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En Chine et en France, les élevages industriels de porcs sont une source de pandémies

6 juin 2020 / Jocelyne Porcher



Qu’est-ce qui, depuis les années 1980, explique la multiplication des virus et les abattages à grande échelle d’animaux ? Le développement de l’élevage industriel porcin en Chine, accompagné par la France, répond l’auteure de cette tribune. Qui en appelle à d’autres modes d’élevage, respectueux des animaux.

Jocelyne Porcher est directrice de recherches à l’Inra de Montpellier. Elle travaille sur la relation de travail entre les éleveurs et leurs animaux. Avant, elle a été elle-même éleveuse et technicienne agricole.


La crise sanitaire mondiale que nous traversons actuellement fait des milliers de morts, dont une grande part, sans aucun doute, aurait pu être évitée par des politiques de santé humaines plutôt que gestionnaires. Elle atteint notre humanité, mais elle touche également de manière insidieuse une part de notre intégrité : nos relations aux animaux. Alors que nombre de nos concitoyens se réjouissent de la présence de leurs compagnons animaux dans le contexte actuel de rupture des contacts entre humains, reconnaissent leur importance dans leurs vies, leurs vies concrètes, matérielles, mais aussi psychiques, d’autres, avec plus d’opportunisme que de décence, insistent sur le fait que la cause première de cette pandémie serait à rechercher dans notre proximité avec les animaux, à travers l’élevage et la domestication. Haro sur le baudet, sur le pangolin, sur la chauve-souris et, plus récemment, sur le chien. Car, si pour les uns, le criminel est l’animal sauvage, pour les autres, c’est l’animal domestique, et, au-delà, l’animal humain, générique, celui dont Gaïa aspirerait à se débarrasser enfin.

Nous l’avons lu depuis le début de l’épidémie, l’origine du virus serait à rechercher chez les animaux. Il aurait été transmis aux humains à cause de pratiques hautement répréhensibles comme consommer de la viande ou vendre du poisson sur les marchés. Plus globalement, nos relations aux animaux provoqueraient ces zoonoses et cela depuis le Néolithique. Avant cette malheureuse rencontre entre les humains et les animaux, avant cette « monstrueuse cohabitation », au temps béni des chasseurs cueilleurs, voire au temps béni (surtout l’hiver) des cueilleurs tout court, la planète était un éden. Les communautés humaines ne connaissaient ni la guerre ni la faim, ces calamités étant venues avec l’agriculture, paraît-il.

Comment ces fables des origines peuvent-elles avoir un tel écho aujourd’hui alors que les animaux domestiques occupent une place si importante dans nos vies, dans nos vies concrètes, matérielles, mais aussi dans nos vies psychiques ? On peut proposer de penser au contraire, à propos de la domestication des animaux, que l’aventure humaine aurait pu tourner court sans cette extraordinaire bifurcation de l’évolution des espèces opérée il y a dix millénaires, l’association entre des individus de l’espèce humaine et ceux d’autres espèces animales, intéressés à mettre en jeu ensemble les conditions de leur survie respective [1].

Au cours de cette association et depuis dix millénaires, nous avons échangé bien des choses et, bien sûr, également des micro-organismes et virus. Qu’est-ce qui a changé ces dernières décennies pour que ces zoonoses se multiplient et soient rendues plus dangereuses et plus mondialisées ?

Ce qui a changé : les conditions d’élevage des animaux, notamment en Chine

Ce qui a fondamentalement changé et dont on entend fort peu parler à l’heure du Covid-19, ce sont les conditions d’« élevage » des animaux en Chine. En quelques décennies, ce pays est devenu un leader mondial des productions animales, et notamment de la production de porcs. La Chine est le premier producteur de porcs au monde et elle est également le premier pays consommateur. Cela, « grâce » à des structures industrielles de très grande taille – d’ailleurs développées en partie avec le concours d’entreprises françaises (génétique, aliments du bétail, équipements...), qui ont remplacé les élevages paysans.

Lutte contre une ferme-usine dans la Vienne, en 2018.

Wuhan est la capitale de la province du Hubei, forte productrice de porcs (production, sélection, reproduction, abattoirs...). On trouve dans cette province de très grandes structures de production de porcs (de 10.000 à 50.000 animaux). Le dernier salon du China international animal husbandry exhibition (CAHE) [2], consacré aux productions animales (porcs et volailles notamment), s’est tenu à Wuhan en 2019.

Si la Chine détient sans doute aujourd’hui le triste record de la densité de porcs par mètre carré et fait preuve d’inventivité en entassant les porcs dans des bâtiments de plusieurs étages, elle ne fait que reproduire et étendre un modèle que les zootechniciens et vétérinaires français ont largement participé à développer. Quand, en 1970, a été conçu le « plan de rationalisation de la production porcine », il s’agissait bien de sortir les porcs des fermes où ils étaient dispersés et de mettre en place un « élevage » rationnel, moderne et productif.

Depuis les débuts de l’élevage industriel, les pathologies dévastatrices se sont multipliées

Ce modèle industriel de production porcine, celui qui existe actuellement en Bretagne comme en Chine, même s’ils sont à des niveaux de taille différents, n’a pas été mis en place si facilement et il n’a pu s’imposer comme « modèle dominant » que dans les années 1980. Pendant dix ans, il a fallu batailler contre les virus et microbes qui assaillaient les animaux enfermés et sans défense contre les pathologies générées par l’enfermement, la promiscuité et le volume des déjections [3].

