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En Guyane, les savoir-faire traditionnels se perdent sur le chemin de l’école

13 janvier 2020 / Gwenvaël Delanoë et Juliette Cabaço Roger (Reporterre)



En Guyane, les Wayana quittent leur village à l’âge de 11 ans pour la ville et le collège. Livrés à eux-mêmes, ils rencontrent bien souvent l’échec scolaire, l’alcool, les drogues. Cet éloignement se fait aussi au détriment de l’enseignement des savoir-faire traditionnels, indispensables à la vie en forêt.

« Quand j’étais petit, c’était bien. Notre jeunesse, c’était la pirogue, l’eau… Tout a changé en si peu de temps. » Mowgli Pleikë a 28 ans. Amérindien wayana, il a grandi à Twenké, au cœur de l’Amazonie guyanaise, sur le haut du fleuve Maroni, à un jour de voyage de Cayenne. Après un trajet en avion et quelques heures de pirogue, des maisons sur pilotis apparaissent, surplombées par le drapeau tricolore. Au centre du village se dressent quelques bouts de bois disposés en rond. « C’est là où se trouvait avant le tukusipan, explique Mowgli, se souvenant de ses soirées d’enfance passées à écouter les histoires des anciens. Comme il y avait pas de télé ni d’électricité… »

Aujourd’hui, dans leurs hamacs, les jeunes pianotent sur leurs téléphones portables à longueur de journée. Nombre d’entre eux sont déscolarisés. « Avant, le diplôme d’Amérindien, c’était savoir pêcher, chasser et tresser différents types de vannerie, continue le Wayana. Aujourd’hui, quand les jeunes reviennent au village, ils n’ont plus envie d’apprendre. Ils n’ont plus le lien avec les parents, c’est coupé. Le jour où il n’y aura plus rien, ils auront l’argent, mais ils n’auront pas le savoir-faire. » Ce n’est pas à l’école primaire de Taluen, de l’autre côté de la rive, que ce savoir-faire leur a été enseigné. La plupart des jeunes Amérindiens ont appris à parler français dans les salles de classe en suivant un programme scolaire métropolitain, en décalage avec leur réalité et leur culture. Ce décalage qui se transforme en fossé lors du passage au collège, à Maripasoula, à deux heures de pirogue en aval de Twenké.

« À force de voir les gens traîner, ça m’a donné envie de traîner aussi »

C’est donc vers 11 ans que les enfants quittent leur famille et leur village. Ceux qui iront au bout de leur scolarité ne reviendront pas vivre au village avant sept ans, voire plus. Pendant les années de collège, les enfants ne rentrent environ qu’une fois par mois. Cette séparation dresse des murs entre leurs parents et eux. « Pour les jeunes, le collège est difficile. Pour nous aussi ! raconte Ulakau, la mère de Mowgli, qui a vu le cœur serré ses quatre enfants quitter le foyer. Chez nous, chez les Amérindiens, on éduque les enfants jusqu’à la fin de leur vie. » L’année prochaine, c’est sa cadette qui partira pour Maripasoula. « Ma fille a peur, elle ne veut pas y aller », confie Ulakau. Parce que le collège marque souvent le début d’une spirale infernale pour les adolescents.

À Maripasoula, chaque commerce chinois propose une pirogue gratuite pour traverser le fleur et se rendre à New Albina, au Suriname.

Stéphane Aloïke peut en témoigner. Maillot de football, jeans, baskets, lunettes de soleil et chaîne en or, il porte le look prisé des adolescents amérindiens. Parti au collège à l’âge de 9 ans après avoir sauté une classe, Stéphane n’a pas obtenu son brevet. « J’ai complètement dérapé, regrette-t-il. À force de voir les gens traîner, ça m’a donné envie de traîner aussi. » Logés dans un internat insalubre ou au sein de familles d’accueil dont le soutien peut laisser à désirer, les jeunes Wayana, plutôt que d’aller en cours, sont nombreux à aller « en face », comme on dit ici. « En face », sur la rive surinamaise du Maroni, c’est New Albina, ville qui a poussé lors de la dernière ruée vers l’or. « C’est comme des supermarchés, mais moins cher. Il y a des restaurants, des putes, de tout. Il y a tout le temps la fête là bas », explique Stéphane, qui ira jusqu’à transporter des orpailleurs clandestins pour un peu d’argent de poche. Dans ces conditions, l’alcool et la drogue font des ravages, et beaucoup adolescents décrochent pendant le collège ou plus tard, au lycée, à Cayenne. Et vient le retour à la case village.

« La transmission de père en fils, c’est terminé. Les jeunes partent très tôt ici » 

Les Wayana se retrouvent alors coincés entre un mode de vie traditionnel, qui ne leur est plus possible, et un monde occidental, centré sur l’argent et l’emploi, qui leur est difficilement accessible. « Ils sont toujours vus comme alcoolisés, comme s’ils n’avaient pas d’avenir, alors qu’ils sont juste perdus dans leur petite bulle de tristesse, explique Pauline Mataliuku Aloïke, la grande sœur de Stéphane. Pour les filles qui reviennent, c’est trop dur. Elles deviennent malheureuses. Avec le temps, elles pensent qu’elles sont inutiles. » Pauline a réussi a avoir son bac : « On est sous le choc d’une nouvelle vie. Parce que depuis petits, on nous apprend à aller à l’école, que ça. Donc, quand on a échoué à l’école, on n’a pas de plan B. Et c’est là qu’on se dit “ah, si je savais faire ça…” » Les savoirs de la forêt sont alors à réapprendre. Traditionnellement, cela se fait par mimétisme pendant l’enfance et à l’adolescence, l’âge où ils sont censés se perfectionner.

