nous posions nos derrières sur d’énormes poufs de couleur vive et nous faisions voler des avions miniatures. Tout ce décor, ce n’était que du « plastoc ».

Je n’oublie pas les repas au McDonald’s, où il me tardait — un brin nauséeux, après un menu avalé expéditivement — de sauter dans des piscines à balles… en « plastoc ».

Je garde en mémoire les courses avec ma mère, aussi, où j’aimais être promené à l’intérieur du caddie, tel un petit prince dans son carrosse. Autour de moi, le caddie se garnissait de produits alimentaires inévitablement suremballés. Mais j’étais ravi : dans mon nouveau paquet de céréales, le lendemain matin, je découvrirai un jouet en plastique, emballé dans un plastique, lui-même plongé au milieu de céréales contenues dans un sachet plastique. Le tout était empaqueté dans une boîte mi-carton, mi-plastique. Les poupées russes version « plastoc ».

Il y avait également, adolescent, mon équipe de football affublée d’un attirail bleu et blanc en matières 100 % synthétiques. Notre maillot n’avait rien de confortable mais présentait l’avantage de ne pas se froisser et de bien se laver. Nous affrontions nos adversaires sur des « pelouses » synthétiques et de fines billes de caoutchouc s’immisçaient dans nos chaussettes. Nous les rapportions inévitablement à la maison, ces granules noires en « plastoc », au grand dam de nos parents.

Depuis le milieu du XXe siècle et les Trente Glorieuses [2], le plastique s’est imposé comme un élément incontournable de nos vies. Matière fabriquée à 99 % à partir de combustibles fossiles, elle présente des avantages certains : elle est peu coûteuse, très souple, et malléable à souhait. Elle s’est parfaitement accommodée avec le développement d’une consommation mondialisée et de masse. Mais elle ruine, en revanche, notre santé, celle des écosystèmes, et contribue à détraquer le climat.

Là où le bât blesse, aussi, c’est que nous ne savons quoi faire de cette matière une fois qu’elle est usée, inutilisable, voire négligemment jetée au terme de sa première utilisation. Nous condamnons alors les générations futures à vivre sur une planète semblable à une décharge à ciel ouvert. Nos actions ici ont de lourdes conséquences ailleurs, y compris dans des zones à l’écart de la vie humaine. Les océans sont souillés jusqu’aux abysses, les organismes marins suffoquent [3] tandis que des îles et des continents de plastique dérivent à la surface. Dans le monde, le volume de plastique dans la mer pourrait ainsi excéder celui des poissons dès 2050.

Le mal est déjà très profond et implique une profonde refonte de nos modes de consommation pour nous départir de notre culture du plastique jetable. Persuadé que l’échelle d’action à privilégier est collective, je suis également conscient de pouvoir faire beaucoup mieux à mon petit niveau. Alors, je me suis attelé à réduire drastiquement le plastique entrant dans ma vie. En espérant un peu, au fond de moi, pouvoir emmener des proches dans mon sillage.

Je ne savais pas par où commencer alors j’ai demandé de l’aide à Loukia, bénévole à Zero Waste France. Elle possède un solide savoir-vivre zéro déchet, c’est-à-dire qu’elle produit le moins de déchets possibles. Au point de ne plus jeter qu’un seul sac poubelle, de taille moyenne, tous les trois mois. « Ce n’est pas si compliqué que ça, me rassure-t-elle, je ne fais pas d’effort surhumain au quotidien et je suis même plutôt flemmarde donc, si le zéro déchet était compliqué, je ne le ferais pas. » Nous avons papoté de mes habitudes de consommation, de mon rythme de vie, avant d’explorer mon appartement en quête de polymères.

Loukia, bénévole à Zero Waste France.

Mon bilan ne fût pas fameux : nous avons trouvé du plastique dans tous les recoins de mon 12 m2 parisien. Nous avons recensé 25 sacs en plastique accumulés depuis un an, rapportés de restaurants, de boutiques, de pharmacies. Dans mon frigo, au milieu de pléiade d’emballages alimentaires, nous avons retrouvé des crêpes industrielles sous plastique. Je ne suis pas très fier, c’est si facile de les faire soi-même.

