Journal indépendant, en accès libre pour tous, sans publicité ni actionnaire, financé par les dons de ses lecteurs
Recevoir la lettre d'info

Reportage — Climat

En Sibérie, la fonte du pergélisol est une calamité

En Iakoutie, le réchauffement climatique a des effets dramatiques sur la vie des habitants d’une régions parmi les plus froides au monde. Et la transformation du sol gelé accélérera la dégradation du climat mondial.

Dikimdya, Berdigestiakh et Iakoutsk (Iakoutie, Russie), reportage

Sur la route enneigée de Dikimdya, petit village de Iakoutie centrale à plus de 7 000 kilomètres de Moscou, le paysage de taïga laisse soudain la place à des champs au relief étrange. De chaque côté de la chaussée, les terrains sont couverts de « bosses » aux formes presque régulières. « Ces dépressions du sol s’appellent des “thermokarsts” », explique sur place Nikita Tananaev, chercheur à l’Institut du pergélisol de Iakoutsk, la capitale de la Iakoutie.

Vue aérienne des monticules créés par la dégradation du pergélisol, les « thermokarsts », aux environs du village de Berdigestiakh, en novembre 2021.

Située en Sibérie orientale, la République de Sakha — le nom officiel de la Iakoutie — est la plus grande région de Russie. Les terres de pâturage autrefois planes se déforment sous l’apparition de monticules, formés en raison du changement climatique. « Le réchauffement fait fondre la glace souterraine — qui se trouve sous la couche active du pergélisol. La forme particulière des bosses est due à la constitution même de la glace, qui s’organise en polygone », précise l’expert en hydrologie, originaire de Moscou.

Apparition de nouveaux lacs 

On appelle « couche active » du pergélisol la couche qui fond chaque été et regèle en hiver. Auparavant, elle mesurait entre 2 m et 2,5 m de profondeur selon les endroits, désormais sa taille augmente. En clair : la couche souterraine de pergélisol qui ne fondait jamais se met à fondre également. Quand le sol contient beaucoup de glace, comme c’est le cas ici, les conséquences sont critiques. « Cela entraîne une perte de volume et un affaissement du sol par endroits. » Nikita Tananaev indique une isba à l’extrémité du champ : « C’est une ferme de chevaux. Leurs animaux pâturaient ici, maintenant c’est devenu impossible. »

Le village de Berdigestiakh, en novembre 2021.

Le réchauffement climatique entraîne également des remontées d’eau qui font apparaître de nouveaux lacs et réduisent encore les terres disponibles. Un fléau pour le peuple sakha, ethnie majoritaire dans les villages de Iakoutie et vivant principalement de l’élevage de chevaux et de vaches. Leurs races, adaptées au climat extrême de la région, pâturent à l’extérieur et creusent la neige pour se nourrir, y compris en hiver par - 50 °C. « Pour que les bêtes ne meurent pas de faim, les éleveurs sont obligés d’acheter du foin, qu’ils doivent faire venir de régions voisines », souligne Vassili Timofeev, ancien fermier désormais journaliste pour la gazette locale.

Un cheval iakoute dans une ferme de Iakoutie centrale, en novembre 2021.

La ville rurale de Berdigestiakh, chef-lieu du district Gorni Ulus, compte près de 7 000 habitants. Elle est située à une quinzaine de kilomètres de ces champs de bosse. Nikita Tananaev y vient régulièrement pour donner des conférences à l’école Afanassi Osipov, du nom d’un artiste iakoute célèbre. L’établissement, qui participe au Youth-Eco Forum [1], l’a contacté au début de l’année scolaire pour qu’il partage ses connaissances scientifiques avec les élèves.

Angelina Gavrilieva dirige l’école Osipov de Berdigestiakh. L’école s’intéresse depuis longtemps aux thématiques écologiques et au réchauffement climatique.

Ici, on est très préoccupé par le changement climatique et ses conséquences sur le pergélisol. Outre les problèmes pour l’agriculture, la dégradation du sous-sol gelé endommage les constructions. « Les maisons s’enfoncent dans le sol, les murs se fissurent, les fondations se soulèvent, les clôtures tombent aussi. Et l’asphalte se déforme. Il faut sans cesse refaire les routes », témoigne Oksana Khourda, maîtresse de primaire.

Oksana Khourda, habitante de Berdigestiakh, se soucie beaucoup des conséquences de la dégradation du pergélisol causée par le réchauffement climatique.

La dégradation accélérée du pergélisol pourrait entraîner le relâchement de grandes quantités de gaz à effet de serre

Or 65 % du territoire russe est couvert de pergélisol. Selon une étude récente du ministère du Développement de l’Extrême-Orient et de l’Arctique, les dommages causés à la Russie par la fonte du pergélisol pourraient atteindre 9 000 milliards de roubles (106 milliards d’euros) au cours des 30 ans prochaines années. Afin de mieux prévenir les risques, la Russie a annoncé début novembre la création d’un système national unifié de surveillance de l’état du pergélisol, création prévue pour 2022.

Nikita Tananaev, chercheur en hydrologie membre l’Institut du pergélisol de Yakoutsk, à Dikimdya, en novembre 2021.

