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En mer, les scientifiques traquent les algues toxiques

27 août 2020 / Laurène Champalle et Jérômine Derigny (Reporterre)



Été comme hiver, les microalgues — ou phytoplancton — font l’objet d’une surveillance étroite car certaines sont toxiques et dangereuses pour les humains. Dans cette tâche, l’Ifremer travaille avec les bénévoles de la Société nationale de sauvetage en mer.

L’opération prend quelques secondes. Accoudés au bastingage, Jean-Claude, 78 ans, et François, 74 ans, tous deux bénévoles à la Société nationale de sauvetage en mer (SNSM), jettent une bouteille Niskin par-dessus bord, au bout d’une corde. L’équipage est rodé : depuis 2007, la SNSM est partenaire de l’Institut français de recherche pour l’exploitation de la mer (Ifremer) pour prélever des échantillons d’eau de mer dans le cadre du Rephy. Le Réseau d’observation et de surveillance du phytoplancton et de l’hydrologie dans les eaux littorales a été créé par l’Ifremer dans les années 1980 pour suivre l’état sanitaire de l’eau de mer, où des algues toxiques peuvent se développer. Tous les quinze jours, le bateau orange des sauveteurs en mer quitte le port de Roscoff, avec à bord Luc Le Brun, technicien préleveur à l’Ifremer, et trois bénévoles. Direction le point « Saint-Pol large », un cercle de 180 mètres de diamètre, géolocalisé à quelques kilomètres de la côte.

François, bénévole à la Société nationale de sauvetage en mer (SNSM), pilote le bateau pour aller prélever des échantillons d’eau de mer au large de Roscoff.

Lestée à un mètre sous la surface, la bouteille de prélèvement se remplit d’eau de mer. Les hommes la remontent aussitôt sur le pont et versent les six litres récoltés dans plusieurs bidons de tailles variées : le premier sera utilisé pour rechercher la chlorophylle et connaître ainsi la production de biomasse grâce à la photosynthèse ; dans le second, plus petit, Luc Le Brun verse quelques gouttes brunes — du lugol — pour « fixer » l’échantillon, c’est-à-dire stopper la production de cellules. A bord, il mesure la température de l’eau, sa salinité et son taux d’oxygène. Mais c’est surtout le phytoplancton (ou microalgues) qui intéresse l’Ifremer dans le cadre du Rephy. Constitué de l’ensemble des algues microscopiques qui flottent dans les eaux, le phytoplancton joue un rôle fondamental pour la biodiversité marine et le climat de la planète.

« On sort par tous les temps. Parfois on effectue les prélèvements à quatre pattes sur le pont » 

Premier maillon de la chaîne alimentaire de l’écosystème marin, le phytoplancton produit 52 % de l’oxygène que l’on respire. Sur les quelque cinq mille espèces de phytoplanctons identifiées dans le monde, une vingtaine sont toxiques, dont trois en France. Ces microalgues sont classées par leur forme et leurs effets toxiques : Dinophysis (toxine diarrhéique), Alexandrium (toxine paralysante) et Pseudo-nitzschia (toxine amnésiante). La vigilance est de mise. « Avec le réchauffement climatique, on trouve parfois des espèces exotiques qui arrivent par les courants ou les eaux de ballast », souligne Luc Le Brun. « La plupart des phytoplanctons toxiques viennent du large. Ils blooment (prolifèrent) quand certaines conditions particulières d’ensoleillement, de vent, de salinité et de sels nutritifs sont réunies. Les mécanismes sont encore méconnus », reconnaît le technicien préleveur de l’Ifremer, qui se souvient d’un épisode impressionnant, à l’été 2012, quand la rade de Brest est devenue rouge sang. Le coupable ? Alexandrium, la microalgue paralysante, en plein bloom. L’analyse des prélèvements avait mis en évidence une concentration de 42 millions de cellules par litre d’eau : du jamais-vu.

Luc Le Brun (à droite), technicien préleveur à l’Ifremer, et Jean-Claude, 78 ans, et François, 74 ans, tous deux bénévoles à la SNSM.