À cause de la pollution engendrée par l’orpaillage les Wayana doivent aller pêcher et chasser de plus en plus loin.

« La transmission de père en fils, c’est terminé. Les jeunes partent très tôt ici. Ils n’ont pas le temps qu’on leur transmette les savoir-faire : la vannerie, la pêche, la chasse, la cueillette en forêt, dit Aimawale Opoya, peintre de ciel de case . Et quand ils reviennent au village, ils sont encore plus perdus. C’est un gros problème chez les Wayana, qui se traduit peut-être par les suicides. » Des suicides qui sont 25 fois plus nombreux que dans l’Hexagone, selon Annick Girardin, ministre des Outre-mer.

Se réapproprier en partie le mode de vie Wayana pourrait être un « plan B ». Pour Musedou Simanku, 22 ans, c’est même une question d’autosubsistance. « Si on ne travaille plus, on n’a plus d’argent pour acheter. Il faut qu’on plante de la cassave, des pastèques, tout ça, pour nourrir la famille. Quelques-uns ne vont pas à l’abattis avec leurs parents. Je sais même pas comment ils vont faire quand leurs parents ne seront plus là. » Pour sa part, ayant été contraint d’abandonner le lycée, il semble avoir trouvé l’équilibre entre le travail à l’abattis et un emploi saisonnier d’animateur.

Comment combler le fossé qui se creuse entre les parents et leurs enfants ? Les Wayana demandent la construction d’un collège à Taluen pour l’ensemble des villages. Le président de la CTG (Communauté territoriale de Guyane), Rodolphe Alexandre, s’y est engagé… Mais sans fixer d’échéance. « Il y a vraiment urgence à la construction de ce collège, estime Alain Ayong Le Kama, recteur de l’Académie de Guyane. Justement en raison des questions qu’on a posées aujourd’hui, avec des élèves de sixième qui ne rentrent pas chez eux, et un internat qui est à venir [en travaux] mais où il y a toujours le déracinement. »

« À ce jour, il n’y a même plus d’adultes qui transmettent »

« Le collège ne va pas tout régler », prévient Jeannette Manaku Anataka, qui porte l’association [Akenaïtuna|« Mon premier fleuve », en wayana.]. Son but : organiser des centres de loisirs pendant les vacances scolaires en employant des jeunes amérindiens au chômage. « Je ne crois pas que ce soit le fait que les enfants partent du village à 11 ans qui empêche la transmission des savoirs. À ce jour, il n’y a même plus d’adultes qui transmettent. » C’est pourquoi Jeannette a décidé de former ses animateurs aux savoirs traditionnels en faisant appel aux anciens. « Ensuite, ce sera aux animateurs de transmettre aux enfants du centre aéré. »


Avec l’association Akenaïtuna, Jeannette (à gauche) fait d’une pierre deux coups : elle propose des activités aux plus petits en employant de jeunes Amérindiens.

« Le niveau d’acculturation est assez fort, comme aussi le rejet de la culture amérindienne. » Venue de Bretagne, Chloé Moulard a intégré l’association Nature Rights et a participé à la création du Réseau des savoirs de la forêt (RSF). Celui-ci rassemble les initiatives locales autour de la préservation des savoirs, notamment les techniques agricoles. « Souvent, c’est porté par des jeunes qui ont vécu le rejet de la culture autochtone quand ils étaient adolescents, qui sont partis en France, et qui se sont rendu compte de la valeur de leur culture. » De plus en plus de voix s’élèvent pour réclamer qu’on donne une place à la préservation de ces savoirs au sein même des programmes scolaires, ainsi qu’aux langues amérindiennes. Un premier pas est d’ores et déjà fait avec des intervenants en langue maternelle dans les écoles primaires. Un dispositif encouragé par les Accords de Guyane de 2017, et qui concerne toutes les communautés du territoire.

Les Wayana ne sont pas les seuls touchés par le déracinement dû à la scolarisation : les peuples amérindiens Teko, Wayãpi et dans une autre mesure les Kali’na, et peuples Bushinengués (les « Noirs-Marrons »), sont aussi concernés. « Il y a un manque de cohésion entre les différentes communautés autochtones, ce qui fait que leur pouvoir est assez dispersé », souligne Chloé. Il leur est d’autant plus difficile de se faire entendre que la France n’a pas signé la convention de l’Organisation internationale du travail (OIT) relative aux droits des peuples autochtones. Sans cet outil, faire reconnaître à l’État les spécificités, et donc les droits, de ces dernières relève d’un long combat.


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Lire aussi : Guyane : les demandes oubliées des peuples amérindiens

Source : Gwenvaël Delanoë et Juliette Cabaço Roger pour Reporterre

Photos : © Gwenvaël Delanoë et Juliette Cabaço Roger/Reporterre
. chapô : sur le fleuve Maroni.

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