Ma penderie aussi, pose problème. Mes tenues en matières synthétiques dégorgent des microfibres dans les eaux de lessive, lesquelles s’accumulent dans les océans. Quant à ma salle de bain, ma brosse à dent et ma brosse à cheveux sont en plastique et mon dentifrice, mes crèmes, mon savon, mon déodorant, mon gel, et mon shampoing sont tous dans des contenants de plastique.

Une fois le tour du logis effectué, Loukia m’a glissé de précieux conseils et a partagé ses bonnes adresses [4]. Et pour agir, j’ai décidé de me concentrer en priorité sur le plastique jetable entrant dans ma vie, celui que l’on met à la poubelle après quelques minutes ou quelques petites semaines d’utilisation et qui met des siècles à se décomposer. De cette transition débutée il y a un mois, je retire trois enseignements principaux :

1. Bien s’équiper

Accroché à mes épaules, mon fidèle sac à dos me permet de trimballer partout quelques objets incontournables de la vie zéro déchet :

Pour stocker les aliments récupérés en vrac dans mes placards, j’ai récupéré des bocaux. Les pots de confitures font parfaitement l’affaire. Quant à mes ustensiles de cuisine actuels, dont beaucoup sont en matière plastique, je les remplace un à un, une fois usés, par des outils composés de matières plus durables, tels le bois ou le métal. Au niveau de mes vêtements, je privilégie des pièces de seconde main et sans matières synthétiques, mais j’éprouve encore des difficultés à trouver des tenues de sport qui n’en comportent pas. En attendant, je me suis procuré un sac de lavage, censé retenir et limiter la fuite de microfibres dans le tambour de la machine.

Avec la montée de la fast-fashion, qui se traduit par la massification et le renouvellement très rapide des vêtements proposés à la vente, le polyester s’est imposé dans nos garde-robes. Matière peu chère et facile d’entretien, elle constitue près de 60 % de nos vêtements. Or, les tenues en matières synthétiques rejettent, à chaque lavage, des microfibres de plastique que l’on retrouve ensuite dans les océans.

2. Privilégier le vrac

Dans les supermarchés situés dans ma rue, dans le nord de Paris, c’est vite la désillusion : les rayons sont bourrés de plastique et le choix en vrac, quand il existe, est très restreint. Y compris dans les magasins bio. Je suis obligé de chercher plus loin que ma rue, et c’est le principal inconvénient du vrac : il oblige à diversifier les lieux de ravitaillement et, in fine, on y passe plus de temps. À quelques stations de métro, je vais au magasin Kilogramme, dans le 19e arrondissement. Une petite épicerie sans emballage qui propose des produits sains, artisanaux et locaux.

J’emplis ma besace — au milieu d’une clientèle exclusivement féminine — de pâtes fraiches, de lentilles, de semoule d’épeautre, et d’alléchantes céréales assorties d’éclats de chocolat, le tout en vrac. Clémentine, l’épicière, m’aide à me servir (je n’ai pas encore l’habitude de remplir moi-même mes sachets de pâtes et je concède être encore un peu gauche) et me présente ses produits, dont elle connaît à chaque fois la provenance. Je trouve des fruits et légumes de saison, dont une belle courge musquée de Provence, des cébettes, un poireau, des pommes de terre et de l’ail des ours. Au passage, j’embarque une poignée de yaourts, contenus dans des pots en verre, et je passe en caisse. Les prix ne me paraissent pas très élevés, je quitte l’épicerie sans aucun produit transformé et sans un gramme de plastique. Ma poubelle, elle, s’émacie.

Du côté de ma salle de bain, j’ai récupéré une brosse à dents en bambou et du dentifrice solide à La Maison du zéro déchet, dans le 18e arrondissement, et dégoté du savon en vrac au magasin Senteurs de Provence, dans le 20e. Sur les conseils de mon dentiste, je ne me suis pas débarrassé de mon tube de dentifrice fluoré, et j’alterne donc.

3. Recréer du lien avec les « petits » commerçants qui m’entourent

Afin d’éviter la grande surface située à côté de chez moi, un temple de plastique où même des fruits sont empaquetés dans des barquettes et du plastique, je me tourne vers le « petits » commerces de mon quartier. Le marché couvert de La Chapelle, par exemple, où j’achète des fruits et des légumes, de la viande, du poisson, des plats préparés ou encore des condiments tels que de merveilleuses tapenades.

