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En Nouvelle-Calédonie, il plante des arbres depuis trente ans pour sauver les tortues

7 janvier 2020 / Sylvie Nadin (Reporterre)



Depuis 30 ans, en Nouvelle-Calédonie, Marc Peyrot, médecin à la retraite, plante des centaines d’arbres en bord de mer, aidé par des jeunes d’une association de protection des tortues. Ce reboisement du littoral, qui protège de la chaleur et des nuisances de la route, est une aubaine pour bien des espèces.

Dans la commune de Bourail, en Nouvelle-Calédonie, Marc Peyrot œuvre depuis trente ans, inlassablement, semblable au héros de la nouvelle de Giono [1]. Ce médecin à la retraite, qui se fait surnommer « le Gros Peyrot », est un activiste de l’ombre. Depuis son arrivée sur le Caillou, il plante des arbres. Des pins colonnaires, ces araucarias endémiques, des kohus et des flamboyants. Il reboise les bords de mer. « Je préfère les arbres aux humains », affirme-t-il. Il n’attend ni ne demande d’autorisation. Seul, ou accompagné par quelques jeunes, il plante et arrose.

Seul ou accompagné de quelques jeunes, Marc Peyrot plante des arbres sur l’île.

Marc et sa femme Yolanda sont arrivés sur le territoire en 1977. En 1986, ils ont acheté un terrain à la Roche Percée, un quartier de la commune de Bourail, situé sur la côte ouest de la Nouvelle-Calédonie. Il a rapidement commencé à planter des arbres le long de la plage. « Sur dix arbres qu’on observe aujourd’hui il y en a au moins huit qui ont été plantés. Ils ont maintenant 25 ans », dit-il en souriant. Lorsqu’il est arrivé à la Roche Percée, rien ne séparait la plage de la route. Les voitures allaient jusqu’au sable et des ordures jonchaient le sol. Il décrit : « Avec d’autres gens de la Roche, nous avons placé des cailloux entre la plage et la route pour empêcher les voitures d’avancer sur le sable et pour permettre aux arbres de pousser sur la butte. Aujourd’hui ce n’est plus du tout le même paysage. »

Les arbres créent un mur végétal entre la plage et la route, source de stress pour les tortues

Après s’être occupé de ce bord de mer, il s’est attaqué à la baie des Tortues, une plage isolée à proximité. Elle est visitée chaque année par des tortues dites « Grosses têtes » — tout comme la plage de la Roche Percée, qui serait le deuxième plus gros site de ponte de ces tortues Caretta caretta dans le Pacifique Sud. Reboiser a aussi un impact sur cette espèce classée en danger critique par l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN). Les arbres créent en effet un mur végétal entre la plage et la route, bloquant les lumières des phares des voitures, sources de stress pour les tortues. Par ailleurs, avec la hausse mondiale des températures, la température dans les nids augmente elle aussi et influe sur le sexe des tortues. À plus de 28,7°C, ce sont surtout des femelles qui naissent.

Les arbres procurent ombre et fraîcheur et limitent ainsi la hausse des températures. Ils servent également à fixer les dunes et empêchent l’érosion des plages, car leurs racines retiennent le sable et évitent qu’il ne soit emporté par les tempêtes. Le reboisement permet aussi de préserver les habitats d’autres espèces comme les pétrels, des oiseaux classés sur la liste rouge de l’UICN.

Lors du lancement du reboisement de la baie des Tortues, la municipalité, les médias et les coutumiers des tribus avoisinantes étaient tous présents, saluant l’initiative. « Mais plus personne n’était là quand il a fallu arroser, déplore le Gros Peyrot. Or, le problème quand on décide de planter, c’est qu’il faut entretenir les plants pendant deux à cinq ans, jusqu’à ce que les racines soient assez profondes, sinon ils meurent en saison sèche. Un petit araucaria ne tiendra pas sans eau. Durant les trois à quatre mois de sécheresse, il faut l’arroser chaque semaine pendant cinq ans ! »

L’homme a aussi planté des flamboyants, ces arbres à floraison rouge originaires de Madagascar, où Marc a vécu durant 17 ans lorsqu’il était jeune. Cette espèce est adaptée à la sécheresse et, comme c’est une légumineuse, elle enrichit le sol. Robuste et à croissance rapide, un flamboyant, après deux ans, n’a plus besoin d’être arrosé et abrite de son ombre les autres petits arbres. « C’est mal vu par la municipalité car ils ne sont pas endémiques. Les gens confondent espèces non endémiques et espèces invasives, explique-t-il. On ne me fait aucun retour, on me laisse juste faire. Si on ne veut que de l’endémisme, il n’y aura plus de manguiers, plus de cocotiers ! Et il y a bien quelque chose que je connais qui n’est pas endémique et bel et bien dangereux : c’est nous, les humains ! » Il ajoute avec un sourire en coin : « J’ai même planté un baobab... »

Le médecin à la retraite s’est aussi attaqué à la baie des Tortues.