« On sort par tous les temps. Parfois on effectue les prélèvements à quatre pattes sur le pont », plaisante Luc Le Brun, la peau rougie par le soleil. En cette matinée d’août, le soleil tape fort et le bateau glisse adroitement sur la mer étale entre les « cailloux » en partie découverts à marée haute. Été comme hiver, la même opération est effectuée le lundi ou le mardi, toutes les deux semaines, au point « Saint-Pol large » comme sur les 175 autres points disséminés le long du littoral français (Corse incluse), où l’Ifremer surveille le phytoplancton dans le cadre du Rephy. Effectuer les prélèvements toujours aux mêmes endroits permet d’avoir un historique de données de dix ans pour le point « Saint-Pol large », voire d’une trentaine d’années pour les points les plus anciens. Le Rephy s’est étoffé au fil des années et propose aujourd’hui une grande base de données. Tous les jeudis, l’Ifremer envoie un bulletin aux administrations locales, qui s’appuient sur son expertise scientifique pour ordonner la fermeture éventuelle d’une zone d’élevage ou de pêche professionnelle de coquillages si un seuil d’algues toxiques a été dépassé dans les échantillons d’eau de mer. Les données de l’Ifremer, accessibles au grand public, permettent aussi aux pêcheurs à pied de savoir s’ils peuvent ramasser des coques dans tel ou tel secteur.

« Faire une flore totale prend une demi-journée, parfois une journée complète » 

« La mer qui baigne le Finistère, à la confluence de la Manche et de la mer d’Iroise, et où de nombreuses rivières se jettent, regorge de microalgues. Les coquillages sont élevés dans les nombreux estuaires du Finistère : des zones très riches, avec d’importants apports anthropiques liés aux bassins versants. Les coquillages filtrent l’eau de mer et se nourrissent de ces éléments. Ils absorbent les toxines présentes dans certaines microalgues, ainsi que des polluants liés à l’épandage de produits chimiques dans les champs, à des stations d’épuration et à des systèmes d’assainissement non conformes dans les habitations », explique le lendemain Sylviane Boulben, adjointe au responsable de la station de l’Ifremer de Concarneau (Finistère).

Anne Doner analyse au microscope inversé à contraste de phase les prélèvements de la veille au point « Saint-Pol large » mis la nuit dans de petites cuves à décanter de 10 ml. Toutes les cellules de phytoplancton se sont déposées au fond sur une lamelle de verre, qu’elle peut observer, à la recherche d’éventuelles micro-algues toxiques.

L’Ifremer a été précurseur dans la recherche des pollutions en mer et sur le littoral. En plus du Rephy, depuis les années 1980, l’institut suit le Rocch (Réseau d’observation et de surveillance de la contamination chimique) et le Remi (Réseau de contrôle microbiologique des coquillages dans les zones de productions). À la station de l’Ifremer de Concarneau, Anne Doner, responsable technique du Rephy pour le Finistère, est penchée sur un microscope inversé à contraste de phase, à la recherche d’éventuelles microalgues toxiques dans les échantillons prélevés la veille au point « Saint-Pol large ». « Toutes les espèces de phytoplanctons supérieures à vingt microns sont identifiées. Faire une flore totale prend une demi-journée, parfois une journée complète », souligne-t-elle. Les enjeux sanitaires et économiques sont importants. En 2019, Pseudo-nitzschia a ainsi gâché les fêtes de fin d’année des marins-pêcheurs qui exploitent les gisements de coquilles Saint-Jacques de l’archipel des Glénans, au large de Concarneau. Les coquilles Saint-Jacques accumulent les toxines et mettent des mois à se détoxifier, alors que les huîtres et les moules, qui filtrent 5 à 6 litres d’eau par heure, se détoxifient en 24 à 48 h. Les sentinelles du phytoplancton veillent.



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Lire aussi : Alerte au plancton, « forêt des mers » indispensable à l’humanité

Source : Laurène Champalle pour Reporterre

Photos : © Jérômine Derigny/Reporterre
. chapô : Prélèvement de phytoplancton réalisé par l’Ifremer et la SNSM, en juillet 2020, au large de Roscoff (Finistère).

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