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En Angleterre, des cabanes perchées contre une voie ferrée

30 septembre 2020 / Nina Guérineau de Lamérie (Reporterre)



Dans le parc régional de Colne Valley, à l’ouest de Londres, une vingtaine de militants dorment depuis des mois dans des arbres pour les protéger de l’abattage. Ils se trouvent sur le trajet d’une immense ligne de train à grande vitesse, dont ils veulent ralentir au maximum le chantier.

Swan [*] se fige. Un bourdonnement dans les arbres a attiré son attention. « Un drone », s’exclame l’activiste en le pointant du doigt. Premier réflexe, elle sort son téléphone et commence à filmer. « Il y a un drone au-dessus du camp. Je crois qu’on nous surveille », envoie-t-elle au groupe. Fausse alerte, lui répond-on par texto : la jeune femme qui s’amuse avec le petit aéronef est des leurs.

Ce 19 septembre, cela fait maintenant trois mois que Swan, 38 ans, vit dans le parc régional de Colne Valley, à l’ouest de Londres. 60 lacs, 200 km de rivières et de forêts composent la réserve naturelle. L’ancienne styliste, pantalon couleur treillis et foulard autour du cou, occupe une petite partie des bois avec une quinzaine de militants écologistes. « Ça change tous les jours », affirme celle qui a rejoint le mouvement de désobéissance civile Extinction Rebellion en janvier 2019. Le but : retarder le chantier du High Speed Two (Haute vitesse deux, dit HS2). Il doit devenir la deuxième ligne à grande vitesse du Royaume-Uni. Mis en route il y a trois ans, le projet doit rallier lors d’une première phase la capitale et Birmingham, ville d’un million d’habitants située au centre-ouest de l’Angleterre. D’abord chiffré à 56 milliards, il a été réévalué à 106 milliards de livres (116 milliards d’euros) début septembre.

Les cabanes dans les arbres contiennent des réserves d’eau et de nourriture.

Sur le plan, certains bouts des futures lignes ferroviaires traversent d’anciennes forêts et des parcs régionaux, riches en vie sauvage. « Au 1er octobre, ce seront près d’une vingtaine de bois qui seront abattus entre Birmingham et Londres. Le Parlement a déclaré l’urgence climatique mais en même temps ils élaborent un suicide écologique », assure Swan. De son côté, la direction du HS2 estime que les dommages du déboisement seront moindres car le projet prévoit de recréer des habitats pour les espèces protégées en replantant notamment des centaines de milliers de nouveaux arbres. Mais les arguments n’ont pas convaincu les défenseurs de l’environnement. Depuis des mois, le long du tracé, les militants du mouvement Stop HS2 ont installé tentes et cabanes dans les arbres pour ralentir les ouvriers.

Au camp de Denham, où une impressionnante porte gardée par des militants fait office d’entrée, treize petites maisons ont été construites dans les hauteurs du bois. Deux coins cuisine et plusieurs chapiteaux réservés aux réunions ou au stockage de matériel ont aussi été aménagés à côté de la rivière. À l’aide d’un harnais et de cordes accrochées à la cime d’un des conifères occupés, Paulo [*] s’apprête d’ailleurs à monter en rappel. Le Gallois de 19 ans, arrivé il y a quelques jours, doit grimper plus de vingt mètres pour atteindre sa cabane. Un exercice difficile qui nécessite au début quelques heures d’entraînement. Son après-midi sera consacré au renforcement de la structure en bois.

Surveillance permanente

Là-haut sont stockés hamacs, sacs de couchage, eau mais aussi nourriture. « Tout doit être prêt en cas de menace d’expulsion, explique Swan. On ne sait jamais quand ils prévoient d’agir. » Ils, c’est notamment la vingtaine d’hommes qui surveillent le camp 24h/24. Vêtus de gilets oranges et postés derrière des grilles plantées tout autour du campement, les membres de la sécurité de HS2 se relaient pour garder un œil sur les militants. « Ils sont très intrusifs et brutaux, se plaint Giminy [*], 21 ans, débarquée du pays de Galles avec Paulo. Lors des expulsions, ils grimpent dans les arbres, nous réveillent et nous poussent violemment hors des cabanes. C’est dangereux. »

Si ce samedi est en effet très paisible, « ce n’est pas tous les jours comme ça », garantit Swan, assise dans l’herbe près de l’eau. « Tous les matins, à 4 heures, l’un d’entre nous fait un tour de garde et nous réveille si quelque chose se prépare. » Comme ce jour de juillet, où l’équipe a appris qu’un arbre, enraciné de l’autre côté de la rivière allait être abattu le lendemain. Pendant la nuit, les écologistes ont imaginé une action dans l’urgence. Et le matin, lorsque que les ouvriers sont arrivés, cinq personnes étaient assises sur des cordes reliant l’arbre menacé et un autre basé au camp. Policiers, gendarmes et journalistes rappliquent dans les heures suivantes. « Au bout de quelques temps, ne sachant pas comment nous faire descendre, la police a décidé de couper les cordes. L’un d’entre nous n’avait pas de harnais, il a fait une chute de huit mètres. Il a été emmené à l’hôpital, puis au commissariat », raconte Swan, qui vivra la même expérience le jour d’après.