Les commerçants ont tous, sans exception, le réflexe de glisser leurs produits dans des sacs plastiques dits « à usage unique »… qui sont pourtant interdits depuis le 1er janvier 2017. Je refuse poliment les sacs qu’on me tend et dispose les denrées dans mes sacs en tissu. Au boucher, je confie ma gamelle en inox, qu’il emplit sans rechigner. Il s’en amuse, je lui explique ma démarche et nous discutons de la pluie et du beau temps. Un brin déconcertés lors de ma première visite, les commerçants m’identifient et s’accoutument vite à remplir mes besaces en tissu.

Pour mon fromage, je vais à la Laiterie de La Chapelle, où les produits sont bios, locaux, et parisiens. Quant au vin, je passe par la boutique de Vin En vrac où, comme dans les celliers d’antan, on remplit une bouteille consignée depuis une cuve avec le vin de son choix. Mes courses sont plus chronophages qu’à l’époque où je n’avais qu’à tendre le bras machinalement, mais elles sont indéniablement plus incarnées et chaleureuses. Je passe aussi plus de temps dans ma cuisine à concocter des plats faits maison, mais c’est pour le mieux : je sais exactement d’où viennent les éléments qui composent mon assiette et les transforme moi-même, dans un élan — plus ou moins inspiré, force est de le reconnaître — de créativité.


QUELQUES ADRESSES


LATE DES TRENTE ANS DE L’ÉCOLOGIE

30 ans, c’est une génération. Beaucoup de membres de l’équipe de Reporterre aujourd’hui ont la trentaine et l’année de mobilisation sans précédent que nous venons de vivre sur l’urgence climatique nous a donné envie d’organiser un événement transgénérationnel pour symboliser la transmission entre l’ancienne et la nouvelle génération.

Le 15 juin prochain au Ground Control à Paris, nous serons heureux de gamberger et de festoyer avec toutes celles et ceux qui sont également préoccupés par la crise écologique et climatique. Nous réfléchirons avec Michèle Rivasi, Yannick Rousselet (Greenpeace), Claire Nouvian (Bloom), Corinne Lepage, Yann Arthus-Bertrand, des jeunes de Youth For Climate, des Gilets jaunes, des zadistes, des représentants de mouvements citoyens ; nous accueillerons celles et ceux qui font émerger un modèle de société soutenable : des associations, des coopératives, des acteurs de la transition écologique. Et puis, nous nous émouvrons avec les comédiennes Audrey Vernon et Giorgia Sinicorni, nous rirons avec les clowns Chiche Capon, et nous danserons sur les chansons de Nach.

La fête des Trente ans de l’écologie, comme Reporterre, sera en accès libre et ouvert à tous les publics, des plus jeunes aux moins jeunes. Nous aurons même un espace dédié aux enfants !

Alors rendez-vous le 15 juin prochain pour la grande fête de l’écologie. Découvrez le programme ici


Puisque vous êtes ici…

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[1En 1989, le quotidien de l’écologie a vécu sous la forme d’un mensuel papier, avant d’être relancé sur internet en 2007. 30 ans après, nous avons ressorti les neuf exemplaires publiés à l’époque et choisi de revenir sur certains sujets traités. Une façon de voir comment la question posée a évolué en trois décennies…}

[2De 1 million de tonnes en 1950, la production mondiale de plastique est passée à plus de 380 millions de tonnes en 2015, dépassant la plupart des autres matériaux synthétiques.

[3En mars 2012, 17 kilos de déchets ont par exemple été retrouvés dans l’estomac d’un cachalot échoué sur les plages d’Andalousie.

[4Je vis à Paris et les lieux où je me suis rendu sont exclusivement parisiens. Je vous présente mes excuses, lecteurs qui vivez peut-être ailleurs, et vous invite à partager avec nous vos bons filons.


Lire aussi : Le plastique est une menace pour la santé

Cet article a été réalisé avec le soutien de la Fondation Léa Nature, affiliée au réseau 1% for the Planet dans le cadre du projet « Pollutions et santé, toutes et tous informés ».

Source : Alexandre-Reza Kokabi pour Reporterre

Photos : ©Loup Barre/Reporterre

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