Il n’était pas rare que le producteur entrant dans sa porcherie trouve une partie de ses animaux agonisants ou morts : « En post-sevrage, on a perdu jusqu’à 30 % de porcelets mais économiquement on n’a jamais souffert. [...] J’ai eu énormément de cochons à crever, on était tous des apprentis sorciers dans l’élevage en fait, il y en avait un qui voulait trouver son virus, l’autre qui voulait ceci, l’autre qui voulait cela », explique un producteur installé en 1968 [4].

Cette bataille contre les virus n’a en fait jamais cessé. Régulièrement, une pathologie dévastatrice – [SRDP|Syndrome dysgénésique et respiratoire du porc], diarrhée épidémique, rhinite atrophique, grippe porcine, [MAP|Maladie de l’amaigrissement du porcelet.], mais aussi les zoonoses comme l’hépatite E, etc. – apparaît dans les exploitations et est refoulée par l’abattage massif des animaux.

Les ravages que fait actuellement la peste porcine africaine (PPA) en sont un rappel. En Chine, depuis 2018, des millions de porcs ont été abattus à la hâte pour cause de PPA. Selon les sources, entre 30 % et 50 % du cheptel de truies aurait disparu. Il faut noter que, dans le cas d’abattages massifs, la gestion des cadavres est un véritable problème qui peut être résolu localement par des solutions expéditives, comme jeter les porcs (morts ou vifs éventuellement) dans des fosses sauvages ou dans des cours d’eau [5].

Les élevages industriels empêchent la pérennité des systèmes paysans

Mais, dans le monde des productions animales mondialisées, le malheur des uns fait le bonheur des autres. Ainsi la faillite de la production porcine chinoise a-t-elle donné de grandes satisfactions à la filière industrielle française, ravie d’exporter ses porcs à très bon prix. En décembre 2019, le prix du porc atteignait des sommets (prix de base à 1,7 euro le kilo). Comme le souligne un analyste de l’Institut du porc : « Les perspectives sont prometteuses pour les grands exportateurs mondiaux en 2020 dans le contexte actuel. » Elles le sont nettement moins pour les éleveurs-paysans qui sont sommés, pour limiter la propagation de la PPA et dans le cadre de mesures de biosécurité, de mener leur élevage plein air en appliquant des procédures industrielles. Ce qui est un contresens du point de vue du travail et ruine ce qui fait la valeur du plein air et du parcours, l’autonomie des animaux et leur proximité avec leurs éleveurs.

Des porcelets dans un élevage paysan des Côtes d’Armor.

Non seulement, donc, les systèmes industriels participent de la destruction des équilibres naturels et de notre capacité à vivre avec les virus mais ils empêchent l’émergence et la pérennité des systèmes paysans, qui sont précisément ceux qui conviennent aux animaux et qu’attendent nos concitoyens.

Entre industrie porcine et Covid-19, il y aurait sans doute bien des choses à voir, et tout un système de production à revoir, radicalement. Non pas en misant sur l’agriculture cellulaire et la viande in vitro, comme semblent y penser très fortement aussi les Chinois, mais en revenant sur cinquante ans d’industrialisation de l’élevage. Les animaux ne sont pas des choses et, à travers ces virus (qu’ils les tuent ou qu’ils nous tuent), c’est la vie qui résiste en eux. C’est pourquoi nous devons de toute urgence renoncer à la violence industrielle et à ses conséquences mortifères, et mettre en place des modes d’élevage et de consommation respectueux des animaux. Non pas sans eux ni contre eux, mais avec eux.






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[1Pour en savoir plus, lire Vivre avec les animaux, une utopie pour le XXIe siècle, de Jocelyne Porcher, aux éditions La Découverte, 2011.

[2L’équivalent XXL du Space breton.

[3Sur les conditions de vie et de travail dans les porcheries industrielles dans les années 1970-1980, voir le film Cochon qui s’en dédit, de Jean-Louis Le Tacon (1979) en ligne ici et complété par des interviews et des commentaires.


[4Le producteur était rémunéré quelle que soit sa production, comme expliqué dans Cochons d’or. L’industrie porcine en questions de Jocelyne Porcher, 2010, Quæ.

[5Rappelons aussi que des abattages massifs similaires avaient déjà eu lieu en Corée du Sud il y a une dizaine d’années pour cause de fièvre aphteuse. Cette maladie n’est pas mortelle pour l’animal, elle n’est pas contagieuse pour l’humain, mais elle entrave les exportations.


Lire aussi : Véganes et paysans (presque) unis contre l’élevage industriel

Source : Courriel à Reporterre

Photo :
. chapô : Porcs. Pixnio
. Des porcelets d’un élevage paysan des Côtes d’Armor. © Benoit Vandestick/Reporterre
. Ferme-usine dans la Vienne en 2018. © Clément Barraud/Reporterre

- Dans les tribunes, les auteurs expriment un point de vue propre, qui n’est pas nécessairement celui de la rédaction.
- Titre, chapô et intertitres sont de la rédaction.

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