Swan vit au camp depuis trois mois.

Pour l’une des porte-paroles de HS2, Pippa Whittaker, ces interventions sont justifiées par le fait « qu’il ne s’agit pas de manifestations pacifiques. Les policiers se rendent régulièrement sur le site et le long du tracé en raison du comportement violent et illégal des manifestants, qui a entraîné plus de 120 arrestations », a-t-elle déclaré à Reporterre. Et de poursuivre : « En offrant une façon de voyager plus propre et plus verte, HS2 contribuera à réduire le nombre de voitures et de camions sur les routes, à réduire la demande de vols intérieurs et à lutter contre le changement climatique. Nous demandons aux militants de nous aider. »

À quelques dizaines de mètres du camp de Denham, une zone a été déboisée il y a quelques jours. Les souches gisent au sol. « Le gouvernement prévoit de rendre le HS2 neutre en carbone dans une centaine d’années. La réalité c’est que ça va prendre probablement le double. On n’a pas le temps d’attendre que les arbres qu’ils ont plantés [pour remplacer ceux abattus] grandissent », dit Swan. À côté d’elle, Biach Compez, 27 ans, prend des photos. « Je viens juste le week-end, filer un coup de main. Les photos, c’est pour raconter ce qu’il se passe », précise l’étudiante en photographie à Londres. Dans le groupe il y a aussi White [*], végane et sans-emploi pour des raisons psychiatriques. Lui a répondu à l’appel d’Animal Rebellion, dont il est membre. Sorti de l’hôpital en décembre, il a rejoint le camp dès qu’il a pu et dort depuis dans les arbres. « C’est facile de vivre ici. L’eau et la nourriture sont gratuites, il y a de l’entraide, détaille-t-il. Et si on arrive à sauver ne serait-ce que quelques arbres, cela vaut déjà le coup de venir. »

Les arbres habités ont des prénoms

Pour Giminy c’est l’appel de la forêt qui l’a convaincue de rallier la base. « C’est mon endroit préféré au monde, sourit la jeune femme blonde. Chaque fois qu’ils abattent un arbre, ça me fend le cœur. » Près de sa tente, elle a créé un autel avec un bout de souche récolté sur la zone fraîchement déboisée. Elle y a mis des glands tout autour « pour leur dire au revoir ». « Quand tu dors dans un arbre, tu développes une relation, une connexion avec cet être vivant », souffle Swan. Bradley ou encore Oak (« chêne ») : dans le camp, tous les arbres habités ont des prénoms.

Il est 14 heures, c’est l’heure du déjeuner. Swan fait cuire des pâtes et de la sauce tomate — des victuailles apportées par des locaux qui soutiennent leur action — sur un feu de bois. Pour les militants, au-delà d’être écocide, le projet est aussi une aberration économique. « C’est une perte de temps et d’argent, dit Paulo. Ce train sera réservé à une élite, parce que les tickets seront bien trop chers pour la plupart des gens. » Le 4 septembre, le Premier ministre britannique Boris Johnson, en déplacement sur un chantier londonien, déclarait pourtant que la construction du HS2 permettrait la création de 22.000 emplois et relancerait une économie en berne à cause du Covid-19. Une promesse en l’air pour Swan : « Ce que le gouvernement ne dit pas, c’est que pratiquement le même nombre d’emplois ont été supprimés à cause des expropriations et des rachats de propriétés sur le parcours. »

Une zone déboisée non loin du camp.

« Le Royaume-Uni ne peut pas se permettre financièrement de continuer, poursuit-elle, optimiste. On est déjà à 116 milliards d’euros pour un train, et ça va forcément augmenter. On doit investir dans le service de santé, on est au beau milieu d’une pandémie, les gens ont besoin de tests, de docteurs et d’infirmières mieux payés. C’est là que cet argent devrait aller. » Et de conclure : « Les seuls qui veulent vraiment voir ce projet aboutir sont le gouvernement. »


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[*Les prénoms ont été changé.


Source : Nina Guérineau de Lamérie pour Reporterre
Photos : © Nina Guérineau de Lamérie / Reporterre

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