Durant la période sèche, entre septembre et janvier, Marc arrose donc régulièrement ses plantations. Il part en fin d’après-midi, tirant avec sa voiture une remorque pleine de bidons d’eau. Il est aidé par la « jeunesse de Bwärä » comme il appelle les volontaires de l’association Bwärä de protection des tortues, basée près de la plage de la Roche Percée. Ces bras lui sont bien utiles pour porter l’eau jusqu’au bord de mer.

À Poé, à une dizaine de minutes en voiture de la Roche Percée, la Mutuelle des fonctionnaires possède un terrain. Elle accepte que Marc vienne y faire des plantations. Ces trois dernières années, il a planté 500 arbres. « Dans quelques années ce sera une forêt, comme à la baie des Tortues », se réjouit-il.
Malwen Jaffré, écogarde à l’association Bwärä, l’accompagne. Chacun porte deux bidons de cinq litres. Il en faut un par arbre. « Nous sommes en période de sécheresse et de restriction d’eau, mais laisser mourir les arbres c’est une vraie erreur ! », s’exclame le médecin à la retraite.

La mutuelle met de l’eau à sa disposition, sinon il remplit ses bidons chez lui ou sur le terrain de Bwärä. Il ne peut toutefois pas arroser autant qu’il le souhaiterait et doit parfois faire des choix.

« Arroser, pailler, ça fait partie de la plantation. Planter juste pour planter, ça ne marche pas »

« Cet arbre a une croissance lente, donc je l’ai mis à côté d’un flamboyant, dont la croissance est beaucoup plus rapide et qui lui fait ainsi de l’ombre », explique-t-il en versant un bidon au pied d’un petit cycas. L’arrosage est difficile car le sol, composé de quelques centimètres de terre puis de sable, absorbe très peu. « Il faut arroser doucement. » Malwen ajoute des feuilles autour des petits arbres pour garder la fraîcheur et empêcher l’eau de s’écouler. Il a rencontré Marc l’an dernier par le biais de l’association Bwärä. Elle possède une pépinière avec quelques milliers de plants et s’occupe elle aussi du reboisement des bords de mer. « Au début, je me suis demandé : qui est cet énergumène qui plante des arbres ? » raconte Malwen en souriant. « Puis sa démarche m’a touché par son côté désintéressé, il ne se met pas en avant, et par sa vision à long terme. Il travaille pour le bien commun, sans rien attendre et en étant même parfois critiqué. » Il ajoute : « S’il m’a touché, je pense qu’il peut inspirer beaucoup d’autres gens et être un exemple. »

Les petits arbres doivent être protégés d’un dangereux ennemi : le fil de la débroussailleuse.

Durant la saison sèche, Marc et certains jeunes de Bwärä vont ramasser de la biomasse sèche, principalement des palmes de cocotiers, afin d’éviter les incendies. Ils en font un broyat pour obtenir du mulch qu’ils mettent autour des arbres afin de les protéger et éviter les mauvaises herbes. « Arroser, pailler, ça fait partie de la plantation. Planter juste pour planter, ça ne marche pas », résume Marc.

Certains plants semblent en mauvais état à cause de la chaleur, il n’a pas plu depuis de nombreuses semaines. « On leur donne une perfusion », dit Marc en versant quelques litres supplémentaires sur un arbre aux feuilles jaunies. « Les arbres ont deux soucis : la sécheresse et l’Homme », explique-t-il. En effet, les petits arbres ont un dangereux ennemi animé par des mains humaines : le rotofil. Le fil de la débroussailleuse peut endommager le tronc encore fragile de l’arbre et même le couper. « La municipalité décide de couper les herbes en bord de mer à Poé, mais personne ne fait attention à nos plantations. Ce n’est pas un parc pourtant, il faut laisser la nature vivre ! », s’offusque le Gros Peyrot. Il ajoute des protections autour des troncs mais cela ne suffit pas toujours. Il désigne un tronc avec plusieurs cicatrices. « Heureusement il survivra, c’est un solide. » Il ajoute en soupirant : « C’est une vraie bagarre pour protéger les petits arbres. »

Il termine les derniers bidons pendant que le soleil se couche sur la mer. « Ce n’est pas un travail, c’est un plaisir. Être au milieu des arbres, à côté d’un des plus beaux lagons au monde. C’est un cadre magnifique », dit-il en souriant.


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[1L’homme qui plantait des arbres, paru aux États-Unis dans le magazine Vogue en 1954.


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Source et photos : Sylvie Nadin pour Reporterre

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