D’ores et déjà, les scientifiques estiment qu’une dégradation accélérée du pergélisol pourrait entraîner le relâchement de grandes quantités de gaz à effet de serre dans l’atmosphère, amplifiant encore plus le réchauffement climatique. « Lorsque le pergélisol fond, cela libère de la matière organique stockée dans les sols, qui est alors consommée par les bactéries. Ceci produit des émissions de CO2 ou de méthane », explique le dynamique Nikita Tananaev, parfaitement francophone. Il travaille actuellement sur un projet de mesure des quantités de gaz libéré. Un travail de terrain très utile car les données précises sur cette question manquent.

L’étude prévue sur trois ans est menée en collaboration avec l’université Paris-Saclay et plusieurs instituts de Moscou. « Cet été, j’ai installé des petites boites noires étanches, des “chambres”, au-dessus du sol pour prendre des échantillons de l’air. L’idée est de mesurer ce que l’on appelle “la respiration du sol”. Puis, on comparera nos données avec des zones sans pergélisol. »

La Sibérie connaît un réchauffement climatique beaucoup plus rapide que la moyenne planétaire. Sécheresses, vagues de chaleur records en été, incendies, inondations à répétition… sont parmi les nombreuses calamités qui frappent la Iakoutie depuis quelques années. Le district de Gorni Ulus a ainsi été particulièrement touché par les feux de forêt de l’été 2021.

« Les arbres jouent un rôle primordial de protection du pergélisol »

En détruisant la taïga, les incendies ont de graves conséquences sur le paysage et les sols. Directeur adjoint scientifique, Alexandre Fedorov travaille à l’Institut du pergélisol de Iakoutsk depuis 42 ans. Outre l’élaboration de cartes très détaillées sur l’état du sous-sol gelé en Iakoutie, il étudie également l’influence des feux de forêt sur les sols.

Alexandre Fedorov, le directeur adjoint scientifique de l’Institut du pergélisol de Iakoutsk, dans son bureau.

« Les arbres jouent un rôle primordial de protection du pergélisol, affirme-t-il. C’est une mission écologique très importante car ils absorbent une partie de l’eau contenue dans le sol. » Quand ils ne sont plus là, l’eau reste dans le sol puis gèle en hiver et déforme les sols. Cela conduit au même phénomène que celui observé à Dikimdya, la formation de « thermokarsts ».

Vassili Timofeev devant un mélèze remarquable, calciné dans la taïga à Dikimdya à la suite des incendies de 2021, en novembre 2021.

Dans son bureau au 2e étage du bâtiment de l’Institut, créé au tout début des années 1960, le scientifique de 64 ans montre une carte, en nuances de bleu, représentant la teneur en glace du sous-sol gelé de toute la Iakoutie : « Plus la teneur en glace du pergélisol est élevée, plus le risque de dégradation est important et plus le réchauffement climatique est dangereux », explique le chercheur.

Selon ses observations, la Iakoutie a perdu plus de la moitié de ses surfaces arables en 25 ans, passant de 100 000 hectares en 1990 à 40 000 hectares en 2015. Et les dommages ne font qu’empirer. « Avant, les processus thermokarstiques étaient très rares car les forêts se remettaient très vite des incendies. Avec le réchauffement climatique, les processus s’accélèrent et les surfaces touchées sont de plus en plus importantes », déclare Alexandre Fedorov. Très inquiet, il craint pour la survie des élevages iakoutes.

La ville de Iakoutsk vue depuis la Lena, en novembre 2021.

C’est maintenant que tout se joue…

La communauté scientifique ne cesse d’alerter sur le désastre environnemental qui s’accélère et s’aggrave, la population est de plus en plus préoccupée, et pourtant, le sujet reste secondaire dans le paysage médiatique. Ce bouleversement étant le problème fondamental de ce siècle, nous estimons qu’il doit occuper une place centrale et quotidienne dans le traitement de l’actualité.

Reporterre est un exemple rare dans le paysage médiatique : totalement indépendant, à but non lucratif, en accès libre, et sans publicité.
Le journal emploie une équipe de journalistes professionnels, qui produisent chaque jour des articles, enquêtes et reportages sur les enjeux environnementaux et sociaux. Nous faisons cela car nous pensons que la publication d’informations fiables, transparentes et accessibles à tous sur ces questions est une partie de la solution.

Vous comprenez donc pourquoi nous sollicitons votre soutien. Des dizaines de milliers de personnes viennent chaque jour s’informer sur Reporterre, et de plus en plus de lecteurs comme vous soutiennent le journal. Les dons de nos lecteurs représentent plus de 97% de nos ressources. Si toutes les personnes qui lisent et apprécient nos articles contribuent financièrement, le journal sera renforcé. Même pour 1 €, vous pouvez soutenir Reporterre — et cela ne prend qu’une minute. Merci.

Soutenir Reporterre

📨 S’abonner gratuitement aux lettres d’info

Abonnez-vous en moins d'une minute pour recevoir gratuitement par e-mail, au choix tous les jours ou toutes les semaines, une sélection des articles publiés par Reporterre.

S’abonner